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Home > Actualité - Média > En France > Le CPE : Un débat inutile !
Les problèmes sociaux n’ayant aucune chance d’être résolus sans une croissance économique forte, se prononcer gravement pour ou contre le CPE est quasiment inutile. Pour éviter un débat qui ne mène à rien alimenté par des médias qui l’orientent, décourageant la réflexion, essayons de dépasser ce sujet d’actualité qui n’est finalement que l’expression d’un conflit idéologique.
Limites de l'avantage comparatif
Du grec oikos (maison) et nomos (administrer), l'économie peut se définir comme l'art d'administrer les biens d'un particulier ou de l'Etat. Remarquons qu'Aristote la distinguait alors de la chrématistique (de khréma-atos) qui est l'art de s'enrichir.
Un bénéfice direct de la mondialisation économique est celui des détenteurs de capital, qui obtiennent un meilleur rendement de leurs capitaux. Dans ce but, le libre-échange, sous l'égide de la notion de l'avantage comparatif, prône la spécialisation des nations dans la production qui leur offre le meilleur coût d'opportunité. S'opposant au principe de protectionnisme, il énonce que les pays sont toujours gagnants à l'échange, qui permet de produire de manière plus efficace.
Or, des études quantitatives économétriques soulignent les limites négatives qu'entraîne cette spécialisation par localité de la mondialisation économique. En effet, les gains sont répartis sur l'ensemble de la population mais la concurrence accrue ainsi que la délocalisation, touchant particulièrement certains individus ou certaines régions, impliquent que l'allocation de ces gains résultant de la division internationale du travail, en accroissant le niveau de satisfaction d'un acteur, diminue inévitablement celui d'un autre.
Les coûts, tels que la réallocation des facteurs ou les migrations, sont considérés comme des investissements nécessaires pour accéder à une situation de bien-être collectif supérieur. Pourtant, ces sacrifices ne garantissent pas la croissance à long terme du niveau de vie des pays concernés. Il est donc aisément compréhensible que, le processus de destruction créatrice conduisant à l'apparition de nouvelles inégalités, l'ouverture des échanges entraîne des résistances. Il me semble que le libre-échange ne peut affirmer être générateur de gains que s'il prend à sa charge la compensation des conséquences sociales de son application, en s'engageant politiquement à un renforcement des mesures internes destinées à corriger les préjudices subis et redistribuer les revenus du libre-échange.
La recherche du profit dans le contexte de la mondialisation économique étant génératrice d'inefficacités sociales, je trouve déconcertant l'engouement pour le théorème de Fisher. Il nous enseigne que, « en présence de marchés financiers parfaits et complets, la décision de production est dictée exclusivement par un objectif de maximisation de la richesse, indépendamment des préférences subjectives des agents quant à leur consommation ». Autrement dit, la maximisation des profits prône sur tout le reste. L'implication directe de ce théorème en est l'allocation des ressources ordonnée précisément comme suit : d'abord par un choix du niveau de production, avec comme objectif la maximisation de la richesse, puis ensuite seulement par un choix du niveau de consommation, avec comme objectif la maximisation du bien-être.
Pourtant, le conséquentialisme le discrédite, ayant démontré que les coûts sociaux contredisaient la génération de gains vantée par le libéralisme économique, il faut s'interroger sur les raisons de cet aveuglement. L'économie fait un large usage des modèles mathématiques pour traiter d'un grand nombre de données mais aussi pour pouvoir en tirer des lois générales. L'évolution des cultures occidentales semble avoir mystifié la théorie économique, or le caractère autoréférentiel de l'économie implique que la connaissance d'une loi modifie le comportement des acteurs qu'elle est censée décrire.
Constatant l'achat de toute une partie du secteur médiatique par des entreprises dont ce n'est pas la compétence de base, on peut mesurer le risque d'ingérence dans l'information destinée à former l'opinion publique. Je m'inquiète de la réussite de ce modèle qui conduit les individus à rendre un culte autour de l'autel de la société marchande. Les acteurs de la communauté financière, dont les intérêts personnels sont liés à la réussite du modèle d'économie capitaliste, ont réussi à inverser le lien de causalité qui détermine normalement les choix politiques, stratégiques au bien-être d'une société. Plutôt que de s'accorder autour de valeurs pour pouvoir ensuite décider des orientations politiques logiques qui en découlent, la communauté financière a réussi à faire accepter la primauté des profits sur le bien-être des individus.
Selon moi, l'allocation des ressources doit d'abord être dictée par la maximisation du bien-être des individus avant la maximisation des profits, puisqu'une approche pragmatique du théorème de Fisher démontre que l'inégale redistribution des gains contredit le postulat sur lequel repose le théorème. La maximisation des profits ne doit pas gouverner nos choix si elle n'est pas créatrice de gains réels. En pratique, les intérêts actuariaux déterminent les politiques économiques en Europe. Cela explique la réticence de ceux qui se disent pourtant libéraux à appliquer les réformes économiques qui rétabliraient la croissance en Europe. Je pense notamment à l'ouverture des économies européennes à la concurrence, dont le patriotisme est, d'un point de vue libéral, incompréhensible. Ainsi, le poids de la compétition pèserait d'abord sur les entreprises plutôt que sur les salariés.
Pour reparler du CPE, et donc de la notion de flexibilité du marché, on se rappelle que le libéralisme donne une valeur supplémentaire à l'option la plus flexible. J'ai peur que ceux qui supportent le CPE le fassent en l'argumentant sur une base biaisée puisque les théories revendiquées reposent sur un présupposé biaisé dans son énoncé, du fait d'hypothèses irréalisables dans une économie de marché. Puisque les résultats de telles théories, telle que le théorème de Fisher, ne peuvent, selon toute attente, que supporter des intérêts dans la lignée de la pure logique du marché. Prétendre une analyse économique scientifique, et donc libérée de toute subjectivité, afin de brandir la flexibilité pour convaincre de l'utilité du CPE, perd donc de sa légitimité dans ces conditions.
J'ai envie d'illustrer le non-sens potentiel de l'élaboration de théories économiques en rappelant une blague de Paul Samuelson, prix Nobel d'Economie en 1970. Un économiste, un chimiste et un physicien sont échoués sur une île déserte avec comme seul moyen de survie des boîtes de conserves, mais pas d'ouvre-boîtes... Le chimiste propose : « Il n'y à qu'à les mettre dans l'eau de mer et attendre que le sel ronge le métal. » Le physicien propose : « On les pose sous un cocotier et on attend que des noix de coco les brisent en tombant. » L'économiste prend alors la parole : « Bon, posons notre première hypothèse : nous avons un ouvre-boîte… »
Le théorème de Fisher étant devenu un pilier de la nouvelle vérité absolue, son application le légitime et le perpétue sans contestation de son bien-fondé, devenant progressivement une tautologie. C'est pourquoi je crois utile à ce stade de rappeler qu'il existe une distinction entre la production au service des producteurs immédiats et la production capitaliste parce qu'il est important, avant de faire le choix de l'accepter, de reconnaître que la logique du système capitaliste mondialisé porte en lui des inégalités. J'aimerais être certaine que tous ceux qui ont fait le choix de s'y rallier l'ont fait en en mesurant les conséquences, sans égoïsme ni indifférence. La mondialisation économique a soulevé le problème de la répartition des gains et il faut prendre conscience que, par idéologie, les libéraux préfèrent une sphère politique inopérante. Je consens au choix de ceux qui soutiennent le marché mondial s'ils acceptent la responsabilité de ses répercussions mais, en désaccord avec cette logique, je préfère éviter que les intérêts du marché contrôlent la société dans sa totalité.
Ayant pris le soin de différencier l'économie de la chrématistique pour en définir les enjeux, je préfère confier le soin à la politique de réguler la mondialisation de l'économie. Un des rôles des économistes est d'estimer les effets d'une loi ou d'un projet de loi dans une perspective de distribution égalitaire des ressources. Tenir compte de critères éthiques de redistribution relève néanmoins du choix politique, c'est à la politique de tracer des perspectives d'avenir en évitant l'influence du marché quand elle va à l'encontre du bien-être collectif.
Pourtant, la paralysie des compromis n'est pas un refuge acceptable. Les réformes menacent les certitudes mais s'y raccrocher empêche de combattre les problèmes. Ecrire un texte de loi en France, un nouveau type de contrat, n'est pour moi pas une solution en cela qu'il ne crée pas de la croissance, et donc de l'emploi, intimement liée à l'état de la croissance mondiale. Il faut adopter une politique économique permettant le retour à une croissance durable. Or, elle ne pourra l'être que si elle est dirigée dans l'intérêt du plus grand nombre, parce que c'est le seul moyen d'éviter qu'elle ne soit contestée. Il faut travailler pour créer de la richesse et la partager équitablement. La France a tort de mener une bataille nationale quand la guerre économique est mondiale. En rejetant toutes les réformes, elle inquiète les investisseurs et les incite à aller voir ailleurs. Le capitalisme actionnarial apporte les investissements nécessaires à la croissance, mais donner d'une main en reprenant de l'autre, par les inégalités résultant de son essor, n'apporte pas le bien-être qui doit découler de cette croissance. L'Europe a une puissance potentielle que l'on se doit d'exploiter. Elle doit gagner l'appui de l'opinion pour engager des réformes qui mènent à une croissance durable qui ne soit pas, du fait des disparités dans la répartition de ses bénéfices, controversée. Une première solution pour le problème précis du chômage des jeunes est la formation, qui accroît la valeur du travail offert sur le marché du travail. Cette solution n'est bien entendue pas unique et j'invite à une réflexion commune sur celles à apporter.
06/04/2007
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