Date de sortie : 17 octobre 2007 Réalisé par Jacques Nolot Avec Jacques Nolot, Jean-Paul Dubois, Marc Rioufol Film français. Genre : Drame Durée : 1h 48min. Interdit aux moins de 12 ans
Ce qui étonne, dans Avant que j'oublie, c'est que la frontalité - érigée comme morale de mise en scène - avec laquelle Nolot filme des choses personnelles, dures, extrêmes, est sans cesse doublée d'une distance, d'un ton très particulier où l'humour est évidemment très présent, et qui fait toujours marcher le film aux bords d'une complaisance dans laquelle il ne tombe absolument jamais.
Premières minutes du film, Pierre/Nolot, seul dans son appartement, passe une nuit difficile ; c'est le matin, un jeune homme sonne, Marc, «Salut », « On y va ? », et les voilà qui devant des spectateurs cannois médusés s'adonnent à une scène de fellation dont la crudité est renforcée par les paroles incitatives et provocantes du jeune gigolo. Le plan est long, soudain Marc : « Mets toi à quatre pattes », Pierre/Nolot : « Non, Marc, ça rape sur le sol », mais Marc, continuant à parler, le prend sur le sol, longtemps encore, puis soudainement encore Pierre se retourne et lui demande d'en arrêter là pour aujourd'hui car « il n'y arrive plus ».
Tout est déjà là dans cette remarquable scène, le mouvement matriciel du film et ce qui en fait la beauté morbide et digne. La contemplation, puis le malaise, puis le rire (qui naît ici et souvent de l'intervention de l'imprévu et de l'absurde, ailleurs d'un cynisme aussi réjouissant que désarmant), puis à nouveau le malaise, mais un malaise nouveau, sans doute encore plus trouble, plus pathétique en tout cas, comme si le rire avait à la fois agit comme antidote et comme révélateur, comme si il y avait après lui du vrai mis au jour, quelque chose de plus lucide, quelque chose d'encore plus terrible. Malin, Pierre/Nolot au téléphone avec un ami : « Tu es comme les psys, quand on vous parle de suicide avec le sourire, vous n'y croyez pas », alors que son film procède précisément à l'inverse en faisant du rire la condition d'une croyance réévaluée.
Et ce besoin ambigu de lucidité, qui est autant un besoin de frontalité qu'un besoin de vérité, on le retrouve dans l'utilisation du texte et de la parole. En effet, chez Nolot on nomme les choses, on les répète même inlassablement comme pour les exorciser : la vieillesse, la mort, le suicide, la maladie. Les nombreuses discussions du film (chaque fois doubles : avec son vieil ami, avec son psy, avec son ami retrouvé) ne sont ainsi que des variations autour d'un dialogue matriciel imaginaire - ce qui rappelle évidemment Rohmer, sauf qu'ici encore la morbidité et la complaisance que de tels thèmes annoncent à l'avance sont heureusement évitées, parce que persiste toujours quelque chose d'incroyablement vivant, quelque chose qui vient constamment enrayer le programme, et qui n'est pas que l'humour, qui est aussi la vie : dans « Avant que j'oublie » comme chez Eustache, on boit, on fume, on mange, on discute, on se rencontre et on se raconte des histoires, si bien qu'à l'inverse de tous les films français qu'y se frottent à ces sujets et dont le mouvement (la morale) est toujours le même (la mort puis la repousse de la vie), ici la vie irrigue par tous les côtés le film le plus désespéré depuis longtemps, mais tout se finit quand même par un écran noir, terrible, après deux derniers plans hypnotiques, fascinants, inattendus, parmi les plus beaux de l'année.
Note finale:
11/10/2007
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