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Débat & Vous

La technique du coup de poing

La technique du coup de poing

...Ou les modes de gestion du conflit social en France.


« On cogne d'abord, on discute après ». La réplique d'un vieux film de série B ? Non, tout simplement le « mode de gestion du conflit » traditionnel en France : la grève. Attention, on notera le « traditionnel », ce qui suggère une tendance, faible certes, à évoluer. C'est toujours ça de pris. Les formes de résistance et de protestation dans l'espace des relations professionnelles ne se réduisent en effet pas au seul mode d'action gréviste : elles empruntent également, si ce n'est davantage, des modalités d'action diverses, peut-être moins visibles, mais qui n'en sont pas moins répandues, qu'elles soient collectives (manifestations, pétitions, rassemblements...) ou plus individualisées (action juridique, absentéisme, turn-over...).

En effet, si la grève, et l'action collective en général, apparaissent toujours nécessairement comme un moyen de lutte, historiquement et symboliquement majeur, face à des décisions venant d'un lointain Olympe, la difficulté croissante de mobilisation au sein de syndicats, déjà très affaiblis en nombre, la difficile anticipation de l'efficacité de la grève et la nécessité d'adapter le mode d'action au problème abordé (grève nationale pour une renégociation de l'augmentation salariale dans une seule usine ?) poussent les syndicats à un questionnement renouvelé sur leurs modes d'actions et l'utilité peut-être supérieure de moyens de contestation plus récents, tels que la pétition ou la manifestation. Ce type d'action limite en effet le risque d'une perte de crédibilité (grève générale annoncée pour une mobilisation finale plus que limitée...) et facilite la mobilisation, tant des salariés concernés que de l'opinion publique. « Plutôt que d'avoir des actions virtuelles où on se fait plaisir avec 2 % de grévistes qui sont principalement souvent les délégués, mieux vaut chercher des modes d'action diversifiés qui soient susceptibles de rencontrer plus fortement l'adhésion des salariés, avec le souci du rapport de force, parce que le rapport de force, finalement, c'est l'expression d'un corps par rapport à un autre. Il ne s'agit pas d'exclure la grève. Il faut garder cette cartouche, mais il ne faut pas la tirer, comme ça, au premier moment venu. Sinon, on risque de se mettre en situation d'infériorité, de minorité, et on perd ensuite toute forme de légitimité face à notre interlocuteur. » CFDT

 

Pour se frotter à la réalité de la chose, petit retour aux chiffres :

Dans les 20 dernières années, dans la plupart des pays occidentaux, le nombre de journées individuelles non travaillées pour fait de grève (JINT) enregistrées par le ministère du Travail chute vertigineusement. En France, cette baisse affecte tout particulièrement les entreprises du secteur privé, qui ont atteint en 2002 et en 2003 un niveau historiquement bas de 250 000 JINT, alors que ce nombre oscillait encore entre 3 et 4 millions à la fin des années 1970. Depuis une dizaine d'années, ce sont la fonction publique et les entreprises nationalisées qui concentrent désormais une part prépondérante de l'ensemble des jours de grève. En outre, cette évolution est marquée parallèlement, par rapport à la période des Trente Glorieuses, par un recul massif du nombre de journées d'action de grève nationale au profit de conflits essentiellement localisés. Problèmes d'unité au sein des syndicats, me dites-vous ? Non ! Manque de relais et de liens entre les hautes sphères (les « confédé ») et la base (les « fédé »), pensez-vous ? Trop d'idéologie, manque de pragmatisme ? A voir ! Un dernier chiffre à méditer : Il y aurait en France en 2007 1,9 million de syndiqués, dont 200 000 retraités, d'où un taux de syndicalisation de 7,2 %, selon l'étude intitulée « Les syndiqués en France 1990-2006 », financée par la Dares (ministère de l'Emploi). Les premiers syndicats français : CGT puis CFDT et FO... Bernard Thibault, François Chérèque et autres Marc Blondel ont encore de beaux jours devant lui !!

 

Ceci dit, si chez nous, dans notre beau pays, la grève est souvent vue comme un préliminaire physique quasi-nécessaire à toute empoignade verbale (on dit négociation je crois), où se tirer dans les pattes semble la règle, chez nos voisins européens par contre, pour ne citer que l'Allemagne par exemple, on discute avec les patrons, jusqu'à ce que s'impose, en dernier recours, la grève. Point n'est besoin de rappeler que la fameuse cogestion à l'allemande a longtemps fait des envieux, tant parmi les patrons que parmi les salariés.

On peut même aller jusqu'à dire que les syndicats allemands, affaiblis eux aussi ces dernières années, donnent actuellement une leçon magistrale de pragmatisme aux français.

Octobre 2007, grève des cheminots, déclenchée en même temps des deux côtés du Rhin : si en France les organisations battent le pavé, sur fond de scandale de caisse noire patronale et d'interrogations sur le financement des syndicats, en Allemagne en revanche les arrêts de travail des conducteurs de train couronnent l'impressionnante série des conflits de 2007 . En effet dès le mois de mars : menace de grève dans la chimie, traditionnellement pacifique; fin avril, grève d'avertissement dans la métallurgie avec 450000 personnes qui débrayent; en juin, plus d'un mois de grève à Deutsche Telekom et première grève dans le BTP depuis cinq ans. En été, c'était au tour des pilotes de ligne, puis des cheminots, déjà. Résultat : entre 3 et 4% de hausse de salaires obtenues en Allemagne ! En France, rien de nouveau sous le soleil...Pour information, le taux de syndicalisation en Allemagne est de 20%, et le nombre de jours de grève est de 12,4 pour mille, contre 71,5 en France ! Cherchez l'erreur...Moins de grève, plus d'efficacité, pourquoi ?

Une vraie leçon de pragmatisme ! Pression maintenue tout au long de l'année par des syndicats puissants et représentatifs d'une part non négligeable des travailleurs, présentant un front uni, décidé lors du conflit. Sans compter l'inventivité dans les contreparties négociées (plus de places en apprentissage, participation plus importante dans la négociation d'accords d'entreprise etc..), la transparence et la crédibilité (financement direct par le biais des cotisations...Qui a dit que les caisses noires étaient symptomatiques du syndicalisme ? Un français surement !). Syndicats ayant par ailleurs accepté, bon an mal an, de nombreux compromis désavantageant leurs salariés au cours des dernières années (semaines de travail plus longues sans contrepartie), afin de préserver l'emploi et de rester dans la course à la négociation (Depuis 2000, les coûts salariaux en Allemagne ont augmenté de 9,8%, contre 22,3% en moyenne dans l'Union). D'où plus de crédibilité : que dire d'un pays où le moindre sursaut au niveau de l'Etat suscite une tempête de protestations avant même que l'on sache de quoi il retourne, et où il est semble impensable que l'on puisse discuter de régimes particuliers ou toucher au temps de travail sans déclencher immédiatement une cacophonie de hauts cris ? Rien si ce n'est qu'il stagne irrémédiablement, puisqu'il ne laisse aucune place au débat.

 

Que dire après tout cela, sinon que l'Europe peut peut-être nous fournir des indices pour faire évoluer ces dinosaures que sont nos syndicats, encore beaucoup trop coupés de gros rouge qui tache, vers des institutions efficaces et pragmatiques représentant un réel contrepouvoir et un garde-fou préservant des abus ? En effet, pour emprunter ses mots à Patrick Fauconnier, fondateur de Challenges, la fonction syndicale est, j'en suis pleinement convaincue, un rouage clé de la démocratie. Mais que penser d'une démocratie dans laquelle seuls 26 % des citoyens jugent que les syndicats sont le moyen le plus efficace pour défendre leurs intérêts ? Où un citoyen sur deux estime qu'il comprend mal les réalités économiques ? Où 80 % des chômeurs trouvent que les syndicats les défendent mal ? Où 67 % des citoyens reprochent aux syndicats d'avoir une approche trop idéologique ?

(Sources : Sondage TNS Sofres 2006 pour le colloque « Les syndicats sont-ils mortels ? »

« Au-delà du déclin, difficultés, rationalisation et réinvention du recours à la grève », B. Giraud)

 

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16/11/2007


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