Elle s'appelait Sarah
le 09/11/2010 - par Ted pour CQN Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Quand le réalisateur de Gomez VS Tavarès s'attaque à la rafle du Vel d'Hiv, 6 mois après que Roselyne Bosch en ait déjà fait un film très médiocre, on s'attend au pire. Et pourtant, la surprise n'en est que plus belle. Grâce à une double intrigue qui mêle passé et présent, la grande et la petite histoire, Gilles Paquet-Brenner nous offre une fiction dense et profonde sur la nécessité de la mémoire et de la vérité. Note : 7/10
Elle s'appelait Sarah, France, 2009, 1h51
Drame de Gilles Paquet-Brenner
Avec Kristin Scott Thomas, Mélusine Mayance, Niels Arestrup, Frédéric Pierrot, Michel Duchaussoy
Sorti le 13 octobre 2010
Note : 7/10
Synopsis
Julia Jarmond, journaliste américaine installée en France depuis 20 ans, enquête sur l'épisode douloureux du Vel d'Hiv.
En remontant les faits, son chemin croise celui de Sarah, une petite fille qui avait 10 ans en juillet 1942.
Ce qui n'était que le sujet d'un article devient alors, pour Julia, un enjeu personnel, dévoilant un mystère familial.
Comment deux destins, à 60 ans de distance, vont-ils se mêler pour révéler un secret qui bouleversera à jamais la vie de Julia et de ses proches ?
La vérité issue du passé a parfois un prix dans le présent...
Critique
Quelques mois après La Rafle, un second film français sort sur le même sujet, la rafle du Vel d'Hiv, pourtant peu traitée auparavant au cinéma. Un constat immédiat s'impose : alors que le film de Roselyne Bosch était purement didactique et ne présentait que peu d'intérêt en dehors de ses évidentes visées pédagogiques, Elle s'appelait Sarah est une réussite.
Les deux films partagent le même récit global des événements : les inquiétudes des français juifs avant la rafle, l'arrestation par les policiers français, le parquement des juifs raflés dans le Vélodrome d'Hiver, la déportation vers des camps provisoires de province, la séparation forcée entre les parents et les enfants et pour finir la tentative d'évasion de quelques enfants restés dans les camps. Si l'on compare ces simples éléments historiques, les faits racontés dans les deux films sont identiques mais Gilles Paquet-Brenner fait moins dans le mélo, il s'attarde moins sur les images choc et propose une reconstitution plus sobre mais aussi plus précise, plus poignante et plus réaliste. La différence se voit notamment dans le vélodrome d'hiver mais surtout lors de la séparation déchirante entre parents et enfants. La caméra de Paquet-Brenner, violentée par l'horreur de la situation, saisit avec conviction l'inhumanité du drame.
Si La Rafle essayait aussi de montrer la responsabilité entière du gouvernement français en filmant les coulisses du pouvoir en 1942, Elle s'appelait Sarah ne s'écarte jamais, dans la reconstitution historique, du destin individuel de la famille de la petite Sarah. Les responsabilités ne sont pas pour autant passées sous silence : le film se constitue d'une seconde intrigue qui devra rejoindre la première à mesure que l'histoire avance.
Cette seconde intrigue se passe aujourd'hui et suit Julia, une journaliste qui doit enquêter sur l'épisode du Vel d'Hiv et qui, ce faisant, se met à enquêter sur sa famille. Le mélange des deux histoires est des plus judicieux : il permet au film de trouver son propre discours sans avoir à être bêtement explicite. Le dosage entre le passé et le présent est parfait, l'enquête quasi-policière tient doublement le spectateur en haleine (qu'est devenue Sarah?, quelle est le rôle de la famille de Julia dans le destin de Sarah?) et lui permet de s'identifier à la journaliste d'aujourd'hui tout autant qu'aux victimes d'hier.
De plus, Elle s'appelait Sarah se nourrit de très nombreux thèmes et propose une densité de réflexion étonnante sur notre monde actuel et sur son rapport avec son passé proche. Cela est rendu possible par un réalisme admirable et un vrai souci du détail pertinent. Ainsi la peur irrationnelle des juifs sauvés de la Shoah de voir leurs enfants connaître les mêmes malheurs du fait de leur judéité (et la tendance de certains juifs à cacher leur obédience après la seconde guerre mondiale), ainsi la difficulté pour ces juifs de survivre à leur destin (beaucoup se sont suicidés). Au-delà du drame de la Shoah, le film parle de responsabilité, de culpabilité, mais aussi d'un monde moderne façonné par le seconde guerre mondiale et où chacun voyage sans cesse et vit sa vie à des milliers de kilomètres de ses proches, créant l'éloignement, les familles recomposées ou distendues et des liens humains fragiles et souvent plus éphémères.
Gilles Paquet-Brenner pouvait tomber, comme Roselyne Bosch, dans de nombreux pièges. Pourtant, il tire le meilleur d'un scénario qui aurait pu être larmoyant mais qu'il met en scène de manière percutante, explorant de nombreux chemins et les rassemblant tous avec une cohérence surprenante. Le réalisateur bénéficie aussi d'une Kristin Scott Thomas impeccable (par contre, Mélusine Mayance surjoue constamment). Mais la plus grande qualité du film est son intelligence : les deux thématiques principales de Elle s'appelait Sarah sont peut-être les pistes de réflexion les plus fondamentales quand on parle de l'Holocauste.
La première, c'est comprendre, derrière les chiffres et les statistiques, la réalité de chaque destin, l'individualité de chaque être humain, de chaque victime. La scène où Julia est dans le mémorial de la Shoah est éloquente. Le film rappelle que le drame ne concerne pas 6 millions de juifs, un chiffre énorme, une masse, mais bien un individu, et un autre, et un autre, et encore un autre... Il se construit sur un destin individuel. Contrairement à La Rafle, dont le titre se veut global et historique, Elle s'appelait Sarah rappelle immédiatement, dans son énoncé, qu'il s'agit d'une personne, d'une petite fille. On pourrait faire 6 millions de films et ils seraient tous passionnants, tous poignants, car avant d'être un génocide, le drame est d'abord celui de personnes en chair et en os, Anne Frank ou Sarah Starzynski, à qui il faut redonner un visage, un nom, une histoire.
La seconde thématique essentielle, celle sur laquelle repose le discours du film, c'est l'importance primordiale de la vérité. Julia, journaliste, se bat pour comprendre, pour faire remonter à la surface ce qui avait été enfoui, quitte à déranger et à poser la question des responsabilités. La vérité est toujours bonne à dire, elle est aussi bien un devoir éthique qu'une nécessité pour avancer. Elle s'appelait Sarah est l'accouchement, douloureux mais salvateur, de la vérité. L'histoire d'un destin qui est enfin redécouvert et recompris, de vies qu'on sort de l'anonymat, de drames qu'on sort de l'oubli. La mémoire n'est pas seulement un devoir, c'est une nécessité et un combat. L'histoire prend enfin son sens quand on accepte la vérité.
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