Enter the void

le 10/05/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

En 2002, Gaspar Noé enflammait Cannes en lui offrant son film le plus polémique du début du siècle : Irréversible. En 2009, c'est Antichrist, de Lars Von Trier qui faisait scandale et Enter the Void, le nouveau long métrage de Gaspar Noé, passait presque inaperçu. Sorti un an plus tard dans les salles françaises, Enter the Void est pourtant tout aussi radical qu'Irréversible. Mais alors qu'on peinait à trouver un intérêt à Irréversible en dehors de la violence crue qui y était montrée, Enter the Void est une expérience cinématographique étonnante, loin, très loin du reste de la production du moment. Note: 7/10

Enter the void

Long-métrage français - Genre: Drame, Fantastique, Expérimental.
Réalisé par Gaspar Noé
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy
Durée: 2h30 - Sorti en France le 5 mai 2010

Note:  7/10 

 

 

Synopsis

Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d'une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu'il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa sœur de ne jamais l'abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire.

 

 

 

Critique

Enter the Void est un film au néon, comme on peut faire une peinture à l'huile ou à l'eau. Le film est intimement lié à la ville qu'il montre, Tokyo. Seule la capitale japonaise a cette démesure de lumières, de flashs, d'une beauté parodique, presque sordide. Tokyo est au-delà du kitsch. Il y a le bon goût, ensuite il y a le vulgaire, puis il y a la beauté au-delà du vulgaire, au-delà des clignotants grossiers et simplement tape-à-l'oeil de Time Square. C'est cette beauté là, au-delà du racoleur, qu'explore Gaspar Noé, et on le comprend dès le début dans son magnifique générique, oeuvre d'art pop futuriste à lui tout seul.

Ensuite il y a les choix de réalisation de Noé, qui tiennent en trois mouvements : la vie, les souvenirs, la dérive de l'âme. Gaspar Noé fait le pari d'un film entièrement subjectif, la caméra ce sont les pupilles d'Oscar, et même plus précisément les pupilles de l'âme d'Oscar. Ainsi, pendant le premier mouvement qu'est la vie, les clignements d'yeux d'Oscar ne nous sont pas épargnés, pas plus que sa voix intérieure, et on ne quittera jamais cette subjectivité pure depuis l'intérieur du personnage. Cette première phase est finalement assez ennuyeuse, interrompue par un trip à drogue dure qui cherche lui aussi la beauté de la démesure post-vulgaire mais qui n'arrive pas réellement à convaincre. Ce premier mouvement se termine par le piège tendu par la police et le coup de feu. Le spectateur se réveille d'un coup dans cette séquence très convaincante.

Deuxième mouvement, l'âme s'en va du corps et la vie d'Oscar repasse dans sa tête. On est en mode souvenirs, on n'est plus dans l'esprit de l'Oscar qu'on voit vivre, mais on est dans l'esprit de l'Oscar qui se souvient, et la caméra se trouve donc juste derrière la tête d'Oscar, devenu personnage de ses souvenirs. On revoit la vie d'Oscar, le traumatisme de son enfance, le pacte avec sa soeur. Tout ça n'est pas ennuyeux, la caméra joue formellement une partition stimulante, mais le récit n'a rien de fondamentalement intéressant.
 
Enfin, après le présent et le passé, quand les souvenirs rejoignent la réalité et le moment de la mort, on va vers le futur. Le choix de filmer de manière réaliste et surtout subjective la dérive d'une âme, de se débarrasser une fois pour toute du corps mort, est admirable : Gaspar Noé fait le pari d'abandonner les représentations simplistes et sans imagination de l'âme errante, et Lovely Bones devient la version Disney d'Enter the Void. La caméra est en plongée verticale, et se déplace à la vitesse qu'on imagine être celle de l'âme, à hauteur d'âme, dans la ville, d'un bâtiment à l'autre, d'un être aimé à un autre... Ce trip intérieur, amplifié par le psychédélisme d'un univers tokyoïte de flashs, de déchéance, de sexe et de drogue, pourrait être une expérience formidable si Gaspar Noé, par le systématisme de sa démarche, n'était pas obligé de se répéter constamment et de perdre souvent le spectateur entre deux bâtiments de la ville. C'est d'autant plus dommage que son esthétisme est aussi excitant quand il montre le plaisir sexuel pur, sans retenue, qu'il est glauque quand il montre la misère de vies qui ne savent pas où elles vont.
Enfin, fin de l'itinéraire, la réincarnation que l'on attend depuis le début, puisqu'il faut le dire, si les partis pris de mise en scène sont constamment surprenants, on sait dès le début où va le film, comprenant bien assez tôt qu'il suit l'itinéraire annoncé par le livre des morts tibétains et qu'il n'y a alors qu'une seule manière, trop évidente, de concilier cet itinéraire avec la promesse faite de ne jamais quitter sa soeur. Gaspar Noé réaffirme cependant sa vision d'une vie qui n'est que vacuité : Enter the Void, c'est tout simplement naître.

On admire Gaspar Noé quand il suit ses pulsions, ses fantasmes presque incestueux, sa vision hallucinée de la ville et de la modernité, quand il montre ses craintes d'être perdu dans une vie sinistre et insensée où chacun se débat avec son mal-être, ses traumatismes, ses envies. On l'admire pour l'expérience visuelle qu'il offre, pour sa recherche de faire du pur cinéma, c'est-à-dire d'utiliser la caméra pour parler de lui et pour partager une vision, une sensation. On veut même bien accepter pour le film la tentative de se caler sur la mythologie bouddhiste. Pourquoi pas cette croyance-là? Elle n'est pas plus absurde qu'une autre, la question n'est pas d'y croire ou pas, mais de l'explorer et de l'interroger.
On est pourtant déçus par le systématisme de son procédé qui a du mal à ne pas tomber, au bout d'une heure et demie, dans l'exercice de style, parfois étonnant, parfois laborieux. Par le systématisme de l'histoire aussi, qui va droit là où on l'attend, sans hésitation, sans surprise.

On retient quand même avant tout une expérience cinématographique assez unique, une recherche formelle saisissante, et par-dessus tout, ce qu'elle exprime : l'inquiétude face à une vie aussi excitante qu'absurde, où le hasard, construit de malentendus et d'inattendus, règne en maître.

 

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