Un film très fort et poignant. Film de Marceline Loridan-Ivens, avec Anouk Aimée, August Diehl. Sortie le 12 novembre 2003
Qu'une ancienne déportée gagne dans une loterie pour déportés un voyage, en train, pour Auschwitz-Birkenau, ceci apparaît véritablement comme un cadeau étrangement ironique. Comme si le destin la marquait à jamais. Alors que ses amies survivantes ne voient aucun intérêt à y retourner, Myriam (Anouk Aimée) prend ce billet et décide d'y aller, dans ce lieu, dans le lieu dans lequel elle a vécu les pires horreurs, ce lieu qui lui a enlevé une partie d'elle-même.
Tandis que la plupart des films sur la Shoah retracent le périple encouru par les déportés, comme Sobibor de Lanzmann (témoignage d'un survivant de la révolte organisée dans le camp de concentration où il était enfermé) ou La liste de Schindler de Spielberg (parcours d'un officier SS qui sauve des juifs), le film de Marceline Loridan-Ivens, veuve du génial réalisateur Joris Ivens et elle-même ancienne déportée, prend le sujet à contre-pied dans la mesure où le personnage principal ne se souvient de rien, une fois dans les camps. Myriam ne réussit pas à se remémorer l'emplacement des fours, des fosses, de leurs "chambres" au milieu de cette petite prairie aux bouleaux, expression qui signifie Birkenau en polonais. Tout un symbole ce lieu au nom bucolique, comme transcendant la réalité criminelle, assassine du camp. Il est d'ailleurs filmé, non comme un simple décor, mais comme un personnage à part entière qui, au fur et à mesure, prend possession de Myriam; elle y reste des heures à se torturer car elle ne reconnaît rien; la souffrance des déportés vient souvent de cette impossibilité à oublier, de cette éternelle image de la mort qu'ils ont touchée. Ici c'est le contraire et c'est encore plus angoissant. La caméra suit le corps de Myriam comme une ombre, ou plutôt comme un corps vivant qui essaierait d'entrer à nouveau à Birkenau, mais cette fois de plein gré, par effraction en quelque sorte (quand elle arrive le premier jour, Myriam entre par une porte en fer dérobée qui était celle du bâtiment des femmes, et non par l'entrée principale, comme si c'était son entrée). La musique tantôt lancinante, tantôt vive et rythmée met en scène les errances, les pas perdus, les soubresauts de la mémoire de Myriam.
Et paradoxalement à la dureté du sujet, il y a vraiment des moments qui font sourire dans ce film: quand Myriam s'exclame "mais non ce n'était pas là, c'était là-bas !", ces moments permettent d'insuffler une légèreté improbable, un frisson de vie dans ce lieu de mort, délimité par les rails des trains, ces rails dont Myriam suit les courbes pendant des heures au rythme de paroles allemandes qu'elle profère, qu'elle hache. Elle rencontre d'ailleurs un jeune photographe allemand, petit-fils de SS, qui vient à Birkenau pour demander en quelque sorte le "grand pardon". Quand elle apprend son identité, elle a un sursaut de répulsion, de dégoût. Compréhensible ou pas ? Primo Levi, à ce sujet, avait dit que "Comprendre, c'est pardonner; heureusement qu'on ne comprend pas tout"... Mais ce jeune homme va lui permettre de faire sa catharsis en quelque sorte, de se souvenir, aussi étrange soit-il (c'est un jeune homme qui n'a pas été emprisonné, qui connaît le plan des camps de manière livresque, qui va lui redonner la mémoire), de se réapproprier ces lieux qu'elle avait refoulés au fond de sa mémoire. Une des scènes les plus belles est celle où elle se trouve, debout, devant un mur de verre sur lequel sont collées toutes les photos des hommes morts à Birkenau, en bas des bougies comme une lumière éternelle et bienveillante: elle lit tous ces noms, elle répète ces noms, comme une litanie, une prière, et elle s'incorpore, par le reflet de son corps dans le verre, à ces morts. Comme des retrouvailles dans l'au-delà, elle leur parle, elle se parle, et elle fait le deuil qu'elle n'avait jamais réussi à faire réellement, en raison de cet oubli volontaire de la réalité horrible et hideuse qu'elle avait vécue. C'est en allant sur "les lieux du crime" qu'elle peut se défaire de cette angoisse par le souvenir et non par l'oubli.
La petite prairie aux bouleaux est un film très fort, poignant, qui met en scène de manière assez originale et audacieuse la Shoah, ce qui est a priori un pari difficile, à travers le personnage de Myriam (extraordinaire Anouk Aimée), femme aux contours indéfinissables qui accepte de se souvenir de son passé pour tenter, seulement tenter, enfin de le dépasser.
04/03/2007
Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :
La rubrique cinéma, en partenariat avec Cinéquanon, vous fait découvrir les sorties du moment et les films cultes à voir et à revoir.
Simples cinéphiles ou véritables mordus du cinéma, vous voulez écrire un article sur un film ou nous aider à faire vivre la rubrique et rejoindre notre équipe de rédacteurs: