Un Prophète

le 07/09/2009 - par Josée Il y a 2 commentaires. Réagissez vous aussi !

Une oeuvre d'envergure signée Audiard, hallucinante de vérité sur un jeune homme et son ascension dans la mafia.

Un Prophète

Drame policier français de Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif
Distribué par UGC Distribution
Date de sortie : 26 août 2009
Durée : 2h35
Interdit aux moins de 12 ans

 

Synopsis :

Condamné  à six ans de prison, Malik El Djebena ne sait ni lire, ni écrire. A son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragile que les autres détenus. Il a 19 ans. D'emblée, il tombe sous la coupe d'un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi dans la prison. Le jeune homme apprend vite. Au fil des " missions ", il s'endurcit et gagne la confiance des Corses.

Mais, très vite, Malik utilise toute son intelligence pour développer discrètement son propre réseau...

 

Critique : 

 
Jacques Audiard, le réalisateur de "De battre mon coeur s'est arrêté" (2005), ne tourne pas beaucoup, il semble réfléchir longuement avant de livrer sa prochaine oeuvre. Lentement mais sûrement, il a réalisé un autre chef-d'oeuvre, "Un prophète". Il nous a montré qu'il a sa couleur à lui, elle n'est ni toute noire, ni toute blanche, il livre des portraits qui sont finalement assez proche de la vie, avec ce qu'elle a de teintes en gris, la couleur rare des pénombres. Dans son film précédent, Tom (Romain Duris) faisait aussi un sale métier lié à la mafia, il s'était remis au piano qu'il avait laissé de côté à la mort de sa mère. Audiard aime les héros anti-héros, cabossés, au bout du rouleau : si Romain Duris était un comédien magnifique, physique, Tahar Rahim, qui joue Malik, un héros aussi cabossé, est une très belle surprise.

"Un prophète", film d'envergure, a remporté  le grand prix à Cannes lors du festival présidé  par Isabelle Huppert. En 2 heures et demie, on observe un ange qui s'est lentement transformé en démon par la force des choses, parce qu'il était là au mauvais moment, au mauvais endroit, l'anti-héros parfait pour illustrer ce que c'est de "n'avoir pas le choix". Et c'est le cas de le dire. Le scénario brillant, à donner des frissons, n'occulte rien et montre des moments intenses et vrais, presque plus que ce que l'on peut supporter. Pourtant, il s'agit de la vie, la vraie. Malik est confronté à un parrain de la mafia corse, interprété par Niels Arestrup, un vieil homme ravagé par la vie, qui parle d'une voix douce et peut à tout moment faire preuve de violence et d'une cruauté terrible. Parfois grand-père, parfois prêt à arracher un oeil, il s'avère imprévisible et fait pitié vers la fin, même si on ne devrait pas éprouver de sympathie pour lui.

Tahar Rahim, presque parfait inconnu sans rien sur son CV, 28 ans, évolue subtilement dans le rôle de Malik, un jeune homme déjà  vieux, plein de marques et de souffrance. Quand il arrive, il est « vierge » de tout, innocent, ignorant, tremblant, seul, il ne dit pas un mot. Pourtant, il devient un héros sur de lui dans son manteau de cuir noir, avec ses cicatrices. Il en impose mais reste toujours marqué par le milieu carcéral, comme au moment où il montre sa langue au surveillant d'un aéroport, réflexe auquel il ne pense pas. Il arrive comme son personnage et évolue avec lui.

L'intrigue intelligente et complexe est d'une grande intensité, et l'intrusion légère du fantastique dans ce milieu si dur fascine : c'est toujours la première victime que Malik ne voulait pas tuer. Curieusement, celui-ci apparaît à côté  de lui comme un fantôme sympathique, un ami qui le conseille, ce qui ajoute de la poésie et du mystère à cette oeuvre pourtant pétrie de violence. L'ascension de Malik est une ascension dans le mal, il aurait pu faire l'inverse et devenir un PDG d'entreprise, mais il était pris dans le destin. C'est le milieu du mal absolu qui est dépeint, un milieu étouffant. Le film devient très lourd de tous ces thèmes et pourtant, l'espoir et la vie s'y frayent un chemin. Audiard ressemble à Melville, il crée son univers à lui, il s'est libéré des conventions. Il écrit des mots en lettres jaunes, en gros dans son film, pour marquer la mémoire encore plus.

 
A la rigueur, on pourrait dire qu'"Un prophète" propose une intrigue assez répétitive : monter dans le mal, monter encore, recommencer, etc. Et on peut être un peu déçus qu'il ne s'inspire pas directement du film de Becker, "Le trou". Son réalisme fait illusion, mais il ne s'agit pas d'une vraie prison, c'est un assemblage de plusieurs prises de vues d'endroits différents. Le personnage de Malik ne pourrait pas exister, mais on a du mal à s'en convaincre.

"Un prophète" est donc un thriller, un film noir, un film de prison, un drame psychologique qui montre la vie de prison comme une métaphore de la vie. Malik ressemble aux héros balzaciens, mais il évolue dans un sens inverse. Beaucoup d'émotions sont ressenties tout au long du film, des émotions poignantes : peur, stress, danger, courage, colère, tristesse, joie dans la réussite, répulsion totale à la vue du sang, du meurtre et des bagarres, de l'élimination cruelle des anciens amis et collaborateurs. Il s'agit d'une sorte de cinéma qui ne laisse pas souffler une minute, qui fait voyager au bout de la nuit comme le disait Céline : "c'est ça la vie, un petit bout de lumière qui finit dans la nuit". On reste les yeux grands ouverts en voyant Malik courir dans le cachot où il passe 40 jours et 40 nuits. L'oeuvre marquante et fascinante mérite bien son prix.


Note : 5 étoiles


2 commentaire(s)

C'est un film d'une enorme violence, difficile à regarder si on n'a pas perdu le nord. Le destin de l'ange se retourne à sa faveur que par le coup du hasard, et ca c'est dommage. Cela aurait été plus fort si il l'avait prémédité, organisé, cela dit courageux quand même. Mais violent de A à Z...dur, dur....
par PHILOE, le 2009-09-08 12:11:00

Très bon film. Ce que j'ai surtout apprécié, c'est la façon méthodique avec laquelle Audiard peint l'engrenage dans lequel Malik est pris. On est tellement saisis par la violence et le réalisme des images qu'on en oublierait presque la critique sous jacente du monde carcéral: Malik rentre en geôle novice et ressort parrain du crime. Philoe parle du "coup du hasard" qu'il trouve un peu dommage. Au contraire, c'est à mon sens le fil conducteur du film. Les illustrations, pourtant, ne manquent pas: Malik n'a pas le choix et doit tuer un homme; le cancer, la maladie la plus fourbe et inattendue, frappe son ami: on ne contrôle rien, nos actions bonnes ou mauvaises n'ont que peu d'impact sur nos vies. Très bon film, j'ai revu mon jugement après un "De battre mon coeur s'est arrêté" que j'ai trouvé décevant, Audiard a une patte particulière mais surtout beaucoup de talent.
par Bastien_EPSCI2, le 2009-09-17 20:13:00

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