Sur une célèbre oeuvre de Ben, on peut lire la citation suivante: "ce n'est pas l'artiste qui fait l'oeuvre d'art mais le spectateur". Cette phrase pourrait à elle seule résumer la fabuleuse exposition de Markus Raetz, photographe mais aussi sculpteur, peintre allemand. En effet, bien plus que de recevoir passivement une image, le spectateur est invité voire même obligé par l'artiste à tourner autour des oeuvres pour les construire, les déconstruire, bref les faire vivre et exister. Tout attentisme est alors prohibé et le spectateur devient acteur de l'exposition. Sa participation s'en trouve dès lors activement exigée. C'est ainsi qu'un vulgaire morceau de fil de fer devient, dans le reflet d'un miroir, un lièvre ou bien un homme coiffé d'un chapeau ( Miroir - lièvre). C'est à nous de trouver l'angle de vue sous lequel l'oeuvre a une signification ou tout simplement sous lequel elle nous plaît. Cela implique que nous jouions bel et bien avec les formes, les transformions, les retournions, les déformions et les faisions varier au gré de notre sensibilité. Ainsi, le portrait réalisé par Markus Raetz de son ami Robert Walser n'est qu'un simple morceau de carton ondulé lorsqu'on le regarde de face mais laisse apparaître les traits d'un visage qui paraît plus que réel lorsque l'on se place latéralement à la toile. C'est comme si l'oeuvre sortait brusquement du néant; elle est parfois tout, parfois rien mais le plus magnifique et magique, c'est que le rien peut se transformer en tout. Des toiles de Raetz, sortent tous les possibles. Cet artiste nous invite dans un monde mouvant, instable, tout comme la vie.
Plus qu'une exposition, c'est une véritable leçon de philosophie à laquelle nous prenons part. Raetz nous fait pénétrer dans un univers à mille lieues de celui qui nous entoure; un univers éloigné des perceptions égoïstes et individualistes et qui nous apprend à voir les choses différemment, sous différents points de vue. Il nous montre que les possibles sont au nombre des individualités et qu'il faut en prendre conscience et savoir les accepter. Cette exposition est aussi une réflexion sur la représentation (eh oui, encore elle!!). Qu'est ce qui est réel finalement dans toute cette contingence dans laquelle nous évoluons depuis le début de l'expo? Les formes? Les matières? Bref, Markus Raetz veut nous montrer que nous percevons le réel à travers des fragments, des distorsions ou des interprétations. Grâce à Zeemanblik ( une plaque de tôle, pliée en deux; la partie haute reflète le plafond et la partie basse le sol, plus sombre), l'artiste crée une ligne qui laisse apparaître ce que nous interprétons comme l'horizon. Entre ciel et terre ou entre ciel et mer? Là encore, l'interprétation laisse une grande place à la subjectivité et à la diversité.
Mais plus que tout encore, cette exposition retravaille la notion de respect à travers l'oeuvre d'art. En effet, toute familiarité est prohibée; il n'y a pas besoin de coller son nez à la toile pour observer le génie artistique de cet Allemand. Non, au contraire, plus on s'approche des toiles et moins on voit ce qu'elle représente. L'image apparaît à partir d'une certaine distance, ni trop près, ni trop loin. C'est cette interdiction de toute promiscuité qui instaure une véritable relation à l'oeuvre. Et qui parle de relation, parle de temps. En effet, dans un monde guidé par l'efficience, l'immédiateté et la consommation, nous voudrions que l'oeuvre se donne à nous immédiatement, qu'elle soit intelligible tout de suite, donc justement sans médiation. Pourtant, grâce à cette exposition, nous réapprenons à prendre le temps de découvrir l'oeuvre et un véritable dialogue s'instaure alors entre elle et nous. En bref, toute l'intensité de cette exposition réside dans la distance que Raetz impose entre le spectateur et la toile. Entre promiscuité et distance, là réside le respect et cela vaut autant pour l'art que pour autrui. Plus qu'une exposition, Markus Raetz réalise le dur travail de nous enseigner un véritable art de vivre. Cette rétrospective est une petite merveille où l'on se sent devant chaque nouvelle toile comme un enfant qui découvre la vie. Plus que l'image elle-même, c'est la manière dont nous la percevons qui importe.
24/09/2006
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