Vénus noire

le 16/11/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Après avoir gagné un total de huit césars pour ses deux derniers films, L'esquive et La graine et le mulet (dont ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original à chaque fois), Abdellatif Kechiche revient sur les écrans avec Vénus Noire. Et prouve qu'il est un cinéaste tout à fait à part et un auteur hors du commun qui compte de plus en plus. Note : 8/10

Vénus noire

Vénus Noire, France, 2009, 2h44
Drame historique de Abdellatif Kechiche
Avec Yahima Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet, Elina Löwensohn
Sorti le 27 octobre 2010

Note : 8/10

 

 

Synopsis

Paris, 1817, enceinte de l'Académie Royale de Médecine. « Je n'ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes ». Face au moulage du corps de Saartjie Baartman, l'anatomiste Georges Cuvier est catégorique. Un parterre de distingués collègues applaudit la démonstration. Sept ans plus tôt, Saartjie, quittait l'Afrique du Sud avec son maître, Caezar, et livrait son corps en pâture au public londonien des foires aux monstres. Femme libre et entravée, elle était l'icône des bas-fonds, la « Vénus Hottentote » promise au mirage d'une ascension dorée...

 


VENUS NOIRE : BANDE-ANNONCE HD
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Critique

Abellatif Kechiche livre un film formidablement exigeant, rugueux à l'extrême, un énorme bloc de granit, radical, sans concession, superbe morceau brut et imposant, d'une profondeur abyssale.
La maîtrise du cinéaste est extraordinaire, il n'y a pas de répit durant le récit, aucune imperfection dans la pierre toute entière taillée dans la même direction, quitte à perdre de nombreux spectateurs sur le chemin.
Kechiche reprend ses obsessions, le monde du spectacle, la fascination des corps (outre le théâtre dans L'esquive, on pense surtout à la merveilleuse scène de danse du ventre de Hafsia Herzi dans La graine et le mulet), mais aussi la lâcheté de la communication qui, par ses codes, enferme chaque être dans un univers préétabli (les cités versus le marivaudage dans L'esquive, les quartiers populaires versus les classes aisées et dirigeantes dans La graine et le mulet) et au bout du compte, dans sa solitude.

Ici, le langage se mêle au spectacle pour toujours poser la question du vrai et du faux. De ce qu'on voit sur scène, où est le jeu et où est, forcément, la part d'authenticité? Quand la Venus Hottentote, femme noir d'Afrique du Sud aux formes très généreuses, se produit sur scène en Angleterre ou en France, au début du XIXème siècle, jusqu'à quel point est-elle une actrice, une artiste libre de ce qu'elle représente, et à partir d'où commence-t-elle à être simplement un specimen, une esclave de son métier, de son patron, et avant toute chose du regard inquisiteur d'un public avide d'humiliation?
Où est son choix et où est-elle manipulée, jusqu'à ne plus avoir le choix? L'intelligence de Kechiche est remarquable, jamais il ne place de barrière entre le bien et le mal, le spectateur travaille autant que le réalisateur et que ses acteurs, il doit s'interroger sans cesse sur ce qu'il voit. A partir de quand est-il, comme les spectateurs du spectacle à l'intérieur du film, simplement curieux, complaisamment passif, et à partir de quand doit-il se révolter? La question plane partout sur le film, sa vision est éprouvante et il n'est pas étonnant que de nombreux spectateurs préfèreront quitter la salle, se sentant agressés par la démarche participative d'Abdellatif Kechiche.

Pourtant, si on commence à jouer le jeu, à interroger les images, à essayer de comprendre la fascination-répulsion qui nous anime, nous comme les personnages du film, alors on tombe dans un abysse bouleversant auquel le réalisateur ne donne jamais de réponse. Il n'y a pas de bien et de mal, Kechiche évite tout manichéisme, et pourtant ce qui peut sembler un spectacle comme un autre au début se termine forcément par la déchéance, la transformation d'un être humain en pur objet, objet de désir, objet de curiosité, objet de peur, objet scientifique, quoi qu'il en soit objet du regard des autres.

Bien sûr, il y a le thème évident du racisme et de l'humiliation physique et morale que les européens ont fait subir aux noirs. Mais au-delà, le monstre ici, plus encore que la haine de l'autre, c'est le voyeurisme, la réduction de l'autre à l'état de simple fantasme, de curiosité quasi zoologique. Et cette réduction de l'autre est nichée au coeur de ce qu'il y a de plus beau, de plus élevé en l'homme, la science et l'art.
C'est en cela que Vénus noire est un film profondément universel qui dépasse son contexte et évidemment son époque. C'est un film d'hier et de demain, et donc surtout d'aujourd'hui, époque dans laquelle on a parfois vidé l'art et la science de tout le reste jusqu'à n'en garder que le voyeurisme affreux, dégradant, qui ne flatte que les pires endroits de la curiosité humaine. Ainsi en est-il, quand l'art n'est plus de l'art, de la télé-réalité, chaque participant transformé en Venus hottentote, chaque spectateur en regard lubrique, attendant passivement devant sa télévision dans l'espoir que quelque chose de glauque, de spectaculaire, de dégradant, arrive. Ainsi en est-il, quand la science n'est plus de la science, des cobayes humains, par exemple des tests de médicaments sur des africains par des grandes firmes pharmaceutiques.

"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" disait Rabelais. Il en est de même pour le spectacle. Vénus noire nous met face à nos habitudes avilissantes de spectateurs-moutons. Sans jamais nous dire où est la limite entre choix consenti et asservissement de l'autre et de son image. Alors, le film peut même être une souffrance, les gros plans sur les visages des personnages-spectateurs transpirants, éberlués, monstrueux nous donne une sensation de promiscuité étouffante. Nous sommes immergés dans le public de la Venus Noire, la place du spectateur dans le film est énorme. Comment pourrait-il en être autrement pour un film sur le spectacle?
Vénus noire n'est pourtant pas un spectacle. La projection est âpre, sensitive et intellectuelle. Kechiche fait une véritable proposition de cinéma, un pari esthétique au service d'un propos terriblement dur. Pour nous, c'est une vraie expérience. Difficile et nécessaire. On sort de la projection sonnés, convaincus de la puissance formidable du cinéma. Les images nous hantent, le visage de Yahima Torres nous poursuit. Plus on y repense, plus le film gagne en densité. Quelques jours plus tard, on est finalement habités par la conviction terrible d'avoir vu une oeuvre grandiose.

 

 

CineQuaNon vous a fait découvrir Vénus Noire de Abdellatif Kechiche
 Retrouvez CQN par ici

 

 


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