Nouvelle gagnante !

le 06/06/2009 - par Piou pour Delphine Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

La nouvelle qui a permis à son auteur de gagner une bouteille de Saint-Emilion (slurp). Sur le thème du Fruit Défendu, vous rappelle-t-on.

Nouvelle gagnante !

 

                C’est arrivé progressivement, une douce prise de conscience comme un dessin qui apparaît lentement sous le fusain. Une envie de plus en plus souhaitée, et peut-être ne l’ai-je voulu que pour le plaisir de vouloir, le plaisir de tendre toute sa force vers une inaccessible étoile.

 

                J’ai pour nom Ann, fils d’Eric, seigneur de Feyth et autres lieux, cadet de la branche aînée – mais j’ai abandonné tous ces titres il y a longtemps, pour celui, bien plus enviable à mes yeux, d’un frère parmi les autres. Je suis moine. Je chante la messe pour la communauté, défriche les étendues sauvages qui nous cernent, étudie en silence. Nous sommes contraints au silence, bien sûr, un monastère rempli de paix au milieu de la forêt ; mais nos bouches si souvent closes s’ouvrent parfois lorsque les érudits qu’il y a parmi nous résument en une courte phrase leurs décennies de réflexions et de recherches… Certaines de leurs observations par leur justesse, par leur finesse sont pour moi l’occasion d’un renversement, la certitude que nos perceptions sont toutes entières dans l’erreur – et une possibilité de nouveau fondement pour notre vie.

                Mais je reste la tête baissée dans le scriptorium, mes doigts abîmés par la cognée serrent un peu plus fort ma plume, et je manie avec précaution le cinabre toxique, le lapis-lazuli et les autres couleurs pour habiller d’éternité les manuscrits de notre ordre. Je ne suis pas un érudit. Et je ne me sens même pas la force de tenter de l’être, à vrai dire. Tout au fond de moi la peur immense est tapie, de ne pas savoir s’arrêter à temps, avant que mon étude ne devienne vanité aux yeux de Dieu. Mieux vaut transmettre. Mieux vaut restituer. C’est la seule chose dont je suis capable. Ma main virevolte sur le vélin, traçant avec attention le dessin minuscule d’un christ de gloire, d’une annonciation ou simplement ces entrelacs de verdure qui décorent à moindres frais les textes recopiés, empêchant mon esprit de s’attarder. J’aime ces moments où le vélin est encore à moitié libre, où ma mine est maîtresse et peut inventer ce qui lui plaît, scène biblique ou grotesque ou végétale…

                Ces travaux que nous faisons, depuis le traitement de la peau jusqu’à la reliure, qui créent véritablement un Livre, nous inscrivent dans une histoire plusieurs fois millénaire, et c’est ce qui m’a plu lorsque j’ai choisi de m’enterrer ici. Je transmets des savoirs qui sont depuis longtemps perdus, et qui ne nous sont parvenus que par une erreur du passé – préceptes de maîtres grecs interdits par le Canon, géographie et astrologie qui présentent une autre lecture de la terre et des cieux, indications de médecins arabes et maudits… notre monastère perdu au milieu des bois abrite une collection d’œuvres impies, récupérées des hérétiques au siège de Grenade, paraît-il. On nous l’a confié parce qu’on sait que nous sommes des êtres pacifiques et silencieux, et que jamais nous ne les utiliserons pour combattre le Christ ; en échange de quoi on nous permet d’étudier ces témoins d’un temps révolu et ces connaissances qui ne concordent pas avec les nôtres. Une liberté totale. Absurde.

                Qui ne m’intéresse pas. Je ne suis pas acteur, et ne veut pas l’être. La seule chose qui m’intéresse est l’éternité, et ce monastère m’offre de la rechercher à travers ce que j’aime le plus au monde, le dessin. Je m’inscris dans la longue continuité des passeurs silencieux de mémoire. Une éternité de recherches humaines. Et cela me suffit.

 

                                                                                              ****

 

                Et puis un matin d’hiver, réveillé à l’aube pour les mâtines, quelque chose au fond de moi a déclaré que ce n’était plus cela. Cela ne me suffisait plus. Je me suis assis à ma table, mon dos gémissant encore des longues stations courbées de la veille, ma main a pris la plume et l’a aiguisée – et quelque chose m’a arrêté net. L’annonciation me regardait d’un air songeur, Gabriel étonné de n’avoir qu’une aile, la Vierge encore sans visage. Les couleurs avaient séché, et mon dessin disparaissait. Derrière moi tous les manuscrits déjà achevés attendaient, fermés, leur livraison à des êtres qui ne les ouvriraient probablement jamais, mais les remiseraient dans une bibliothèque quelconque, avec pour seul but de les faire voir, de se faire voir.

                Ce n’était pas la première fois que le doute me prenait. J’avais déjà copié des dizaines d’écrits auxquels je ne comprenais rien, mon dessin parfois m’avait tant déçu que j’avais bien vite fermé et envoyé loin de moi le manuscrit terminé. Faillible, vaniteux, hérétique. Mais c’était cette-fois là un autre étonnement, plus profond que le doute et que le désespoir ; quelque chose qui me frappait sans haine et m’assurait tranquillement que toutes mes convictions étaient mortes. Mes enluminures sont toujours les mêmes, sont toujours mortes et ne seront pas regardées. Pour peu qu’on trouve un moyen – et nous savions tous que des hommes de science étaient à la recherche de ce moyen – de reproduire les textes sans faire appel à la main humaine, l’idée même d’enluminure disparaîtra.

                L’éternité était ailleurs.

 

                                                                                              ****

 

                Je suis parti une semaine plus tard. Un frère convers qui m’aimait m’avait donné quelques pains bis, mon habit de bure était enveloppé d’un manteau qui la nuit me servait de couverture. Je n’avais rien, ni carte, ni argent. Peu m’importait de savoir où j’allais, l’important était d’aller « ailleurs ». Former mes yeux. Trouver l’éternité.

                Et dans ma besace, voisinant les pains qui durcissaient rapidement, j’avais pris des feuilles précieuses de ce nouveau matériau venu du Lointain Orient, par-delà la Porte d’Or, qu’est le papier ; ma plume et les rares couleurs, encres et liants. J’avais volé probablement ce qui était le trésor de l’ordre, mais je n’en avais cure. Laisser tout de côté, Dieu y compris – j’ai bien mieux à faire.

                L’éternité m’attend.

 

                                                                                              ****

 

                J’ai voyagé à travers les pays, rencontré toutes sortes d’hommes, des compagnons aux mendiants, en passant par les soudards, les prêtres, les saltimbanques , les pèlerins et les paysans. Je dois connaître la face de la Création, m’étais-je dit en partant – et c’est à présent chose bientôt faite. Et ta création, ô mon Dieu que je ne prie plus, est un mélange si amusant de beautés et de laideurs… Les feuilles que j’avais prises au sortir du monastère perdu se sont retrouvées noircies de dessins en pagaille, portraits, paysages, scènes de genre, que sais-je encore ! Parfois je m’arrêtais auprès d’un sire en quête d’historien ou de chronique, parfois je me louais à un scriptorium accablé par trop de commandes, parfois encore je peignais pour quelques sous un arrière-fond de retable… Tout cela pour obtenir à peine le pain nécessaire pour survivre, mais pour acheter le meilleur papier, et continuer ma quête.

                Mon dessin a changé. Agrandi, arrondi, affiné, sans doute. J’ai renoncé aux liants, aux couleurs coûteuses et trop rares. Seul parmi les encres, le noir de fumée, ce dernier résidu des arbres carbonisés, trouve encore mon agrément et suit mon pinceau avec docilité. Mes dessins monochromes éveillent l’attention de mes compagnons de voyage ou d’infortunes, excitant la curiosité par leur sujet bizarre (les hommes ! qui voudrait dessiner cette peste de la terre, exclue des cieux, qu’est la race humaine ?) et par leur agencement curieux. Cela ne fait rien. Je passe. Il y a tant de mouvement, tant de silence à dessiner…

 

                                                                                              ****

 

                Au détour d’un de mes voyages sans but je suis arrivé en terrain de guerre. Ce sont d’abord mes pieds qui l’ont ressentie, cette chienne de guerre. A des dizaines de lieues encore du champ de bataille la terre tremblait et gémissait, martelée par les sabots des chevaux, ébranlée par le poids des corps morts sur elle, irriguée malgré elle du sang humain… J’avais l’impression idiote d’un dragon sous mes pas, d’une terre blessée qui s’entrouvre dans un ultime réflexe de défense face à ses attaquants. J’ai ignoré mes pieds et mes impressions.

                Et puis au-delà d’un tournant la scène entière s’est offerte à ma vue comme une immense prostituée. La bataille était finie, probablement, et seules quelques bandes éparses qui n’avaient pas dû entendre les trompettes demeuraient au combat : quelques chevaliers joutaient comme par dérision, des hommes d’armes s’égorgeaient… Loin, de l’autre côté du champ de bataille, je voyais quelques silhouettes prostrées ou courantes, mercenaires et fuyards qui avaient abandonné le combat pour désespérément survivre.

                Mais c’était le champ de bataille lui-même, l’immense amas des corps déchiquetés qui retenait mes yeux avec une sorte de fascination qui m’effraya moi-même. Sous le ciel noir et furieux les râles épuisés des agonisants,  les hennissements des chevaux affolés par le sang, les cadavres enchevêtrés, la violence absurde des couleurs, le choc sourd des hommes qui se battent encore, les hurlements de douleur des paysans dont le village a été brûlé – tout cela se mêlait en une unique sensation, un tableau vivant où les temps se mêlaient, entre combat, mort et survie, et où le sang, omniprésent, sang des blessés, sang des mourants, sang de la terre rougie, était comme un immense trait d’union… Le rouge, disait notre maître d’enluminure, est la couleur maudite, couleur exactement centrale de la gamme chromatique, couleur absolue et qui est plus émouvante à nos yeux d’homme que n’importe quelle autre – fût-elle celle de l’or que les alchimistes disent d’éternité…

                Je repartis le  jour même. Mais la scène de combat m’avait à tout jamais ébranlée, et j’eus la certitude que l’éternité s’y trouvait, cachée et distillée par la bataille, sous la forme de ce sang, de cette couleur unique et superbe.

 

                                                                                              ****

 

                Je me retrouvais de nouveau sur les routes, mais sachant maintenant quoi faire. J’avais récupéré sur la terre de guerre un méchant sabre, assez petit pour que je puisse le cacher dans ma besace. Aux gens d’armes qui le voyaient et m’en demandaient la raison d’être, je me lamentais un instant sur l’insécurité des routes, sur les guerres si nombreuses, sur la méchanceté impie de l’homme pour son prochain – en glissant une piécette dorée, le couplet passait assez bien, et je pouvais continuer mon chemin tranquille.

                Ce n’est que plus loin, lorsque la compagnie se limitait à ma pauvre personne et à un autre gredin, que ma tête se relevait insensiblement. L’autre marchait à pas lents, tranquille – car qui enfin se méfierait d’un pauvre moine, aussi frêle que je le suis, son froc flottant autour de sa maigre poitrine ? Pas lui assurément, et c’était plaisir, disaient-ils souvent, de pouvoir enfin marcher à son rythme, sans craindre d’attaque ou de pillage. Je riais poliment, bien sûr, et puis quelques minutes après mon sabre courait sur sa gorge comme un insecte venu tout droit des enfers. J’ignorais le regard, les balbutiements, les gestes saccadés de l’homme qui meurt, me concentrant sur ce flot de vie qui jaillissait, qui coulait avec lenteur sur la peau puis les vêtements… m’en imprégnais, me concentrait tout entier dessus, prêt à les transcrire par mon dessin sur le papier. L’éternité sous forme de vie mourante, cela me plaisait fort.

              Je voulus plus. J’allais dans les pays fragiles, je recherchais les monarchies chancelantes, et errais comme un démon, susurrant les pires mensonges, inventant les crimes les plus abominables – allez, mon imagination était large, mais je trouvais toujours quelqu’un pour prêter l’oreille et pour déclencher une bagarre, une escarmouche, une bataille, une guerre. Alors qu’avant j’avais dû à chaque fois me concentrer sur la mort, puis dessiner, ici je pouvais enfin mêler les deux, contempler et transmettre en une seule fois, tandis que pour mon seul plaisir, inconscients et absurdes, des êtres se battaient à mes pieds… Nul ne me connaissait, nul ne pouvait me connaître. J’allais silencieux et ignoré dans la foule des hommes, pour mieux les diriger à ma guise et extraire la beauté de leur agonie.

                Et puis je repartais, repu, heureux d’avoir une fois encore pu approcher cette éternité qui se révèle dans ces derniers moments où la vie bataille avec la mort.

               

 

                                                                                              ****

 

 

              Cela ne pouvait pas durer, je suppose. L’éternité est dans le creux de ma main – quand je le vois, la dessine, la tient. Je ne suis pas éternel, par malheur.

                Ce soir le pèlerin s’est défendu. Dans l’auberge de passage de Beaune, entre deux guerres, pour le simple plaisir de saisir de visage qui était si beau, j’ai tenu à passer sur sa gorge le fil de mon sabre – et voilà que cela ne fut pas. J’ai à peine eu le temps de distinguer sa main, sa main si fine, lorsque la dague qu’elle tenait a plongé dans mon corps. J’ai regardé, un peu incrédule, ce sang que je chasse depuis si longtemps couler de ma propre poitrine.

                J’avais oublié que j’étais humain.

 

                Je suis sorti à travers les rues, cherchant je ne sais trop quoi. C’était un matin d’hiver, et le ciel était blanc et sombre à la fois, aucune lumière ne venant illuminer le ciel ou la terre, comme une page sans écriture encore.

                La porte de l’hospice était ouverte, comme toujours pour accueillir n’importe quel nécessiteux, et je me suis engouffré dedans sans y penser. Les salles se succédaient, sans grand sens, et j’entraperçus un instant ce grand retable sur lequel j’ai moi-même travaillé, au maître-autel – je n’y jetais pas un regard.

                Mes jambes vacillent.

                Je sors comme par mégarde – il y a donc une cour ici ? L’hôpital-Dieu est tout récent, j’en ai entendu parler, bien sûr, mais c’est la première fois que j’y pénètre…

                Il neige.

                Il neige, et brusquement me prend aux tripes une joie absolue. La neige tombe sur Beaune comme au ralenti, le silence ouaté envahit la ville toute entière – et les râles des agonisants se taisent enfin. Et les toits de l’hospice sont parsemés de symboles noirs sous une neige blanche – comme si c’était là une neige noire sur un fond blanc…

                Mes jambes s’effondrent.

                Je suis gueule dans la neige. Un filet de sang, écarlate, plus éclatant que le vermillon, éclaire ce tableau monochrome d’un étincellement de vie maudite.

 

                J’observe encore, je vois encore cette longue silhouette enveloppée de noire, la peau cadavérique, sa faux luisant froide et blanche sous la neige se penchant sur moi.

 

                Ma conscience qui déjà s’éloigne saisit avec incrédulité le tableau, la neige inversée sur le bâtiment gothique, moi effondré à côté, mes cheveux sombres collés à ma peau par la sueur, et se penchant sur moi avec lenteur et majesté la Mort très droite et silencieuse – et le sang qui nous lie à tout jamais.

 

                Jamais je n’avais ressenti une telle perfection.

 

                Et, dans un élan soudain, rompant une dernière fois mes liens avec toute humanité – j’entre dans l’éternité.

                              

 


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19:30 : Vente de Pulls ESSEC

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12:00 : Réunion ESSEC Transaction

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11:00 : Vente de bouffe ESSECavaliers
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