L´autofiction au service de la mémoire populaire
le 24/11/2003 - par François GUERIN Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Parce que l'écrit est le premier média, parce qu'on a tendance à oublier que les artistes peuvent s'exprimer par des voies autres que leur domaine de prédilection, voici la chronique d'un récit riche en enseignements sur les années 1960.
Jean-Claude Carrière est avant tout un scénariste. Peu connu par l?homme de la rue, mais reconnu de ses pairs. C?est un homme qui a vécu, survécu, diront certains. Voyagé, rencontré, appris beaucoup. Dans « Les années d?utopie » il nous livre le récit mi-nostalgique, mi-amusé, encore fasciné de son expérience des années 1968 et 1969, qui ont façonné, de leur manière revendicative, le Vingtième siècle.
Pour l?auteur, ce furent 2 années d?une richesse à rendre jaloux notre génération. C?est d?abord un isolement quasi- monastique, mais à la solde d?une ouverture culturelle exceptionnelle : l?isolement dans la sierra de Grenade puis dans l?Etat de Michoacan (Mexique) avec Luis Buñuel, pour écrire le scénario de La Voie lactée. Un regard distrait mais curieux, sur le Summer of Love (1967) et le « Flower Power », qui frappent à pleine couleur la jeunesse du pays voisin, les Etats-Unis. Alors que sa vie est dans les milieux informés et artistiques de Paris, voilà Jean-Claude Carrière au milieu du Mexique à réfléchir sur les hérétiques (thème du film) et un ?il distant sur la beat generation et son credo simplifié « plus d?industrie lourde, plus d?armement, plus de commerce, à bas l?argent, honte au travail, chantons, faisons l?amour et passons la guerre à la trappe ». Ou comment commencer ces 2 formidables années en étant aux antipodes de la « réalité ».
Mais la vie de Jean-Claude Carrière est faite de rencontres formidables. Le déclic a lieu en mars 1968. Milos Forman, à qui Claude Berri a confié le soin de mettre en place une adaptation de Hair, invite Jean-Claude à le rejoindre à New York, au Chelsea Hotel. Jean-Claude y vivra de plein fouet la révolution 68 : l?assassinat de Martin Luther King, la lutte contre la guerre du Vietnam, le body-painting, We shall overcome, les débuts de Mary-Ellen Mark à Central Park, la projection de 2001 : l?Odyssée de l?espace, assis à côté de Henry Fonda, la factory d?Andy Warhol, l?utopie libertaire contre la société de consommation de San Mark?s Place, c?est-à-dire la proclamation d?idéaux et de personnages marginaux comme les dernières tendances à suivre. Voilà pour New York.
Mai 68 gronde en France, Jean-Claude rentre à Paris, vit les mouvements du Quartier Latin, l?annulation du festival de cannes et les déchirures internes et suivistes de Louis Malle? L?artiste est entre parenthèses. Sa pièce, l?Aide Mémoire, avance lentement. Un voyage à Prague lui fait découvrir l?espoir puis l?absurde. Alors qu?un second San Mark?s Place semblait se profiler à l?horizon thèque, les chars soviétiques envahissent la capitale au printemps. Scène grandiose où l?on voit François Truffaut prêter sa Mercedes à Claude Berri et Jean-Pierre Rassam pour un voyage sans arrêt de plus de 2000kms dans le but (atteint) de sauver le femme et les enfants de Milos Forman de l?emprisonnement communiste rampant.
Truffé d?anecdotes, de bon sens et d?illusions retrouvées, c?est un véritable voyage initiatique qu?entreprend Jean-Claude Carrière de nous offrir. Entre réalisme des pierres qui volent sur le pavé du Boulevard Saint-Michel et révolution par définition vouée à l?échec (« tourner en rond »), le lecteur suit un regard éminent et éminemment subjectif porté sur New York, puis Paris, puis Prague, puis new York, dialogue avec les plus grands noms du Septième Art, vit la folie par procuration. Jean-Claude Carrière réussit un coup de maître : nous rappeler que finalement le livre, c?est le premier et peut-être le meilleur, média humain.
Les années d?utopie (1968-1969), de Jean- Claude Carrière, Editions Plon
0 commentaire(s)
Ecrire un commentaire
En validant, j'accepte les conditions générales d'utilisation du site.
vers Mag'









