Inception - Critique de Ted
le 10/08/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !De Memento à Inception, Christopher Nolan ouvre et clôt une décennie de cinéma par deux chefs d'oeuvre. Et devient l'un des plus grands réalisateurs de la nouvelle génération hollywoodienne. Note : 9/10
Inception, Etats-Unis, Royaume-Uni, 2010, 02h28
Science-fiction, thriller, de Christopher Nolan
Avec : Leonardo Di Caprio, Marion Cotillard, Ellen Page...
Date de sortie : 21 juillet 2010
Distribué par : Warner Bros France
Note: 9/10
Synopsis
Dom Cobb est un voleur expérimenté - le meilleur qui soit dans l'art périlleux de l'extraction : sa spécialité consiste à s'approprier les secrets les plus précieux d'un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu'il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l'univers trouble de l'espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d'avant - à condition qu'il puisse accomplir l'impossible : l'inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l'inverse : implanter une idée dans l'esprit d'un individu. S'ils y parviennent, il pourrait s'agir du crime parfait. Et pourtant, aussi méthodiques et doués soient-ils, rien n'aurait pu préparer Cobb et ses partenaires à un ennemi redoutable qui semble avoir systématiquement un coup d'avance sur eux. Un ennemi dont seul Cobb aurait pu soupçonner l'existence.
Critique
Christopher Nolan signe sans aucun doute l'un des films les plus ambitieux de l'histoire du cinéma. Ce genre de grandes histoires qui forment l'inconscient collectif, qui créent une mythologie, qui explorent l'être humain, ses craintes, ses possibilités, ses rêves. Impossible de repenser à Blade Runner, à Matrix, à Brazil, à Orange Mécanique, à 2001, L'odyssée de l'espace ou même aux Temps modernes sans avoir en tête une esthétique, une problématique, des images qui ont marqué notre mémoire, des questions qui ont hanté nos esprits.
Inception est de ces films dont on parle et reparle, sur lesquels on se casse la tête et sur lesquels on se met finalement d'accord devant une splendide idée de mise en scène.
Christopher Nolan avait ouvert la décennie 2000 avec un film extraordinaire, Memento. Parmi quelques bons films, il a livré deux autres chefs d'oeuvre, Le Prestige et The Dark Knight, avant de clore cette même décennie avec Inception. Avec toujours le même voyage aux tréfonds de l'âme humaine : perte de l'être aimé, refus et perte de la réalité, et finalement perte de l'identité, confusion entre soi et le double.
Et au cours de ces quatre films, l'exploration de ce qui donne sa spécificité à un être humain. Dans Memento, ce sont les souvenirs : Leonard poursuit le meurtrier de sa femme mais ne sait jamais ni quand il est, ni qui sont les gens qui l'entourent, ni même qui a tué sa femme. La réalité perdue se transforme forcément en identité perdue : qui est Sammy Jenkins dont il doit absolument se rappeler? Son double.
Dans Le Pretige, la spécificité d'un être, c'est ce qu'il montre de lui, l'apparence qu'il se donne. Les deux magiciens ont perdu l'être aimé, et eux aussi, rongés par la culpabilité, décident de perdre de vue toute réalité : ils deviennent presque spectateurs de leurs propres tours de magie. Si l'un est le double de l'autre, ils ont chacun aussi leur double personnel. L'un s'amuse à se créer des doubles et à les tuer un par un, essayant de se rappeler qui il est, qui est l'original, le vrai. L'autre dissimule son double, il décide de ne vivre qu'à moitié. Qui est le vrai? L'identité est une fois encore un concept flou.
Dans The Dark Knight, à la base d'un homme, il y a le choix (politique, amoureux, identitaire). La femme est encore aimée par deux hommes. Harvey Dent est le double que Batman voudrait se construire. Un justicier par la force remplacé par un justicier de droit, de loi. Mais la réalité, déjà dissimulée au départ (Bruce Wayne derrière son masque de chauve-souris, le Joker derrière son maquillage outrancier), se désagrège petit à petit. Où est Harvey Dent, où est Rachel Dawes? Qui Batman doit-il sauver? Choix cornélien. Perte de l'être aimé, culpabilité, et perte d'identité pour Harvey Dent qui choisit de devenir Double-Face, double de lui-même. Bruce Wayne choisit, lui, de cacher la vérité, quitte à la perdre, quitte à perdre son identité (Batman redevient le double dont Bruce Wayne voulait se débarrasser à jamais).
Dans Inception, ce sont les rêves qui sont à la base de l'homme. Son subconscient. Retour à Freud. L'être aimé est mort, perdu à jamais, mais toujours vivant dans les rêves de Dom Cobb comme il était vivant dans les souvenirs de Leonard dans Memento. Curieux de voir que la femme perdue n'est justement plus présente que dans quelque chose qui s'efface au cours du film, la mémoire, le rêve. Culpabilité donc, l'inception faite par Dom faisant écho à la piqûre faite à sa femme par Leonard. Perte de réalité totale, et perte d'identité. Car ici, le double de Dom, c'est lui-même, celui qui est dans ses rêves, celui qu'il se croit être à la fin du film et qu'il n'est peut-être pas.
Christopher Nolan est un génie de l'action, on est à bout de souffle dans Inception comme on l'était dans The Dark Knight. Les références sont claires : construction comme un film de casse (un premier vol raté, la formation de l'équipe, le plan du cambriolage (comment casser les différents verrous... de la conscience?) et enfin, pendant la moitié du film, l'opération en elle-même), images aériennes à la Matrix (avec lequel le film partage les différents niveaux de réalité et la difficulté de comprendre où l'on est), et enfin, un scénario très proche de eXistenZ : les mondes virtuels ont beau être remplacés par les univers oniriques, la fin semble inéluctablement la même. Comme dirait l'un des personnages à la fin de eXistenZ : "mais, dites-moi, on est encore dans le jeu vidéo?". Quant à Leonardo Di Caprio, il a le même densité que dans Shutter Island (et un personnage étonnamment proche).
Certaines images sont simplement magiques : quand la gravité de l'hôtel repose entièrement sur les mouvements d'une voiture dans laquelle les personnages sont en train de rêver, les hommes flottent dans l'imagination. La dilatation du temps permet de se balader entre les différents niveaux de réalité et de rêve avec une fluidité magnifique et de montrer métaphoriquement la puissance infinie de de l'âme humaine et les abîmes de l'inconscient. Les référentiels se percutent, les mondes rêvés ont des lois physiques qui dépendent du monde au dessus, et c'est l'une des trouvailles visuelles et conceptuelles les plus stimulantes du film, aux côtés d'un Paris sens dessus dessous et d'un rêve qui explose de tous côtés. Le concept de rêve partagé est aussi d'une poésie qui n'a d'égal que l'histoire d'amour sans fin d'un couple perdu en lui-même.
Car au final, le véritable enjeu du film, ce n'est pas le braquage du subconscient d'un industriel, simple prétexte pour l'histoire personnelle de Dom. Avec Christopher Nolan, tout est toujours affaire d'individu, d'histoires personnelles. Le véritable enjeu d'Inception, c'est comme très souvent chez Nolan, une histoire d'amour. Peut-on vivre heureux juste à deux, sans monde extérieur, en se créant simplement notre propre monde d'amoureux? Ou, dit autrement, a-t-on besoin des autres pour vivre, même quand on est un couple rempli d'amour? L'idéal romantique se heurte à la solitude qu'on peut éprouver, même à deux. L'idéal romantique se heurte à la réalité. On ne vit jamais dans une bulle, on a toujours besoin d'être en interaction avec notre monde, le vrai. Cette réflexion en amène une autre, tout aussi pertinente et troublante : quand on se convainc de quelque chose, il n'y a plus moyen de l'effacer. André Gide nous disait dans Les Faux-monnayeurs qu'entre aimer et croire qu'on aime, il n'y a pas de différence. Une idée est le plus résistant, le plus persistant des virus. On ne peut jamais se débarrasser de quelque chose qu'on a pensé. Toute pensée rebondit dans les méandres de notre esprit et aboutit quelque part, dans l'inattendu. Peut-être est-ce cet inconnu, ce mystère des pensées et de leurs répercussions, de la manière qu'a notre esprit de réagir aux idées qui lui sont proposées, qui fait la spécificité réelle d'un être humain.
La construction d'Inception est rapide et Nolan parie sur l'intelligence du spectateur. Il ne passe pas beaucoup de temps à expliquer les concepts, il les donne puis s'enfonce peu à peu en eux, dans leurs enjeux, proposant tout au long du film de nouvelles idées et de nouveaux rebondissements quant à l'histoire des personnages. On entre directement dans le vif du sujet et on ne le quitte presque plus. A la fin pourtant, le spectateur est irrémédiablement embrouillé. Fischer n'était-il pas mort? Comment peuvent-ils le tirer des limbes dans ces conditions? Pourquoi Saïto est-il bien plus vieux que Cobb alors qu'il a atteint les limbes bien après lui? Comment peuvent-ils en sortir?
Le spectateur est lui-même un peu dans les limbes, et l'incohérence d'un réveil trop brutal dans l'avion (que certains ont qualifié de fin bâclée), tout comme cette toupie qui met trop de temps à tomber à la fin du film (alors qu'elle tombe plusieurs fois dans le film de manière assez rapide, ce qui montre que l'intrigue du film n'est pas un rêve), sans oublier le retentissant "Je ne regrette rien" de Piaf lors du générique final, comme s'il fallait encore se réveiller, ou la position des enfants quand Cobb les retrouve, exactement la même que dans ses souvenirs, affirment avec assez de clarté que Cobb s'est perdu dans les limbes. La fin n'est qu'imagination. Du moins peut-on l'imaginer, le film restant toujours à déchiffrer, à interpréter. On n'arrive pas à se convaincre de la parfaite cohérence du scénario, mais les explications et débats semblent pouvoir s'étendre à l'infini.
En quatre films et une décennie, Christopher Nolan nous dit donc que ce qui fait l'être humain, c'est sa mémoire, son apparence, ses choix, ses rêves. Dans Inception, il va un peu plus loin encore. Ce qui fait un être humain, c'est la manière avec laquelle une idée peut se répercuter dans son esprit, dans son inconscient, changer ses souvenirs, son apparence, ses choix, et justement ses rêves. Nolan rêve d'une histoire d'amour éternelle. Mais la mort vient toujours s'interposer. Ici, l'histoire d'amour est quand même vécue, mais toujours rêvée. Christopher Nolan rêve avec sa caméra et le spectateur partage son rêve les yeux grands ouverts. Le cinéaste réussit son Inception : on sort convaincu que le film est magnifique, une sorte de film d'art et d'essai avec des moyens gigantesques.
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