Ajami

le 20/04/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Coréalisé par deux israéliens, l'un juif et l'autre palestinien, Ajami a été récompensé à la caméra d'or (compétition du meilleur premier film) au dernier festival de Cannes. Abordant la vie à Jaffa sous un jour quotidien, le thriller de Scandar Copti et Yaron Shani est un vrai coup de poing cinématographique au scénario passionnant. Note : 8/10

Ajami

Long-métrage israélien. Genre : Drame, Thriller
Réalisé par Scandar Copti et Yaron Shani
Avec Shakir Kabaha, Ibrahim Frege et Fouad Habash
Durée : 1h58 - Sorti en France le 7 avril 2010

Mention spéciale à la Caméra d'or - Festival de Cannes 2009
Nominé pour l'Oscar 2010 du meilleur film étranger

 

 

Synopsis

Le quartier d'Ajami, à Jaffa, est un lieu cosmopolite où cohabitent Juifs, Musulmans et Chrétiens. Le jeune Nasri, âgé de 13 ans, et son grand frère Omar vivent dans la peur depuis que leur oncle a tiré sur un membre important d'un autre clan. Malek, un jeune réfugié palestinien, travaille illégalement en Israël pour financer l'opération que sa mère doit subir. Binj, palestinien, rêve d'un futur agréable avec sa petite amie chrétienne. Dando, un policier juif recherche désespérément son jeune frère disparu... L'histoire de destins croisés au coeur d'une ville déchirée.

 


AJAMI - BANDE-ANNONCE VOST de Scandar Copti et Yaron Shani

 

Critique

Ajami est un film qui a au moins trois intérêts majeurs. C'est un film qui n'est pas centré sur le conflit israélo-palestinien, comme le sont beaucoup de films israéliens ou palestiniens, mais sur la vie d'israéliens et de palestiniens à l'heure où ce conflit de plus de 60 ans ne veut pas se terminer. C'est un thriller haletant sur des destins croisés de jeunes gens partagés entre amour et haine, peur et défi. C'est enfin, au-delà du cadre (et malgré le titre du film qui le place d'autant plus dans ce cadre), un film sur le clivage.

Le premier intérêt d'Ajami donc, c'est de présenter ce quartier cosmopolite de Jaffa non pas d'abord comme un lieu d'opposition entre juifs et palestiniens, mais comme un état de non droit proche de l'Italie de Gomorra. Le début des problèmes du film, ce n'est pas la haine raciale mais bien la présence de la mafia et un règlement de compte comme on en voie dans tous les films évoquant le sujet, de Milan à New York. Bien sûr, Ajami n'est pas filmé comme Le Parrain, on est loin de la fiction ample qui touche au mythe, ici la caméra suit les personnages de près et se veut presque documentaire. Pour autant, le début du gouffre pour Nasri et Omar n'a rien de politique ou de raciste puisqu'il s'agit d'une vendetta entre palestiniens. Le conflit entre deux peuples (et trois religions) ne vient s'insinuer que peu à peu dans le film, lors d'une rixe entre voisins d'abord puis à travers diverses remarques lancées ça et là par des palestiniens comme par des juifs, et enfin dans l'affaire du soldat israélien disparu, voire dans une (ou deux) histoires d'amour impossible.
Ajami est un film rare car coréalisé par deux israéliens, l'un juif et l'autre palestinien. De ce double point de vue naît non pas un jugement sur le conflit mais simplement un constat sur la vie des uns et des autres, au cours de ce conflit.

La deuxième force d'Ajami, c'est donc sa qualité fictionnelle, sa densité dramatique, un scénario exigeant où différentes intrigues sont présentées les unes après les autres dans différents chapitres avant que ces histoires parallèles, ces personnages sans lien évident, se télescopent dans une fin qui révèle beaucoup sur l'énervement, la tension, la violence d'une ville, d'un pays, d'une région, de ses habitants qui peuvent transformer un désaccord trivial en un meurtre, un malentendu en une tragédie, une bonne volonté en crime, l'irresponsabilité en mort, l'amour pour ses proches en haine pour les autres.
Ajami, dont la construction opaque s'éclaircit miraculeusement alors que le film avance, rappelle en cela les scénarios de Alejandro Gonzalez Inarritu et notamment celui de 21 grammes. Le spectateur veut comprendre, et s'il ne peut pas comprendre ce conflit racial, au moins aimerait-il comprendre les causes et les conséquences de tout ce bordel dont sont victimes les personnages qu'il suit. Le film se révèle être simplement, au-delà de tout propos ou de tout cadre spécifique, un thriller passionnant et tendu. Mais on comprend bien que la situation en Israël est tout aussi compliquée, embrouillée, emberlificotée que le sont les différentes intrigues du film. Tout est lié et le moindre acte innocent prend ici des proportions terribles. L'engrenage israélo-palestinien ne mène qu'à plus de violence, qu'à plus de haine, et au final qu'à plus de tristesse et de tragédie, de part et d'autre.

Enfin, le tour de force ultime du film de Scandar Copti et de Yaron Shani, c'est de parler, à travers le conflit israélo-palestinien, de quelque chose de beaucoup plus large, le clivage. De ne pas tant parler des spécificités de ce conflit-là mais de s'intéresser plus à l'opposition qui existe entre un groupe et un autre, à la définition d'une identité par opposition à une autre, et aux rapports de domination qui peuvent en résulter. Clivage juifs-palestiniens bien entendu, mais aussi clivages chrétiens-musulmans, palestiniens d'Israël - palestiniens des territoires palestiniens, clivages entre hommes et femmes, entre générations, entre des visions plus ou moins ouvertes et tolérantes des autres, entre policiers et civils, clivages entre familles ou même à l'intérieur de la famille... Même si ces clivages sont souvent liés les uns aux autres, et dans Ajami souvent liés au clivage majeur entre juifs et palestiniens, le film voit plus large et montre qu'au final, on se bat simplement par haine, quelle que soit la cause initiale du conflit.

Quand les policiers israéliens sont confrontés aux jeunes palestiniens, on retrouve quelque chose de très proche des conflits dans les banlieues françaises. Quand au début du film, le jeune se fait descendre par des hommes en moto, on retrouve les conflits crapuleux et les sagas familiales. Ajami montre finalement que peu importe la cause d'un conflit, et peu importe la cause de ce conflit entre juifs et palestiniens, ce qui reste au final c'est la haine. Et peut-être est-ce un début de réponse. Si on veut arranger les choses, il ne s'agit pas forcément de savoir qui a raison sur quel point, qui a quelle légitimité, il s'agit avant tout d'étouffer la haine. C'est la seule voie pour étouffer son corollaire direct, la violence.

Ajami est donc au final une oeuvre cinématographique aussi excitante qu'intéressante, entre le film de suspens et le constat social, qui dit autant sur le conflit israélo-palestinien que sur les différents clivages qui, à Ajami comme ailleurs, isolent les hommes dans un univers de peur, de repli sur soi et de violence.

 

 

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