Voyage au centre de la terre

le 15/11/2007 - par Kévin Gentle pour Débat&Vous Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Issu de la section International du dernier OpinionS, une réflexion sur l'Amérique de George W. Bush.

Voyage au centre de la terre

En 2001, alors que George Bush et sa suite investissaient Washington, Karl Rove imaginait chasser les démocrates du pouvoir pour plusieurs générations. Presque sept ans plus tard, son parti traverse l'une des plus graves crises de son histoire. La gestion calamiteuse que fit Bush Junior de ce que Mitt Romney appelle « la plus grande entreprise du monde » a ouvert grande la voie à des démocrates qui n'en espéraient et n'en méritaient pas tant. A un an de l'élection du 44ème président des Etats-Unis d'Amérique, la donne du jeu politique a changé et le conservatisme fait face à de nouveaux défis.

 

Une erreur commune consiste à croire que l'administration Bush a creusé la tombe du mouvement conservateur, cette conception est erronée. L'Amérique possède toujours un extraordinaire réservoir de groupes anti-avortement, pro armes à feux, anti impôts et autres religieux, ces groupes donnent au mouvement une structure et un financement incomparable et constituent à la fois un appui, une voix et une réserve d'électeurs pour le parti Républicain. De récents sondages indiquent qu'un américain sur trois se considère comme conservateur contre un sur cinq se déclarant « liberal » (au sens où on l'entend aux Etats-Unis) et que près de 50% pensent que la guerre est le meilleur moyen d'assurer la paix dans le monde. A bien des égards, l'Amérique reste donc un pays unique où les républicains continuent de peindre la toile du paysage politique comme ils l'ont fait pendant les dernières décennies. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder le passé du pays de l'oncle Sam, rares sont en effet les projets d'inspiration purement démocrate appelés à rentrer dans les livres d'histoire. Ce qui ressort des années Clinton, c'est la politique du « don't ask, don't tell », la remise à l'équilibre du budget, l'échec de la réforme du système de santé (le bien connu « Hilary Care ») et l'ouverture à la mondialisation. Non pas que les démocrates soient inactifs, mais force est de constater que le Medicare et le Medicaid, tout deux datant de 1965, sont les dernières mesures d'envergures prises par le parti à l'âne. L'apparent soutien dont bénéficie actuellement le mouvement « liberal » n'est qu'un trompe l'œil, une impression renforcée par le passage du congrès sous la bannière démocrate ; interpréter l'impopularité de l'actuel gouvernement comme un basculement de l'Amérique à gauche revient à oublier que le Sénat et la Chambre des Représentants bénéficient de sondages encore moins flatteurs que la Maison Blanche (la côte de popularité de George Bush flottant autour de 30% et celle du congrès aux alentours de 25%). Les Américains n'ont pas donné les clés du Capitole aux démocrates, ils les ont simplement repris aux républicains. Les dernières décisions de la court suprême, rendant illégales certaines formes d'avortement et certains mécanismes de l'« affirmative action », sont là pour rappeler, si besoin est, que le conservatisme est inscrit au plus profond du marbre washingtonien.

Cependant, il est indéniable que le mouvement n'est pas sorti indemne du double mandat de Bush II, qu'en est il alors? L'élection à venir est elle, comme le pensent bon nombre d'observateurs, un échec annoncé pour les Républicains ?

Il est de mon avis que les valeurs conservatrices ne sont pas devenues fondamentalement impopulaires, il m'apparaît plutôt qu'elles ont été entachées par ceux qui les ont représentées et que les difficultés rencontrées par le mouvement sont en grande partie dues à des facteurs conjoncturels. Il semble également qu'une distinction doive être faite entre le conservatisme tel qu'il est actuellement perçu et tel qu'il est réellement. Durant les dernières années, le conservatisme aura été associé à l'incompétence, aux scandales, aux tractations secrètes, aux lobbies et à leurs pratiques douteuses, à la gestion calamiteuse de la guerre en Irak et du cyclone Katrina ; or ni les scandales ni l'incompétence ne sont l'apanage des conservateurs. Ce que rejettent une partie des Américains ce n'est pas le conservatisme mais ses représentants et ses dérives récentes. Le véritable conservatisme, celui que Reagan disait fils du libertarisme, celui d'une politique étrangère intransigeante, celui d'un état aussi discret que possible, celui de la rigueur budgétaire et des impôts minimums jouit toujours d'un important soutient y compris parmi ceux ayant tourné le dos à l'administration actuelle. Durant ses années dans le Bureau Ovale, George Bush aura trahi les véritables défenseurs du conservatisme Reaganien en piétinant deux de ses principes clé : la rigueur budgétaire et l'intervention minimum Washington. Ayant transformé un excédent budgétaire de $86 milliards en un déficit de $434 milliards et ayant augmenté significativement la taille et le rôle de l'état fédéral, l'actuel hôte de la Maison Blanche a déçu ceux qui l'avaient élu. D'où sa côte de popularité proprement abyssale que certains se plaisent à voir comme étant le signe d'un désaveu des Américains pour le conservatisme. En vérité, une part significative de ceux s'étant retourné contre le Président est constituée de conservateurs à la recherche de quelqu'un pouvant redonner au mouvement sa crédibilité, sa dignité, en un mot : le rendre à nouveau éligible. Il ne fait aucun doute que le départ de Mr Bush permettra aux cadres du mouvement de se regrouper et de relancer la formidable machine politique qu'était le Parti Républicain. Une fois jetés par-dessus bord les jusqu'au-boutistes à la compétence et au bon sens limités ayant ruiné sa réputation, le GOP - Grand Old Party - pourra se défaire de l'image d'extrémiste dont il souffre actuellement et reprendre la main sur des sujets tels que la sécurité sur lesquels les sondages montrent que les démocrates sont à ce jour jugés plus crédibles. Mais le chemin est encore long, pour regagner le crédit perdu et s'adapter aux changements de l'opinion publique, le parti devra sortir de ce que l'hebdomadaire The Economist appel les « 3G » : Gays, Guns & God. Les récentes enquêtes indiquent une préoccupation croissante des Américains pour l'économie et les disparités sociales, pour répondre aux attentes des électeurs sur ces thèmes, les candidats Républicains doivent à tout prix éviter de s'enfermer dans des débats sur les « 3G ». Ces sujets ont en effet perdu beaucoup d'importance aux yeux d'une majorité d'Américains. Dans un contexte où la crise financière a jeté des milliers de personnes hors de chez elles, où le bilan de la guerre en Irak s'alourdit chaque jour sans résultats apparents, où 47 millions d'Américains n'ont pas d'assurance santé et où l'économie ne parvient pas à retrouver le dynamisme qu'elle connaissait avant le 11 Septembre, il est compréhensible que la législation concernant les armes à feux, l'avortement ou l'union des homosexuels ne figurent pas vraiment en tête des priorités. La question est désormais de savoir si une fois passée les primaires durant lesquelles flatter la base la plus conservatrice du parti est (bien malheureusement) indispensable, les républicains sauront changer de discours et donner une nouvelle impulsion à leur campagne, la réponse semble être oui et ce pour deux raisons principales.

Premièrement, il semble évident que le candidat Républicain à la Maison Blanche s'appellera Mitt Romney ou plus probablement Rudy Giuliani, or ces deux hommes bénéficient d'une remarquable réputation de gestionnaire, l'un en sa qualité d'ex-président du comité d'organisation des JO d'hiver de Salt Lake City et l'autre en tant qu'ancien maire de New York, sur laquelle ils choisiront surement de capitaliser.

Deuxièmement, l'un et l'autre sont loin d'être d'impeccables conservateurs sociaux, Giuliani est un ex-démocrate sensible aux droits des homosexuels, il défend le libre choix en ce qui concerne l'avortement et sa vie personnelle mouvementée ne lui donne pas une place privilégiée dans le cœur des plus religieux (il en est à son troisième mariage et est en mauvais termes avec ses enfants), il est donc fort peu probable qu'il prenne le chemin que Bush avait suivi en 2000 et 2004 (il avait fait de la morale et des valeurs chrétiennes deux des piliers de sa campagne). Romney quant à lui cultive une image de girouette, il fit campagne pour le poste de Gouverneur du Massachusetts en se déclarant « Pro Choice » et en faveur de l'égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels avant de changer récemment de position pour la campagne présidentielle, sa crédibilité sur ces sujets est de fait limitée. Pour les démocrates, l'opportunité est donc belle de ravir aux républicains une partie de leur électorat traditionnel. Hillary Clinton l'a bien compris et s'emploie à séduire la droite religieuse en déclarant penser que la décision d'avorter est « désastreuse » et en multipliant les allusions à Dieu. La fuite que causera cette OPA démocrate sera cependant largement compensée, la personnalité moins inquiétante et l'image moins extrême, plus pragmatique et plus compétente de Romney et Giuliani permettra en effet à celui d'entre eux qui sortira vainqueur des primaires d'aller chercher une part des électeurs indépendants que les démocrates attirent peu mais que l'accent mis par les Républicains sur le conservatisme social rebutait jusqu'alors.

Enfin, la troisième raison a un nom : Hillary Clinton. La présence quasi certaine de l'ex First Lady dans la course finale pourrait bien transformer ce qui devait être un référendum antirépublicain en un référendum anti-Clinton. La sénatrice de New York possède en effet une capacité à rassembler les américains contre son nom que seul George Bush peut surpasser. Les enquêtes d'opinion la créditent de 50% d'opinion positives contre 47% d'opinions négatives et de nombreux indépendants n'ont aucune confiance en elle. Souvent jugée manipulatrice, froide, populiste, hypocrite et bien trop à gauche, son impopularité inquiète jusque dans les rangs de son propre parti qui craint qu'elle ne transforme un succès annoncé en un échec qui représenterait une réelle humiliation pour les démocrates. Or, en développant leurs idées sur des sujets tels que l'immigration, le système de santé et l'éducation, les républicains pourront perdre leur image de parti guidé par l'idéologie plus que par le bon sens, décrédibiliser Clinton et exploiter son impopularité auprès d'une partie de l'électorat.

 

Il semble donc que, contrairement à une idée largement répandue, la course au pouvoir présidentiel soit loin d'être courue et ceux s'étant fait un malin plaisir d'enterrer les Républicains devront, j'en suis convaincu, revoir leur copie. Ceux pour qui le conservatisme n'est plus, constateront quant à eux que c'est la diversité des formes qu'il peut prendre qui fait sa force.

 

 

 

 


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