Drame américain, britannique, français de Bernardo Bertolucci (10 Décembre 2003 ) avec Eva Green, Louis Garrel, Michael Pitt 68 ou 69 ?
Paris, Godard, mai 68 : voilà le décor. Un jeune américain rencontre deux frères et soeurs tombés dans la marmite de la manifestation, de la Cinémathèque, de la libération sexuelle. Il est tout de suite fasciné par ces deux êtres à l'allure libertaire, sans complexes et pudeur. Il s'installe dans leur vaste appartement germano-pratin, à la fois boutique d'antiquaire, labyrinthe de chambres et territoire de conquête (de soi, de l'autre) et découvre le lien "siamois" qui les unit : entre tentation de l'inceste et défi d'enfant.
Les trois ne se séparent jamais, ils vivent en vase clos et sont passionnés par le cinéma qu'ils considèrent comme un mode de vie : Bertolucci veut ainsi montrer qu'on vit comme au cinéma, que l'on vit en fonction du cinéma, qu'il régit notre façon d'être, de vivre, qu'enfin lui-même s'est construit humainement et surtout cinématographiquement avec les films de la Nouvelle Vague, auxquels il rend constamment hommage (?) pendant le film, film tourné en anglais et français. En quelque sorte, un homme qui crie son amour pour le cinéma de sa jeunesse, mais qui s'égosille en le faisant. Ce n'est pas avec des montages des films de la Nouvelle Vague et leur recréation appuyée et fastidieuse par les acteurs d'aujourd'hui qui rend le film piquant et ahurissant de modernité; seule la scène de reconstruction avec Jean-Pierre Léaud est prenante, car l'alternance entre les scènes avec le jeune Antoine Doinel (nom de son personnage chez Truffaut la plupart du temps) et le vieux Léaud, lion fatigué, qui les rejoue, crée une certaine nostalgie. C'est cette présomption à l'intellectualisme, cette vanité du réalisateur qui se croit intelligent et qui entend le démontrer pendant deux heures qui est le plus pesant, car s'il l'était vraiment, il ne nous affligerait pas ses leçons sur le bien-penser, le politiquement incorrect, alors que son film est d'un convenu inimaginable.
Sous prétexte de parler de cinéma (attention cinéma dans le cinéma, mise en abyme?), il se permet de filmer des scènes d'initiation sexuelle dont un réalisateur porno ne voudrait pas. Entre la masturbation dietrichienne, le dépucelage sanguinaire et la très chaste baignoire triolique, on ne sait plus où donner de la tête. Pure provocation diront certains, génie de la libération pour les autres : mais sont-ils seulement allés au cinéma une fois dans leur vie tous ces réfractaires et adorateurs ? Pourquoi montrer alors qu'on pourrait imaginer ? Si le cinéma n'est plus une réflexion sur l'image dans ce qu'elle construit, dans ce qu'elle a de plus puissant, de gênant aussi, mais surtout de suggestif, il ne me reste plus qu'à regarder la télé-réalité? Ces scènes de sexe sont ennuyeuses, car elles surgissent sans aucune raison ou alors celle (trompeuse) de filmer le sexe comme l'acte cinématographique ultime. Parce que le porno chic est à la mode, parce que le sexe et la pensée sont encore plus à la mode. Parce qu'il faudrait se libérer d'une soi-disante inhibition intellectuelle et sexuelle selon le sens commun; le problème est que Bertolucci est resté bloqué à Paris avec son Dernier Tango : comment réussira-t-il à s'en échapper s'il continue sur cette voie ? La seule réjouissance de ce film, ce sont les fesses de Louis Garrel?
C'est un film vraiment décevant, dans la mesure où il y avait matière à tourner quelque chose qui se tienne, en prenant l'avènement de la Nouvelle Vague comme noyau par exemple, sans tomber dans la crise identitaire sexuelle prépubère d'un réalisateur. Ce n'est pas un film con, c'est un film sur le con. Et pour conclure, je citerai la grivoiserie d'un ami italien : "Bertolucci s'est trompé dans son film : il a confondu 68 et 69"?
04/03/2007
Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :
La rubrique cinéma, en partenariat avec Cinéquanon, vous fait découvrir les sorties du moment et les films cultes à voir et à revoir.
Simples cinéphiles ou véritables mordus du cinéma, vous voulez écrire un article sur un film ou nous aider à faire vivre la rubrique et rejoindre notre équipe de rédacteurs: