Qu'est ce qui a bien pu passer par la tête du gouvernement Géorgien ?
le 30/08/2008 - par Jean-Philippe Il y a 2 commentaires. Réagissez vous aussi !Alors que le Caucase est en guerre, on pourra trouver mon titre un peu déplacé, voire hors de propos. C'est un peu vrai.
Alors que le Caucase est en guerre, on pourra trouver mon titre un peu déplacé, voire hors de propos. C'est un peu vrai. Cependant, je n'arrive toujours pas à comprendre comment le président Mikheil Saakachvili va pouvoir justifier sa décision d'envahir les « régions séparatistes » de son territoire, l'Ossétie du Sud puis l'Abkhazie, qui sont en réalité autonomes depuis la chute de l'URSS et sous contrôle russe depuis quelques années.
Que les relations soient extrêmement tendues, tout le monde le savait et considérait qu'elles se normaliseraient avec le temps, l'infidèle ami des optimistes ; mais que les escarmouches quotidiennes deviennent une guerre ouverte, peu l'avaient anticipé.
La raison est à mon avis fort simple : la Géorgie a agi sur un coup de tête. On sous estime généralement le rôle de l'irrationnel dans les décisions politiques importantes, notamment lorsque la situation est plus que fébrile. Pourtant, vu le temps de réaction des Occidentaux mais aussi de la Russie, il semble bien que les attaques n'aient pas été débattues longtemps à Tbilissi... Par ailleurs, leur inefficacité notoire vient confirmer à mon sens cette hypothèse mais ca n'est pas le problème.
Je ne vais pas reprendre le cours des événements que je serai fort incapable de retracer rigoureusement. De plus, il est totalement impossible de faire la part du vrai et du faux dans les tableaux factuels qui sont tracés. On ne peut que se fier aux grandes lignes et à l'impressionnante joute diplomatique qui s'est mise en place. Je vais donc me contenter de donner mon avis sur leurs tenants et aboutissants qui prouvent qu'à l'évidence, Saakachvili a joué un coup de poker qui n'a bluffé que lui.
En effet, j'ose espérer pour la santé mentale du président géorgien qu'il n'espérait pas tenir plus de quelques heures face à l'armée russe qui, par delà ses effectifs pléthoriques, n'est pas réputée pour avoir beaucoup de scrupules. A priori, il comptait donc sur l'effet de surprise pour prendre le plus rapidement possible les territoires dissidents, puis imposer un nouveau statu quo à la Russie en misant sur le soutien indéfectible des Etats-Unis, et peut être de l'Europe (mais comment compter sur le soutien immédiat d'une Europe qui met des mois à prendre la moindre décision ?).
D'ailleurs, le fait d'avoir choisi l'Ossétie du sud n'est pas du au hasard : le territoire est plus proche des armées géorgiennes, plus petit, plus facile à contrôler que l'Abkhazie ; autant d'éléments qui font penser à un coup de tête qui se voulait un coup de force.
Cependant, on peine à trouver un seul signe favorable dans le climat diplomatique actuel qui aurait poussé le gouvernement géorgien à se fier à de tels soutiens hypothétiques. Au contraire, tout laissait à penser que le moment n'était pas du tout bien choisi pour tenter d'opposer les Occidentaux et les Russes.
L'Occident, et les Etats-Unis en particulier, ont bien conscience d'avoir mis de nombreuses fois la Russie au pied du mur depuis la chute de l'URSS et que Moscou, ou plutôt Vladimir Poutine, a bien fait comprendre que le pays regrettait déjà d'avoir tant cédé (ou perdu) de son influence. Sans même remonter à la désillusion que fut l'intégration de l'Europe de l'Est à l'U.E. et à l'O.T.AN., il suffit de penser au radar et aux missiles que les Etats-Unis vont installer en Tchéquie et en Pologne pour leur bouclier anti balistique... Une autre ligne rouge a été franchie avec l'indépendance du Kosovo, combattue depuis toujours par Moscou, et contre laquelle les Russes n'ont rien pu faire, si ce n'est justement, promettre que « cela ne sera pas sans conséquences »... Les chancelleries occidentales, et surtout européennes, savent qu'avec cet événement, elles ont grillé leur dernière cartouche pour quelques temps. Le refus par la France et l'Allemagne principalement, d'accorder le statut de pays candidats à l'O.T.A.N. à l'Ukraine et à la Géorgie (et on ne peut aujourd'hui que s'en féliciter !), manifestent cette volonté de ne plus irriter Moscou. Certes, les Etats-Unis soutenaient les anciens satellites communistes mais ils ont vite compris qu'il valait mieux attendre. De fait, mieux vaut que les Russes soient dans de bonnes conditions pour aider à régler la question iranienne, sans parler des matières premières et énergétiques dont l'Europe a tant besoin...
Peut-on d'ailleurs reprocher à la Russie de ne pas tout accepter à ses portes ? Il est bien normal que l'ancienne puissance montre ses muscles dès lors que ses intérêts sont menacés. Que diraient les Etats-Unis si Poutine installait à nouveau des missiles à Cuba ? Sans doute la même chose qu'en 1962 ! Même si la violence verbale de la diplomatie russe est choquante, il faut la remettre dans son contexte. La Russie est littéralement cernée ! En effet, je rappelle que ses relations avec la Chine sont houleuses, et que la paix avec le Japon n'a jamais été signée ! Il ne reste à la Russie que l'Asie centrale, encore que la Chine et les Etats-Unis aient mis plus qu'un pied dedans...
Longue, cette digression a pour but de montrer que les Occidentaux n'étaient sans doute pas disposés à affronter si tôt la Russie pour un confetti caucasien comme l'Ossétie, et que je ne comprends pas ce qui a pu faire penser à Saakachvili que ce serait le cas... Au contraire, il aurait du se douter que les Russes se jetteraient sur cette occasion bénie pour montrer qu'ils peuvent régler leur compte à n'importe lequel de leurs anciens satellites, et que le soutien qu'ils promettent à ceux qui demandent leur protection n'est pas vain.
Les Russes n'ont jamais caché qu'ils considéraient le Caucase comme une région stratégique. D'ailleurs, on peut reprocher tout ce qu'on veut aux Russes, mais surement pas leur manque de clarté géopolitique ! Bien entendu, il y a le pétrole. Mais on se focalise trop souvent sur cet élément. En effet, les Russes savent pertinent qu'ils ne prendront pas l'Azerbaïdjan et ne toucheront pas une goutte du pétrole qui y transite. L'objectif vise juste à conserver son influence, voire de la renforcer. L'erreur russe historique consiste à vouloir garder leur place par la force et la contrainte, ce qui les perdra. De fait, les relations qui ne sont fondées que sur la coercition sont pour le moins fragiles! Mais il faut constater qu'à court terme, cela leur assure des gains immédiats dont la précarité évidente ne leur importe pas. Le pays n'a d'ailleurs pas vraiment le choix. Poutine a bien essayé de passer à des méthodes de « soft power » et d'influence positive, mais Moscou ne peut rivaliser, même avec son gaz et son pétrole, face aux avantages qu'offrent les Etats-Unis.
Passons. Le fait est que la Russie impose sa loi par la contrainte, et qu'elle le fait bien, à son avantage j'entends. Saakachvili devrait le savoir, il essuie depuis cinq ans tous les coups bas possibles et imaginables, y compris au travers du clergé orthodoxe !
La Russie a toujours soutenu les régions séparatistes de Géorgie. Bien sur, ce soutien avait été mis en veilleuse pendant les guerres de Tchétchénie, officiellement terminées avec la prise de Grozny en 2000. Le motif, fort simple était l'impossibilité de combattre et de défendre en même temps les mouvements indépendantistes ! Cependant deux éléments ont relancé le vif soutien de Moscou envers les Ossètes et les Abkhazes : l'élection de Saakachvili, « complot américain», et la pacification presque totale de la Tchétchénie en 2005, avec l'élimination des derniers chefs importants. Dès lors, Moscou s'est plu à distribuer des passeports russes, à reconnaitre les gouvernements élus de ces « républiques » et les référendums établissant leur indépendance voire leur rattachement à la Russie. Enfin, Moscou a envoyé des armes, renforcé sa « force de la paix » présente depuis le début des années 90. Force de la paix un peu partisane cependant, puisque la Géorgie a étonnamment perdu un certain nombre de drones ces six derniers mois... En fait, en attaquant l'Ossétie, la Géorgie a tué des citoyens russes.
C'est là l'erreur impardonnable de Tbilissi. En menant une offensive armée et agressive, en tuant des Ossètes/citoyens russes mais aussi de soldats « de la paix », elle a offert à Moscou un casus belli qui n'a pas d'égal : la vengeance. Qu'a dit Medvedev sinon que « ces crimes ne resteront pas impunis » ? Et d'ailleurs, de quel droit la Géorgie a-t-elle franchi cette limite ? Il est un peu facile d'aller demander de l'aide après avoir commis l'irréparable !
Je rappelle que les Allemands venaient de s'engager à mener des discussions pour régler pacifiquement la situation. Cela aurait échoué sans aucun doute, mais il n'en reste pas moins que cette volonté de discuter aurait dû empêcher toute violence. De plus, de quel droit les Géorgiens veulent ils intégrer ces deux régions qui ont toujours manifesté leur volonté d'autonomie ? Cette situation est d'autant plus facile à défendre pour Moscou que les Occidentaux ont octroyé l'indépendance au Kosovo, dont le cas était beaucoup moins évident ! L'Europe trainera pour longtemps ce boulet du Kosovo, que ce soit dans ses relations avec la Russie que dans l'assimilation future de l'ex Yougoslavie en Europe...
La Russie finalement était dans son bon droit en intervenant en Ossétie, et d'ailleurs personne ne lui a reproché. Même G.W. Bush s'est contenté de condamner les excès de violence et de demander à la Russie de rester en Ossétie, comme s'il s'agissait de son territoire ! Je ne pense pas que Moscou ira beaucoup plus loin, mais elle a déjà gagné. Elle se trouve dans une positionne de force absolue. La Géorgie serait déjà conquise si les Etats-Unis et l'Europe n'étaient pas la, et Saakachvili aurait pris une balle « perdue » entre les deux yeux (il est vrai que le hasard vise alors bien). Ce dernier l'a déjà reconnu, puisqu'il a comparé la situation à celle de Prague en 48 et en 56!
On peut juste espérer que Moscou ne profitera pas de l'occasion pour intégrer deux nouvelles républiques à la Fédération, mais rien n'est moins sur. Au pire, que la Géorgie se concentre sur ses terres, qu'elle profite de ses 10% de croissance et qu'elle laisse ses territoires qui n'ont jamais voulu d'elle ! La devise géorgienne proclamant « La force est dans l'unité », il serait appréciable que le pays l'applique autrement que par ses illusions territoriales.
En revanche, la Géorgie sortira totalement décrédibilisée de cette guerre, et il ne pouvait en être autrement. Ecrasée militairement, elle a par ailleurs beaucoup préjugé de son intégration à l'Ouest ! Les habitants de Tbilissi ont accusé l'Europe de les avoir abandonnés alors qu'eux mêmes voulaient nous rejoindre ! Or, d'une part, il n'a jamais été question d'intégrer la Géorgie, et d'autre part ce pays vient de faire preuve d'une immaturité telle que son adhésion à l'O.T.A.N. n'est plus du tout envisageable à court terme. Imaginons à quel scénario catastrophe toute l'expédition géorgienne nous aurait menée si elle avait fait parti de l'OTAN et pire encore de l'Europe ! Il est hors de question de replonger dans une guerre froide pour contenter le nationalisme géorgien !
Déjà, le conflit a fait ressortir toutes les tensions qui peuvent exister entre les pays européens orientaux et Moscou : la Lettonie a exigé que l'U.E. revoie ses relations avec la Russie, la Pologne a demandé de la fermeté... L'Ukraine a menacé de fermer le port de Sébastopol, ce qui relève cependant du gag, et prouve encore une fois que le nationalisme est plus proche de la bouffonnerie que de la bravoure.
Il serait fâcheux qu'à cause de la Géorgie, la Russie prenne confiance en elle, et remette en œuvre tous les moyens de nuisance qu'elle a pu semer en Europe de l'Est. Le problème de la Transnistrie est le plus criant. En effet, à l'est de la Moldavie, se trouve une bande constituant un territoire autonome sous protectorat russe. Moscou pourrait rouvrir les hostilités à son sujet.
Si j'ai parlé de cette dernière anecdote, ca n'est pas pour remplir quelques lignes mais bien pour montrer que la prudence européenne est bien motivée, et non seulement soumise aux besoins en énergie comme beaucoup de moralisateurs voudraient le faire croire.
Enfin, je conclurai en disant que la Russie va aussi beaucoup perdre dans son conflit. Moscou peut bomber le torse, elle vient de gagner...deux territoires minables, pauvres, ruinés, totalement gangrénés par la mafia et des associations explosives entre militaires corrompus et corrupteurs, et criminels en tous genres. Joli butin...Bien sur, sa puissance coercitive va gagner ne visibilité, et le gouvernement moscovite sera perçue comme « fort »...
Pourtant le prix sera lourd puisque la Russie vient de montrer définitivement et au grand jour ses instincts impérialistes que tout le monde soupçonnait sans pouvoir prouver. Tout espoir d'investir en Géorgie est ruiné, et ce pays est définitivement perdu pour Moscou. Je pense aussi que nombre de voisins vont avoir peur, et que le Kremlin a perdu toute crédibilité dans ses tentatives de « dédiabolisation ».
Une guerre courte mais très importante donc, qui a des causes immédiates irrationnelles, une conclusion sans doute accablante mais qui a manifesté tous les ressorts de vingt de post communisme...
Je tiens à m'excuser pour les erreurs que j'ai sans doute commises sur un sujet que je maitrise peu.
PS : Je ne peux m'empêcher aussi de remarquer une fois de plus l'inefficacité pathétique de l'ONU, qui commence sérieusement à être pitoyable...mais c'est une autre histoire...
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2 commentaire(s)
Intéressant, merci JP, j'ai vraiment du mal avec cette histoire de Géorgie, tu me donnes envie d'aller chercher plus en avant de quoi il retourne.
???prolixe????
par Louis-Marie, le 2008-08-31 06:13:00
Désolé c'est illisible, le Japonais n'est pas supporté par ESSEClive... Une idée pour la V4 ?
par Louis-Marie, le 2008-09-01 13:09:00
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