Un homme qui crie

le 08/10/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Palmarès cannois 2010. Palme d'or : Oncle Boonmee parle de réincarnation. Grand Prix : Des hommes et des dieux explore les derniers jours d'une communauté de moines en danger de mort. Prix du jury : Un homme qui crie. Ici, au beau milieu de l'Afrique, Dieu est absent, et l'homme souffre. Le meilleur film du palmarès cannois. Note : 8/10

Un homme qui crie

Un homme qui crie, France-Belgique-Tchad, 2010, 1h32
Drame de Mahamat-Saleh Haroun
Avec Youssouf Djaoro, Diouc Koma, Emile Abossolo M'Bo, Djénéba Koné
Sorti le 29 septembre 2010


Note : 8/10


Synopsis

Le Tchad de nos jours. Adam, la soixantaine, ancien champion de natation est maitre nageur de la piscine d'un hôtel de luxe à N'Djamena. Lors du rachat de l'hôtel par des repreneurs chinois, il doit laisser la place à son fils Abdel. Il vit très mal cette situation qu'il considère comme une déchéance sociale.
Le pays est en proie à la guerre civile et les rebelles armés menacent le pouvoir. Le gouvernement, en réaction, fait appel à la population pour un "effort de guerre" exigeant d'eux argent ou enfant en âge de combattre les assaillants. Adam est ainsi harcelé par son Chef de Quartier pour sa contribution. Mais Adam n'a pas d'argent, il n'a que son fils...

 

 

Critique

Contrairement à Des hommes et des dieux, grand prix du jury cannois en 2010, le prix du jury, Un Homme qui crie, est un film réellement sobre, moins prétentieux et finalement beaucoup plus humaniste.

Mahamat-Saleh Haroun utilise la musique avec parcimonie, il n'accentue jamais son propos par des effets de manche malvenus, il laisse l'ampleur de son sujet envahir tranquillement le cadre, la conscience des personnages et celle du spectateur. Ici, il y a peu de conversations solennelles, mais les choix n'en sont que plus conséquents, difficiles et irréversibles. Les visages souffrent, le bonheur n'est jamais loin du précipice.

Au sein d'un palmarès cannois très fortement ancré dans la spiritualité, Un homme qui crie est pourtant surtout une histoire d'hommes qui rend toute sa force et sa tragédie au réel, à la vie, loin des réincarnations vaporeuses d'Oncle Boonmee et des conversations rhétoriques des moines de Des hommes et des dieux. Ici, pour ces hommes comme tout le monde, qui n'ont pas de souvenirs de leurs vies antérieures et qui n'ont pas choisi d'offrir entièrement leur vie à leur foi, il n'y a que des choix humains, politiques, il n'y a pas d'autre considération que la vie, aujourd'hui, ici.

Adam et ses amis ne croient plus en Dieu. "Notre plus grand malheur, c'est d'avoir remis notre destin entre les mains de Dieu" dit l'ami cuisinier, avant d'avouer qu'il commence à "désespérer de Dieu".
Car ce n'est effectivement pas Dieu qui pourra les sauver de la guerre, dont la présence invisible tout au long du film inquiète et se rapproche. Ni du capitalisme, de la logique du profit, qui broie les hommes comme le font les conflits armés, utilisant le père ou le fils, sacrifiant des vies qui aimeraient se réaliser, pour défendre des intérêts "supérieurs", théoriques, financiers ou faussement idéologiques. Il y a le choix et ce qu'on ne choisit pas, il n'est jamais question des raisons de la guerre ni de la situation économique de l'hôtel dans lequel travaillent Adam et Abdel, simplement du danger qui se profile.

L'intrigue prend des accents shakespeariens quand il s'agit de trahison et d'amour filial entremêlés, finalement de souffrance, du cri intérieur d'un homme qui ne crie jamais.
Youssouf Djaoro est exceptionnel, tout de retenue et de mal-être, tiraillé entre le temps qui passe, la vieillesse qu'il ne peut pas accepter, et son devoir politique de lutter contre les rebelles. Entre son destin individuel et celui de son pays, intimement liés. Il fait des choix, des mauvais choix. Mais cet homme-là existe bien plus que ceux des autres prix cannois. Il est là devant nous, de chair et de sang, d'espoirs et de souffrances. Il reste volontaire jusqu'au bout, il se bat pour ce qu'il veut, quitte à se tromper. Il n'abdique jamais. Seule la mort est irréversible.

Un homme qui crie est une tragédie filmée à hauteur d'homme, s'insinuant modestement dans la lutte du quotidien d'une famille anéantie par des forces supérieures créées par l'homme lui-même, le capitalisme, la guerre. Un film qui regarde en face le combat d'êtres aux prises avec eux-mêmes, leur fierté, leurs responsabilités, leurs amours, le temps qui passe. Un homme qui crie est tout simplement un beau film.

 

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