Parce qu'une opinion n'est pas forcément partagée par tous, CQN met le paquet et vous propose un autre regard sur ce film.
A History of Violence
Thriller canadien de David Cronenberg (2004) avec Viggo Mortensen, Maria Bello, EdHarris, William Hurt, …
Les données du héros et du couple
Qui est Tom Stall ? Propulsé héros local pour avoir liquidé un couple de dangereux psychopathes, l'homme se retrouve sous le feu des projecteurs. Sa notoriété attire dans la ville un groupe de gangsters qui croit reconnaître en Tom l'un des leurs, un dénommé Joey avec lequel ils auraient eu de violents démêlés par le passé. De Tom, époux modèle et bon père de famille à Joey, tueur impitoyable, se tapit peut-être une crise identitaire.
Au premier abord, History of Violence, sous sa facture de polar lissé, et, plus inhabituel encore, de film de commande, dénote dans la filmographie de David Cronenberg. Cinéaste du corps par excellence, des pulsions, il a jusqu'à présent exprimé sa fascination pour l'organique et le technologique, leurs influences sur la psyché humaine, sous les formes du film fantastique et de science-fiction. Son œuvre se caractérise ainsi par la confrontation entre la réalité de ses personnages, ce qu'ils nous donnent à voir, et ce qu'ils ressentent profondément, ce qu'ils sont véritablement. Mieux, elle donne à voir un ensemble de mutations, de métamorphoses, autant physiques (Rage, Vidéodrome, la Mouche, Naked lunch…) que psychiques (Scanners, Dead Zone, Faux semblants, Spider, …), que le cinéaste s'applique à inspecter. En un certain sens, elle crée une béance, un vertige (la nouvelle chair de Vidéodrome, la métamorphose de Rage et de la Mouche, la découverte de l'identité de M. Butterfly, …) que le cinéaste décline jusqu'à en mesurer toutes les conséquences (voir l'épreuve du couple face à la pornographie technologique de Crash, au fond l'histoire d'une réconciliation conjugale à travers une nouvelle forme de désir, à l'aune du métal et d'accidents de voiture).
Bref, il était plus qu'inattendu de voir le metteur en scène canadien s'attaquer à un tel sujet,le cauchemar planqué sous l'image du rêve américain, a priori très évocateur de l'histoire des Etats-Unis, sujet d'ailleurs casse gueule à de nombreux égards (tomber dans la fable morale façon pamphlet théorique et/ou dans l'enquête policière façon faits divers). Or, on découvrira progressivement combien Cronenberg, malgré la facture classique de sa mise en scène, concentre un ensemble d'obsessions intimes dans son dernier opus.
Donc, c'est un bien film de David Cronenberg, mais, et c'est la première source de surprise, sans générique. La chose, probablement anodine, peut effectivement paraître surprenante à qui connaît la place généralement accordée par le metteur en scène à cette partie d'un récit. Voir le long prologue mélancolique de Spider. Les paysages changeants d'eXistenZ. L'interminable défilé de noms au début de Crash, où, plus que dans aucun autre de ses films, le générique résume, du moins annonce l'œuvre à venir : son aridité, la place de l'élément métallique, l'importance qui y est donnée à la linéarité et à la continuité du récit, le statut de la répétition des actions. Plus généralement, annonce d'un thème clef : les décors et les éléments d'opéras chinois de M. Butterfly, l'angoisse jazzy du Festin nu, l'annonce de la gémellité ambivalente de Faux semblants, les images indistinctes de la Mouche, …
Or ici, rien de tout cela, sans doute par souci de rapidité et de linéarité. History of violence s'ouvre sur un long plan séquence, d'une élégance rare, et dans lequel on découvre, sortant d'un motel, ces deux individus dont on sait par la bande-annonce 1. qu'ils sont des gangsters, 2. qu'ils seront massacrés d'ici quelques scènes par Viggo Mortensen, après avoir tenté de braquer le restaurant de ce dernier. La conversation entre les deux hommes est indistincte, fatiguée, presque inutile, impression renforcée par un effet de surplace. Leur voiture avance, une radio est allumée quelques secondes. L'un d'entre eux retournent au motel. La caméra le suit, le montre faisant pivoter un présentoir de cartes postales, essuyant la poussière sur une vitrine, comme s'il fallait tout montrer, ces traces de sang sur le comptoir, deux cadavres cachés derrière, une porte qu'il ouvre, une bouteille qu'il remplit, une fillette qu'il assassine en la regardant dans les yeux. Voilà réalisé, en quatre minutes de film, une entrée dans le mal. Une virée meurtrière condensée en cinq plans, et comprenant une entrée (la sortie du motel), un plan (la discussion des deux hommes), un itinéraire (le déplacement de la voiture), un meurtre, l'angoisse étant ici atteinte par l'économie des moyens employés, la simplicité –peu inhabituelle chez Cronenberg- des décors. Elle ouvre avec une maîtrise remarquable, presque sereinement, un film bientôt refermé sur un gouffre.
Tout aussi sereinement nous est décrit la famille de Tom Stall, père de famille aimant, mari adoré, Américain à la vie modeste, propriétaire d'un restaurant fréquenté par les habitants d'une petite et paisible bourgade du Midwest. Le registre, celui de la normalité, est neuf pour Cronenberg, qui émaille sa description de cette communauté de nombreuses balises (le motel, le terrain de base-ball, les samedis soirs passés en ville, …). Tout va donc se jouer dans la scène, attendue, du restaurant. Tom y abat avec une surprenante dextérité les deux hommes présentés au début du film. La manière de mettre en scène le braquage ne surprend pas, mais elle est émaillée, à la fin de la tuerie d'un gros plan typiquement cronenbergien (et rappelant la scène du restaurant chinois dans eXistenZ) montrant le visage d'un des deux hommes littéralement déchiré par une balle, encore remuant et accompagné d'un étrange bruit de succion. Quelque chose de monstrueux s'est produit (alors que les monstres n'existent pas a certifié Tom à sa fille, décisive ironie de la deuxième scène), quelque chose s'est ouvert.
Tout est déjà joué, que les médias s'emparent de cette histoire n'a que peu d'importance en soi (le metteur en scène n'ambitionne pas de décrire ou l'impact de la violence sur les médias, la valorisation par les médias de la dite violence, ou autre sujet vu et revu de ce goût là). Arrive une bande de mafieux de Philadelphie affirmant reconnaître en Tom un certain Joey. Tom nie. La scène est presque kafkaïenne, ou comment un homme survient et en assure un autre qu'il n'est pas ce qu'il prétend (au fond, le centre de toute l'œuvre de Cronenberg). « Tom et les siens vont devoir lutter », prévient la promo du film. Là encore, ce n'est pas totalement vrai. Car l'essentiel ne va se jouer dans la tension ou la lutte opposant Tom à ces hommes (conflit d'ailleurs fort court), mais dans la façon dont cette violence va influer sur cet homme, son couple et sa famille. (A partir de là, il est important de comprendre le titre original du film comme Une histoire de violence, et non Une histoire de la violence, d'y voir l'histoire d'un homme et d'un couple -problématique à laquelle le film se tiendra de bout en bout- et non un film abordant le thème de la société en général.)
Tout comme la Mouche s'appliquait à inspecter les métamorphoses d'un homme (que se passe quand un scientifique fou d'amour se transforme en une créature qui n'existe pas ?), tout comme Vidéodrome s'appliquait à inspecter les métamorphoses de la nouvelle chair (que se passe-t-il quand le bras d'un homme se mue en pistolet organique ?), History of Violence s'applique à inspecter les mutations occasionnées par la violence, mutations physiques et relationnelles (que se passe-t-il quand un homme reçoit une bastos en plein visage ? / que se passe-t-il quand une famille découvre que le père et époux respecté est un psychopathe repenti ?), fouiller jusque dans ses moindres recoins les changements observables.
Changements par la transmission (corollaire de la contamination, essentielle dans l'œuvre de Cronenberg) : sur le fils d'abord, mué le temps d'une scène en un cogneur façon Scorsese. Sur la femme ensuite, dans la scène clef du film, sur laquelle on reviendra. De cette irruption soudaine de la violence découle d'abord la très grande vitesse à laquelle est conduite le récit, sa linéarité ici synonyme de limpidité (voir pour ça la bande originale –géniale musique d'Howard Shore-, dont les titres sont simplement intitulés par les moments clefs du film, type Motel, Tom, Diner, Run, …). Mais cette histoire peut être également vue comme une simple modification des données initiales apportées par le scénarios, s'articulant entre données initiales, déduction et conclusion : qui est cet homme ? d'où vient-il ? qu'en déduit-on ? A Cannes, le film a impressionné par la clarté du récit exposé: une force directe, une ligne droite. Ni flottement ni mollesse, ni boucle ni dispersion, ni apesanteur ni relâchement. De là l'idée de certains de voir dans History of Violence un commentaire sur l'état de la fiction américaine, une relecture critique (ligne droite contre mollesse façon Jarmusch, boucles façon Lynch) mais également son rapport au héros (le Bruce Willis palot de Shyamalan, le Spiderman un tantinet cucul de Raimi)(la crise identitaire de Tom face aux siens nous amenant à nous interroger sur le statut que nous accordons à cette figure, à mesurer différemment le visage du personnage présent sur l'affiche du film). De là découle aussi la portée toute démonstrative du film, l'enchaînement des situations s'y faisant sans interruption.
Reste à revenir sur la scène clef du film, celle étayant tout le projet de Cronenberg. Le vrai moment érotique du film n'est pas le jeu pratiquée par Maria Bello déguisée en pom pom girl au début du film, tentative lubrique de remotiver la sexualité de son couple, mais cet instant, où, assise à côté de son mari, et tentant de convaincre un shérif taciturne de l'innocence de ce dernier, elle feint de pleurer et se blottit contre lui, en dépit de l'horreur qu'il a pu lui inspirer. Parce qu'à cet instant a lieu non seulement la réconciliation du couple, mais une nouvelle attirance, un nouvel élan. Tentative de restaurer physiquement, concrètement leur couple, mais surtout attirance non pas directement pour la monstruosité du personnage qui lui fait face, mais pour l'inconnu. Aussi se laissera-t-elle brutaliser puis faire l'amour par un être qu'elle ne connaît finalement pas. Aussi le moteur érotique de ce couple passe-t-il d'un fantasme adolescent au début du film à un vertige, une volonté d'expérimenter ce qui n'est pas connu, une attirance pour le mal, une volonté d'être blessé, presque souillé (évident parallèle du viol au début de la scène). Morale du film, identique à celle de Crash, réconciliation après l'épreuve, réconciliation dans l'inconnu, beauté de l'inconnu.
04/03/2007
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