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Les films de l'année 2003

Elephant

Elephant

Film américain (2003). Drame.
Avec Alex Frost, John Robinson, Elias McConnell, Eric Deulen, Jordan Taylor...
Réalisé par Gus Van Sant.
un film d'une remarquable précision duquel on ne sort pas indemne.


Elephant s'ouvre sur un ciel bleu. Comme si le réalisateur interrogeait les dieux immortels pour trouver une explication à la tragédie qui vient de se dérouler. Le générique défile et la nuit tombe. Plongée. Tel un dieu omniscient qui maintenant nous montre ce qui s'est passé, il nous fera voir tous les points de vue. D'où cette scène, où Elias prend une photo de John, qui se répète et autour de laquelle semble s'articuler le film. Cette séquence ordinaire est l'instant qui précède la tuerie. Avant elle tout se passe comme à l'accoutumé. Rien ne laisse présager la suite.

Aucun discours. Pas de voix off. Juste les minutes qui ont précédé la tuerie. On ne tombe jamais dans le racolage de Bowling for Colombine. Ici c'est une tragédie qui se joue. Sauf que contrairement à la tradition classique, ce ne sont pas les « grands » qui sont touchés. C'est toute une communauté humaine. Même si le projet du film est antérieur au 11 septembre, on y retrouve l'idée de blessure collective. Et le sentiment d'une faute collective. Car Gus van Sant montre le terreau sur lequel a pris corps le drame : de la disponibilité des armes (il faut 24 heures pour se faire livrer un « uzi »grâce à internet) aux géniteurs irresponsables qui ne jouent plus leur rôle de parent, en passant par les brimades quotidiennes entre élèves. L'enseignement académique n'étant pas la clé de voûte de l'école Américaine, les adolescents sont libres d'exercer de multiples activités comme le sport ou la photographie, mais les adultes en disparaissant du cadre ont laissé un vide que comblera la télévision (cf. le documentaire sur les nazis qui infirme l'hypothèse d'une idéologie mais qui met une fois de plus le doigt sur l'échec de l'école) et les jeux.
Ce n'est pas tellement que les adolescents en veulent à d'autres, sont marqués par une idéologie quelconque, ont peur de certains ou éprouvent un dégoût profond pour d'autres. Il n y a pas de véritable élément déclencheur. Ce n'est pas parce qu'Alex reçoit des boulettes de papier « non sollicitées » une fois de trop, qu'il va massacrer ses collègues le lendemain. Tout le monde est en quelque sorte responsable par son attitude ou ses négligences. Mais tout ça ne justifie rien. Michelle est victime des mêmes moqueries (voire pire). La tuerie apparaît alors comme un acte gratuit. C'est là qu'intervient l'élément tragique. Et c'est pour cela qu'on regarde le ciel en quête d'éclaircissement.

La mise en scène n'a rien de tape à l'oeil ; on n'est pas dans Virgin Suicide. Elle entre ainsi en parfaite adéquation avec l'ordinaire de ce lycée américain, mais n'en demeure pas moins étonnante. Les déambulations des élèves dans le labyrinthe formé par les couloirs de l'école, peuvent évidemment faire penser aux jeux vidéo de type Doom ou Counter Strike mais elles font plus probablement référence à Shining. Gus van Sant adopte le même petit format 1.33 que Kubrick pour les filmer, et utilise évidemment la Steadycam. L'école qui, à première vue, semble un espace où les élèves sont libres de faire ce qu'ils veulent apparaît progressivement comme une prison. Comme le labyrinthe du minotaure (d'où le T-shirt de John !), c'est un tombeau. Quand la tuerie commencera, il n y aura pas d'échappatoire. Gus van Sant nous fait bien comprendre ainsi qu'il y a comme un conditionnement. Que derrière cette apparente liberté, les élèves sont, en quelque sorte, prisonniers, notamment de la façon dont les autres les perçoivent. D'où l'importance du débat sur les homosexuels au milieu du film.
On repense aussi au 11 septembre. Il y a dans Elephant le traumatisme du piège. De la mort imprévisible à laquelle on ne peut se soustraire. La séquence est choquante. Ce n'est pas comme dans un film de John Woo où la mort touche des figures impersonnelles. Le jeune avec son survêtement « lifeguard » évoque aussi les pompiers qui ont laissé leur vie au World Trade Center (le film a beau s'arrêter avant qu'Alex n'appuie sur la gâchette, les carcasses de la chambre froide dans laquelle le jeune couple s'était réfugié ne laisse pas beaucoup de doute sur leur sort).

Elephant est un film d'une remarquable précision duquel on ne sort pas indemne. Un chef d'oeuvre.


04/03/2007


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