Film de Jacques Rivette avec Emmanuelle Béart et Jerzy Radziwilowicz. Sortie le 12 novembre 2003 Mon premier Rivette...
Le dernier opus de Jacques Rivette va bientôt faire parler de lui dans les salles de rédaction des grands journaux de cinéma. La critique attend en effet le prochain "Rivette" comme une nouvelle référence dans la filmographie du cinéma français. Ne me demandez pas pourquoi ce réalisateur a acquis un tel crédit auprès de la critique, je n'en sais vraiment trop rien. En revanche, j'ai pu comprendre au travers de son nouveau film, pourquoi on peut désormais parler d'un Rivette, au même titre que d'un Kubrick ou de quelque autre grand réalisateur reconnu par la critique et/ou par le public. Le jargon de la critique de cinéma n'est pas seulement l'archétype du langage hermétique revendiqué par un microcosme intellectuel parisien autocentré, il est aussi parfois porteur de sens, pour de vrai !
Alors comment caractériser le style "Rivette" ? Comment peut-on affirmer qu'un film va faire date en inscrivant définitivement son réalisateur dans l'histoire du cinéma français ? Pas facile de se prononcer de manière aussi radicale quand on assiste pour la première fois à la projection d'un film de Jacques Rivette. Et bien, puisque la majorité de nos lecteurs est vraisemblablement dans le même cas que moi, je vais vous faire le récit de ma première projection d'un Rivette. C'était mon choix et je ne le regrette pas !
Bien calé dans mon fauteuil, j'assiste perplexe aux premières minutes du film. En fait, rien de très original, justement ! Et même quelques langueurs. Mais à y regarder de plus près, on remarque rapidement la marque du style "Rivette". Tout d'abord, il faut bien l'avouer, le rythme est plutôt lent, mais on saisit très rapidement le noeud de l'intrigue : un homme, la quarantaine, horloger de profession, fait chanter une femme vendant des tissus chinois soi-disant anciens, car il détient les preuves de la falsification. Parallèlement à ce chantage très rentable, cet homme, Julien, retrouve une belle jeune femme qu'il avait rencontrée un an auparavant. Il ne sait rien d'elle, si ce n'est son nom, Marie. Après avoir enfin repris contact malgré les nombreux rendez-vous manqués, Marie, admirablement jouée par Emmanuelle Béart, décide d'emménager chez Julien. On passe alors au chapitre suivant, l'Histoire de Julien devient l'Histoire de Marie et Julien. Et c'est là le vrai début du drame. Car c'est un drame qui se noue progressivement entre les quelques protagonistes du film. Marie rentre facilement dans la combine de Julien, elle fait aussi chanter la faussaire et va chercher les deux premiers versements réclamés.
Jusque là, tout va bien. Mais le spectateur ne sait en fait pas grand-chose sur Marie et sur cette femme que Julien fait chanter. Julien, lui, est un personnage que l'on cerne vite : célibataire, il a le sentiment d'avoir raté sa vie sentimentale, alors que le poids des années commence à se faire sentir. Et puis, c'est la déferlante de l'amour fou, au sens propre du terme, l'amour bestial parfois, et finalement l'amour impossible, avec cette femme qui garde tant de mystères.
On se rend compte que les liens qui unissent les personnages sont plus complexes que prévus, Julien et la femme qu'il fait chanter se ressemblent en de nombreux points et surtout, ils partagent le même amour pour des êtres particuliers. Elle, c'est avec sa soeur, une relation aussi très intense, passionnelle. C'est alors que vient se greffer l'élément fantastique, là où le spectateur ne l'attendait pas du tout. Rivette nous surprend en effet en faisant intervenir, comme révélateur du drame, le thème mystique des âmes voyageuses. Nous découvrons alors avec Julien la signification des silences de Marie, de cette pièce bleue qu'elle a aménagée dans leur maison. Comme dans une tragédie grecque, le spectateur assiste alors à l'avènement inexorable du drame, dont les ficelles ont été progressivement tissées et tendues par l'intensité de cet amour inhumain.
L'aspect théâtral apparaît aussi dans les dialogues. Dès le début du film, on est assez surpris par la forme des dialogues : tous les personnages ont une voix posée et, chose très surprenante, ils ne se coupent pas, aucun mot ne vient se superposer à un autre. Visuellement aussi, il ressort du film une impression de finitude, de quasi-perfection. Prenons ainsi l'exemple de cette pièce bleue, où se joue le coeur de la tragédie : elle prend peu à peu son ampleur visuelle sous l'effet des aménagements de Marie. L'entrée de Julien dans la pièce à la fin du film correspond pour le spectateur à l'ultime vision de cet espace, qui prend alors une forme véritablement aboutie : la luminosité et la couleur de cette pièce ont quelque chose de surnaturel. Cette chambre bleue semble sortie tout droit d'un tableau de Van Gogh, et on y retrouve d'ailleurs ce grain de folie qui caractérise aussi la relation amoureuse entre Marie et Julien. Enfin, un dernier élément, concernant le film dans sa globalité, vient s'ajouter à ce plaidoyer décrivant avec enthousiasme le style « Rivette » : le temps, acteur essentiel du drame, est aussi fortement présent, tout au long du film. La villa de Julien est en effet remplie d'horloges qui égrainent les secondes et son chat Nevermind a beau vouloir s'immiscer dans leurs rouages, le tic-tac, telle la fatalité, ne peut être arrêter.
Voilà pour mon expérience personnelle. Maintenant, à vous de vous faire votre idée sur ce film. Peut-être ne partagerez-vous pas mon opinion, mais quoiqu'il en soit, si vous voulez voir un Rivette pour parfaire votre culture cinématographique, laissez-moi vous conseiller celui-là.
04/03/2007
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