Des oeuvres parfois méconnues sont le fruit de la rencontre entre deux génies: Hugo et Rodin. L'histoire de leur rencontre...
Voici une histoire d'une rare poésie, qui raconte l'admiration sans borne que vouait un maître de la sculpture à un maître de la littérature. Cette histoire commence avec la rencontre de deux hommes en 1883. Auguste Rodin a alors 43 ans et Victor Hugo 81. Hugo est fatigué, usé, il a perdu sa femme et ses trois enfants, et sa maîtresse Juliette Drouet est gravement malade. Hugo refuse de poser pour Rodin qui veut sculpter son portrait. En revanche, il lui propose de venir pendant quelques semaines l'observer chez lui. Rodin doit alors changer ses méthodes de travail : alors que pour lui le dessin est un art parallèle à la sculpture, il est contraint à le considérer comme un préalable à son œuvre. Il observe donc Hugo chez lui et en fait une multitude de croquis, avant de faire passer ses attitudes et ses expressions en sculpture.
On pourrait croire que l'admiration de Rodin pour Hugo tournait à l'obsession, étant donné le nombre incroyable d'œuvres, même inachevées, dédiées à l'unique portrait de Hugo, montrant le cheminement artistique et les hésitations du sculpteur. Toutefois, ce serait se méprendre, car il s'agit simplement de l'expression concrète du désir du sculpteur de produire des œuvres à la hauteur de l'incommensurable talent de son modèle. C'est parallèlement, aussi toute une recherche esthétique de sa part, pour créer une œuvre qui se superposerait à l'universel du génie de l'écrivain. L'extraordinaire de la relation entre ces deux hommes réside également dans le fait que Hugo propose en quelque sorte un défi à Rodin. Il lui donne une occasion unique, en l'obligeant à modifier sa façon de travailler, pour trouver un chemin différent vers la réussite à toucher la vérité et « la ressemblance d'âme », à travers une aventure artistique intense.
Cette relation singulière, commence avec la rencontre en 1883 de deux génies, maîtres de deux mondes proches mais distincts. Après cette rencontre, Hugo ayant refusé de poser, Rodin l'étudie, change sa façon d'appréhender le modèle puisque celui-ci n'en est pas vraiment un, et il réalise en 1884 un buste de Victor Hugo. Le sculpteur offre au poète le premier exemplaire du buste. Celui-ci porte la dédicace : « A l'illustre maître ». Sur le second tirage, qu'il présente au Salon de 1884, il inscrit « Un poète est un monde enfermé dans un homme », une phrase tirée de La Légende des Siècles (1859), renvoyant ainsi doublement à Hugo. En 1889, Rodin reçoit une commande pour un monument à Victor Hugo destinée au Panthéon. C'est là que débute vraiment l'extraordinaire progression artistique de Rodin, afin de trouver quel sera finalement la manière de représenter Hugo le plus fidèlement et intégralement possible, en matérialisant tout ce qu'il évoque. Rodin réalise un premier projet pour ce monument. Il y représente Hugo en tant qu'homme de lettres, les trois muses de la Jeunesse, de l'Age mûr et de la Vieillesse lui soufflant l'inspiration. Il allie dans le même projet cette image à celle d'un homme engagé pour ses idées, car il figure Hugo debout, sur le rocher de Guernessy, endroit où il s'était retiré après son exil politique. Ce projet est refusé. Rodin se lance alors dans une nouvelle sculpture. Après plusieurs projets, celui qui aboutira finalement, est celui qui montre Hugo, assis, adossé à un rocher, comme celui de Guernessy, et nu. Il est seul cette fois. Judith Cladel l'explique en disant à propos de la sculpture : « Victor Hugo est si complet par lui-même, son attitude, son geste disent si bien tout, que les muses ne lui ajoutent rien. Je crois même qu'elles le limitent… A lui seul il est la poésie et la poésie ne s'explique pas. » Il est nu, et non pas habillé d'un costume d'époque car « on ne revêt pas un dieu d'une redingote ». Cela permet à Rodin de mieux symboliser l'universel du génie de Hugo.
Ce dialogue esthétique entre Rodin et Hugo, le sculpteur et le poète, entre celui qui change son approche et celui qui se laisse pénétrer, a non seulement donné naissance à une multitude d'œuvres authentiques et originales qui recèlent autant de vérités, mais cela nous apprend également beaucoup sur le potentiel des dialogues entre différentes formes d'art, féconds en créations grandioses.
30/10/2005
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