Le petit lieutenant

le 11/01/2006 - par Davy Il y a 1 commentaire, n'hésitez pas à réagir !

Le film français de l'année ? Bof.

Le petit lieutenant

Sortie : 16 novembre 2005. Genre policier.

Film français de Xavier Beauvois (2004), avec Nathalie Baye, Jalil Lespert, Roschdy Zem…

Chiant mais passionnant. Passionnant mais déprimant.

Voilà en quatre mots les phases par lesquelles je suis passé durant la projection du Petit Lieutenant.

Première heure : on se fait chier sec chez les flics ! Cela tient principalement à la démarche de Xavier Beauvois, connue de tous grâce au tintamarre médiatique : faire un film naturaliste sur le monde de la police. A la question « Etes-vous un cinéaste naturaliste ? » posée par un journaliste du Nouvel Obs, Beauvois en effet répond: « Oui, bien sûr, mais je n'aime pas ce nom. Ca fait chiant. Or, je ne veux surtout pas être chiant ! ».

Deux choses.

Voilà bien la première fois que je vois un cinéaste de fiction se proclamer naturaliste (Dumont ne le dirait jamais, et je pense même que les Dardenne refuseraient ce qualificatif). Etonnant car d'habitude les cinéastes dits « naturalistes » (en tout cas les bons) ne le sont que de façade : ils épousent les formes du réel pour, au travers d'un pacte de croyance fondé sur la vraisemblance de ce qui est montré, amener le spectateur plus loin (Dumont) ; ils se collent au réel car c'est là leur matière première, qu'ils vont ensuite mettre en scène, pour en donner leur vision (les Dardenne). Etonnant également car il y a là une vraie humilité à affirmer vouloir simplement montrer les choses comme elles sont, une belle éthique de cinéaste aussi, d'avouer ne pas pouvoir raconter une histoire si ce qui est filmé n'est pas conforme à la réalité. Xavier Beauvois a ainsi passé deux ans dans la PJ, pour savoir comment cela fonctionnait de l'intérieur, pour être sûr de ne pas raconter de conneries. Cool. Il montre les flics comme ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts, et s'il y a des affiches de cinéma dans les bureaux, il n'y peut rien Xavier, elles étaient bien collées aux murs. Bien.

La deuxième chose concerne l'affirmation « je ne veux surtout pas être chiant ». Pari perdu pour moi, en tout cas pendant la période où j'essayais de vraiment suivre le film. Les raisons de cet ennui ? Pas forcément ce qui est montré, forcément chiant par nature (refus logique du romanesque, projecteur mis sur des détails a priori insignifiants - effets de réel -, ou sur les mécanismes, anti-spectaculaires, du fonctionnement interne de la police), mais plutôt la manière de mettre en scène ce réel. Pas de dispositif, pas de volonté de jouer au plus malin, pas de tentation de trouver l'angle parfait pour décrire une scène, ni même de faire « disparaître » la mise en scène (la fameuse classe discrète des néo-classiques US dont le chef de file est Clint Eastwood) : Beauvois se contente de poser sa caméra et filmer.

{Aparté: je me surprends à particulièrement aimer une scène, celle où Jalil Lespert est bourré dans le bar avec ses collègues ; le jeu des comédiens à ce moment là, et celui de Jalil Lespert surtout, paraissent incroyablement vrais. Pourquoi une telle fascination devant les effets de réel, devant la recréation par le cinématographe de ce qu'on peut voir dans la rue, avec ses amis, tous les jours ? Peut-être parce que ces moments sont finalement très rares au cinéma (rappelez-vous, le moment magique dans Garden State, quand Nathalie Portman se met à bouger n'importe comment), mais dans ce cas, cette vénération me semble bien contingente, non ?}

Pas de fioritures donc, pas d'effets (exit aussi les gros plans), pas de dogme (aucun culte du plan fixe), telle pourrait être l'éthique formelle du cinéaste. Alors, forcément, c'est aussi chiant qu'un Derrick, du moins je l'imagine, puisque je n'ai jamais regardé cette série. Champs/contrechamps, plans larges, quelques caméras épaules, quelques travellings latéraux quand les flics marchent dans la rue. Une esthétique télévisuelle peut-être même pas volontaire : de motivations différentes (morale chez Beauvois, économique pour la télé), on parvient à une même démarche (ne pas se préoccuper de la mise en scène, poser la caméra de la façon la plus naturelle possible, finalement de la façon la plus usuelle), et donc à un même résultat (à nuancer cependant : je viens de voir une série sur France 3 ; la mise en scène n'était pas médiocre mais honteusement ridicule).

Il y a cependant quelque chose qui dérange dans le dispositif beauvoisien, puisque évidemment dispositif il y a. L'échec, évident à chaque séquence, de cette volonté du « tout réel ». La présence, toujours, d'artifices appartenant au simulacre que constitue tout film de cinéma. Le maquillage d'abord, qui, sans atteindre le grotesque de celui de Le temps qui reste, est bien trop visible dans un certain nombre de séquences, court-circuitant ainsi la volonté affichée de démarche documentaire. Certains dialogues ensuite, trop écrits, aux effets trop calculés ou au passif psychologique trop travaillé pour passer dans un tel film-concept (de mémoire, les dialogues entre Nathalie Baye et son ex-mari par exemple). Disons qu'au contraire d'autres films naturalistes comme Rosetta, on sent une écriture derrière les dialogues. Même les vrais SDF utilisés dans le film font « cheap », ou kitsch, au milieu de ces plans trop poliment cadrés et éclairés (à comparer avec la première séquence de Les Amants du Pont-Neuf, autrement plus « réaliste »).

C'est à ce moment-là de la projection du film que je prends définitivement mes distances avec lui, quand, alors que j'aurais voulu m'émerveiller face à la découverte d'un réel libéré de tout artifice, d'une quête du vrai débarrassée du concept même de mise en scène, les mécanismes trop visibles de la construction du film (écriture, tournage) me crient l'échec de la tentative naturaliste de Xavier Beauvois. L'échec ? Voilà qui serait sous-estimer ce cinéaste estimé un peu partout.

Deux interprétations, la première vaseuse, la seconde intéressante, et qui sera notre fil rouge jusqu'à la fin.

La première façon de sauver le film nous est donnée par Xavier Beauvois acteur. Celui-ci joue en effet le rôle d'un des flics, et pas n'importe lequel : le facho (je caricature). Histoire de montrer que s'il décrit certains aspects plus négatifs de la police, il ne se permet pas de juger ? Plutôt histoire de montrer qu'il ne fait pas un film contre ou pour la police, mais AVEC elle, en mouillant le maillot autant que chacun des lieutenants ou capitaines. La démarche est toujours la même : celle de la sincérité, sauf qu'il ne s'agit plus tant d'une sincérité documentaire ; plutôt d'une sincérité du point de vue. Beauvois ne filme pas la police de haut, distribuant les bons et les mauvais points. Il se met sur un même niveau, la regarde avec ses propres yeux. Autrement dit, Beauvois filme comme un flic. D'où certaines lourdeurs, d'où certaines maladresses, d'où certains automatismes dans la mise en scène. Beauvois filme de façon moyenne, médiocre (beauf ?), mais il filme de façon honnête. Cette interprétation est-elle véritablement convaincante ? Passons plutôt à la seconde.

La seconde façon de sauver le film, ou plutôt de détruire cette critique, est de remettre en question le préjugé sur lequel elle se fonde : celui d'une ambition documentaire, plus exactement celui d'une ambition naturaliste. Peut-être ne faut-il pas toujours croire ce que disent les cinéastes eux-mêmes dans leurs interviews. Mais que reste-t-il alors ?

On pourrait par exemple tenter d'aborder le film par le prisme de son personnage principal, le petit lieutenant. Ce qui caractérise le petit lieutenant, ce qui le différencie de ses collègues, est son désir d'action, son enthousiasme dès qu'il s'agit d'agir. Autrement dit, son désir de fiction, par opposition au désir de documentaire évoqué au début de ce texte. Désir de fiction, mais pas n'importe quelle fiction. Le petit lieutenant a voulu entrer dans la police « parce qu'il a vu des films ». Ce qui l'excite au plus haut point, ce sont les planques, les poursuites (il se crée lui-même sa scène de poursuite en mettant son gyrophare dans les rues de Paris), les interrogatoires, les cadavres (il a choisi de travailler à Paris parce qu'au Havre, « ils ont deux cadavres par an, au plus »). Désir de fiction télévisuelle, à la Navarro ou Julie Lescaut ? Fausse route. Les affiches de cinéma collées aux murs (Il était une fois en Amérique, Il faut sauver le soldat Ryan…) indiquent bien que ce désir de fiction est plus gourmand que ça, qu'il ne se satisfera pas d'une banale enquête de routine. Le petit lieutenant aspire à la grande forme, à la grande fiction, celle qui se tourne évidemment du côté d'une Amérique pourvoyeuse de mythes, de légendes, d'un cinéma puissant qui seul a pu susciter des vocations (qui a un jour rêvé de devenir Navarro ??).

Beauvois, conscient des aspirations de son héros, lâche un peu de lest : il lui donne un meurtre, il lui donne surtout des suspects russes, avec tout ce que cela peut comporter en références cinématographiques (le méchant soviétique du blockbuster US). Cette envie de grande forme, qui vient contrecarrer l'ambition documentaire initiale (elle existe bien quand même, au moins au départ), justifie alors ce que nous décrivions au dessus comme les « artifices du dispositif filmique » : le maquillage, les dialogues trop écrits, l'éclairage poli sont là pour rappeler la tension documentaire/fiction qui tiraille constamment le film. Des petites doses de fiction pour satisfaire l'appétit du petit lieutenant (regardez comme celui-ci saute de joie à l'annonce d'une planque). Mais pourquoi alors une telle pauvreté de la forme, toujours ? Pourquoi une telle hésitation, une telle méfiance dans le passage à la grande forme ?

Le petit lieutenant (le film) est un manifeste, et le petit lieutenant (le personnage) n'est qu'un pion. Ce désir de fiction, ce désir d'action, Beauvois fait mine de s'en émouvoir, s'en émeut certainement, mais il sait depuis le début que celui-ci n'est que vanité. Le petit lieutenant l'apprend à ses dépens : la volonté de grande forme conduit à la mort, c'est aussi simple que cela. Dès lors que le personnage de Jalil Lespert tente de jouer au héros, au cow boy, dès lors qu'il sort du cadre que lui a imposé le réalisateur, ou plutôt du cadre que lui impose le film et son contexte (j'y reviens), il se prend trois coups de couteau, et finit le film sur un lit d'hôpital. Game Over. C'était quand même bien essayé. Beauvois ne fait pas tant payer au petit lieutenant sa prétention – le film montre assez au contraire son humilité-, plutôt sa naïveté juvénile, naïveté qui lui a permis de croire la possibilité d'une grande forme, d'une construction mythologique. Le film, subtil, n'en termine pas aussitôt avec l'action. Nathalie Baye reprend le flambeau, décidée à venger le petit lieutenant, mais le coeur n'y est plus : le désespoir a définitivement remplacé l'enthousiasme. Il y a bien une poursuite finale, suivie d'une descente de police ; le commissaire Vaudieu finit par tuer, d'un coup de pistolet, le meurtrier russe tentant de s'enfuir par les toits, mais tout cela est plus triste que jouissif. Dans le dernier plan du film (un long plan séquence sur le visage de Nathalie Baye marchant sur la plage), le regard caméra de l'actrice semble même nous provoquer, et mettre en question notre propre sentiment de culpabilité face à la mort du petit lieutenant : « Vous vouliez de l'action ? Vous voilà servis. Et alors, où cela nous a-t-il menés, et surtout, que faisons-nous maintenant ? ». Critique de la vanité d'une ambition illégitime, naïve et mortifère.

Voilà donc ce que Beauvois semble nous dire : la recherche d'un cinéma puissant est touchante, mais ne mène nulle part. Le cinéma français, par rapport à son histoire, sa culture, ne peut prétendre à la grande forme, au mythe. Il est en conséquence illusoire de vouloir faire des films « comme on les a aimés », autrement dit de faire des films américains. La seule chose que peut le cinéma français, la seule condition à l'existence de sa puissance propre, c'est l'appropriation d'un réel qui offrira peut-être, sans qu'on l'ait forcément décidé ou souhaité, des brèches de fiction, des « petites doses de fiction ». Et cela passe, bien entendu, par une école de l'humilité, doublée d'une école de la lucidité (le petit lieutenant a bien vu que l'humilité seule ne suffisait pas), qui veut que le cinéaste connaisse parfaitement ce qu'il filme, qu'il l'ait « expérimenté » (les fameux deux ans de Beauvois dans la police). Toute autre démarche est vaine. C'est la morale du petit lieutenant. Triste morale.

On peut sortir du petit lieutenant déprimé. On peut aussi en sortir révolté. Le cinéma français est un cinéma de la petite forme, et il doit l'accepter. Le constat n'est pas nouveau, c'est peu ou prou ce que nous disait l'année précédente Arnaud Desplechin, avec une autre solution, dans la fameuse scène du braquage de Rois et reine. A la vanité d'un désir de cinéma américain, Desplechin répondait par la possibilité de s'amuser, lucidement, des codes du genre, en réinjectant des motifs connus et admirés (ici le braquage, le suspense, l'héroïsme) au milieu d'une forme humblement médiocre, qui se méfiait de tout acte de bravoure, aussi bien dans le contenu de la scène (non crédibilité du renversement de situation par exagération de la puissance du père), que dans sa mise en scène (laideur assumée). Beauvois, lui, constatant après Desplechin l'échec des Besson, Kassovitz et autres Gans (je me demande cependant ce qu'il pense de la tentative réussie que constitue 'les Convoyeurs', dont l'affiche apparaît d'ailleurs dans Le petit lieutenant), joue d'une autre forme de cynisme, en tuant son héros trop gourmand et pas assez lucide. Et milite pour un cinéma de l'honnêteté, qui, débarrassé de toute ambition démesurée et suicidaire, fait la seule chose qu'il puisse faire : filmer le réel, et laisser advenir la fiction. S'ancrer dans le réel, seul horizon possible pour un cinéma incapable de créer du mythe, sans pour autant tomber dans l'excès inverse, qui consisterait à croire possible un idéal documentaire : les « artifices du dispositif filmique » sont toujours là pour nous le rappeler.

Eloge de la petite forme, auquel on serait presque tenté d'adhérer, si un autre cinéaste, qu'on peut ici qualifier de sauveur, ne nous avait montré un autre chemin, autrement plus réjouissant. Une sorte de troisième voie qui, consciente de l'impossibilité d'une grande forme en France, mais incapable de se résigner à la petite forme que préconise Beauvois, ferait, envers et contre tout, un saut irrationnel du côté du mythe. Un cinéaste fou qui convoquerait au départ le mythe, pour se poser ensuite les questions de sa possibilité ; qui, au lieu de choisir, mélangerait : du mythe aux accents du réel, du réel à l'aspect mythique ; qui se placerait plus du côté d'une foi aveugle en son art que d'une lucidité déprimante. Un cinéaste qui s'appellerait Alain Guiraudie, et dont les héros se nommeraient Faftao-Laoupo, Radovan Rémila Stoï et Fogo Lompla.


1 commentaire(s)

Le petit lieutenant est un bon film pour ceux qui connaissent l'univers de la police je comprends que ceux qui ne connaissenst pas ce milieu trouve le film ennuyant. Mais voilà moi je l'ai apprécié et j'ai été ému par le film. Je ne vois plus la police pareil.
par dédée, le 2006-03-16 15:18:00

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