Il divo

le 26/01/2009 - par Josée Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Génial vous avez dit génial: le James Bond des films politiques, bien cuit et accompagné d’humour noir!

Il divo

Drame politique italien, de Paolo Sorrentino
Avec Toni Servillo, Anna Bonaiuto et Giulio Bosetti
Durée : 1h58
Date de sortie: 31 décembre 2008

 

 

Les films sur des hommes politiques sont plutôt rares au cinéma: il convient donc de savoir les apprécier à leur juste mesure, surtout quand on en tire un enseignement. Le récent Che -1ere partie: L'Argentin n'offrait pas de véritable vue intimiste du personnage, de sorte que l'ensemble restait frustrant et lassant avec les longues scènes de guérilla. D'autres films comme La chute (2005), quoique bien réussi dans son genre et offrant au spectateur des moments fascinants quand il a la chance de voir Hitler dans son bunker, pathétique à ses derniers jours, n'a pas le mérite de présenter un personnage sympathique, nuancé; il y a eu aussi Le Caïman (2006), un film engagé dénonçant les mensonges et trahisons de Silvio Berlusconi, mais sans grands éclats ou énergie dynamisante, qui en dit trop peu en soulignant la difficulté de faire un film politique de nos jours; un film du dimanche après-midi, en somme. Tant qu'à voir un film politique, on préfère s'amuser.

Voilà donc la différence apportée par ce film, et le mot est lancé: Il divo projette de l'énergie dans tous les sens en se distinguant ainsi des films politiques en général, à la narration plutôt plate qui ne passionne personne, sauf les autre passionnés de politique plate. Nul besoin d'aimer la politique pour apprécier ce film, et c'est justement cela qui en fait un film politique exceptionnel qui s'adresse à tous ceux qui aiment les bonnes histoires bien filmées, tout simplement, et le mélange réalité/fiction de ce réalisateur. Il n'a pas froid aux yeux et a voulu dédramatiser la vie d'un homme politique qui subit les pressions maximales. C'est chose faite.

Paolo Sorrentino s'est apparemment bien amusé à filmer la vie de Giulio Andreotti, un des chefs leaders de la Démocratie chrétienne qui a gouverné l'Italie de la fin de la deuxième guerre mondiale aux années 90. Difficile, à première vue, de penser que ce petit homme qui comme Socrate, ne payait pas de mine, soit un grand homme politique. Il ressemble au loir d'Alice au pays des merveilles, sauf que c'est le contraire d'un loir, lui, il ne dormait pas toujours, il ne dormait jamais: lunettes carrées, figure affaissée, oreilles d'une forme bizarre, épaules soulevées comme un bossu, mains toujours devant comme en train de prier... c'est pourtant Andreotti, qui semble posséder le secret de la vie éternelle.

Pendant 40 ans, il a survécu dans la jungle politique alors que d'autres passaient l'arme à gauche, et presque jamais de façon naturelle et paisible. Qu'est-ce qui peut expliquer sa si grande longévité? Il y a de quoi écrire un roman là-dessus. Incroyable mais vrai, il a été élu 7 fois président du conseil au Parlement depuis 1946, et y a occupé 25 fois la position de ministre. Pourtant, tout le film donne des indices pour appuyer cette grande résistance: cet homme économise tout, les mots, les émotions, les mouvements... Comme s'il voulait vérifier le proverbe « qui veut voyager loin ménage sa monture »... Devenu une presque légende, on lui a donné toute une gamme de surnoms: Belzébuth,  le bossu, l'éternel, l'inoxydable, le Moloch, le Pape Noir, et le meilleur, celui qui les surpasse tous, l'Homme des ténèbres. Et pourtant, il ne porte pas plainte, car ce serait une perte de temps et d'énergie et surtout, parce qu'il possède le sens de l'humour.

D'ailleurs, on finit par bien l'aimer, et même à presque 70 ans et des poussières. Ce  Nosferatu de la politique ne dormait pas, puisqu'il devait écrire des livres, mener une vie mondaine, réfléchir à de nouveaux plans... Insomniaque et en plus souffrant de migraines atroces, et se soignant au Tedax qui n'est plus dans le Codex (une des phrases mystérieuses du film qui résonne comme un mot de passe et accessible seulement aux initiés), Andreotti n'oubliait surtout pas de prier et de se confesser. En fait, il allait à l'Église bien conscient d'une chose: parler avec le prêtre, c'est utile, plus que de parler avec Dieu: les prêtres votent mais pas Dieu. Voilà qui donne déjà le ton du film avec son humour ironique grinçant. Andreotti utilisait l'ironie à tous les moments de sa vie, car il voulait d'abord et avant tout survivre: l'humour était sa meilleure arme, même si l'ironie ressemble parfois à un remède atroce, tous les remèdes pour survivre le sont, c'est là l‘essentiel de sa stratégie de la survie.

Le réalisateur a d'abord filmé l'équipe du parti Démocrate chrétien comme l'arrivée de la bande la plus populaire du lycée, à l'américaine: chacun a l'air d'une rock star et des lettres rouges expliquent les noms et les fonctions, avec en prime une bande son géniale qui dynamise le tout, et la voiture sport rouge et les séduisantes attachées de presse. De cette façon, on s'éloigne du film politique classique puisque la réalité devient encore plus intéressante que la fiction. Les exploits de James Bond et tout ce qui arrive dans ses films font pâle figure à côté de la vie et de l'environnement autour d'Andreotti. Même Indiana Jones y perd de sa crédibilité!

Quoi de plus fascinant en effet que ces 40 années en enfer? Le petit plus qu'on trouve dans Il divo, ce sont les petits détails qui font toute la différence, des trouvailles surprenantes et évocatrices. Parfois ce sont des répliques, quand Andreotti dans une fête reste assis avec ses hommes de main quand tous dansent et se déchaînent et pourtant répond à une question par « ah si madame, j'ai dansé toute ma vie ». Parfois ce sont des objets: au moment où pendant une pause au Parlement, on vient d'apprendre la mort d'un personnage important, une planche à roulettes passe au milieu et tout le monde la suit des yeux. Ou une révélation importante de la vieille secrétaire d'Andreotti: quand il tourne les pouces, il trouve vos propos intelligents; quand il triture son alliance, c'est qu'il n'est pas d'accord; quand il agite les doigts en les ouvrant et en les fermant, il congédie dans les 5 minutes suivantes, quand il ouvre les yeux subitement, ça personne ne sait ce que ça veut dire... Et surtout, le monologue qu'il tient dans sa maison sous des projecteurs en expliquant à sa femme que la pire chose, c'est de devoir faire le mal pour apporter le bien, et que c'est cela qu'elle et les autres ne comprennent pas. Le film, pourtant divertissant, plein d'action et malin par son ironie, comporte une grande pensée politique et philosophique.

Non, il n'était pas un homme dangereux, mais il vivait entouré de requins... On l'a soupçonné d'avoir des rapports avec la Mafia, et de toute façon, on l'a soupçonné d'être coupable de tout ce qui n'allait pas en Italie, sauf les guerres puniques. Les agissements de la sinistre et terrible Brigade Rouge font frémir, et pourtant, le petit insomniaque aux migraines récurrentes n'avait pas de pouvoir pour tout contrôler: certains assassinats le font trembler aussi mais comme un grand chêne, il reste debout.

Le seul inconvénient de ce film, c'est que tout se passe à une si grande vitesse qu'il règne une sorte de brouhaha général qui empêche de savoir qui est qui et qui a fait quoi, comme au théâtre, il y a trop de personnages dans cette histoire de politique compliquée (ne le sont-elles pas toutes) pour que l'on puisse s'y retrouver, à moins de suivre avec un Who's who de la politique italienne. Peu importe, si vous avez réussi à comprendre qui était Giulio Andreotti, vous avez saisi l'essentiel de ce film, original de la même façon que l'était cet homme politique à double tranchant. Certaines scènes font rêver, mystérieuses à souhait: l'apparition de Fanny Ardant, avec son regard de braise et sa robe noire de circonstance, mais bien malin sera celui qui pourra comprendre son rôle dans cette histoire et ses rapports avec Andreotti, volontairement tenus dans l'ombre. Ce qu'il faut retenir surtout, ce sont sûrement les déambulations nocturnes d'Andreotti qui n'arrive pas à dormir: petit personnage à  l'air perdu dans les rues de Rome, escorté par une véritable brigade de sécurité qui sans dire un mot, observe ses moindre faits et gestes. L'homme le plus solitaire du monde, et pourtant aussi surveillé qu'un prisonnier spécial... C'est cela la politique, une prison à haute sécurité...

 

Note : cinema/5etoiles5.jpg bien méritées !

 

 

 


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