Kaboom! de Gregg Araki - la contre-critique
le 23/05/2010 - par AL-X Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Parce que ce film a suscité de nombreuses réactions, voici une nouvelle critique du film de Gregg Araki présenté à Cannes.
Un peu d'histoire (histoire de situer) : suite à sa Trilogie de la mort (Totally Fucked Up - 1993 ; The Doom Generation - 1995 ; Nowhere - 1997), Gregg Araki s'est imposé comme le leader d'un style ado-subversif déjanté : des héros sortis de Beverly Hills, de la drogue à foison, des tueurs psychopathes, du sexe hard... tous les ingrédients pour faire un remake du glamour en ajoutant beaucoup de ketchup. Avec Mysterious Skin, Araki devient le chouchou de Sundance en mettant beaucoup d'eau dans son vin, arrêtant la provocation pour faire parler sa caméra, sa gestion de l'espace, sa lumière... le film est une galerie du style d'Araki et on ne peut y voir que le talent. En 2007, Araki trouve enfin le juste milieu avec Smiley Face et un défi créatif de taille : "faire un film personnel à partir d'un film bateau". C'est l'histoire d'une jeune fille paumée qui engouffre une douzaine de space cakes et passe la journée sous l'emprise de la drogue à essayer de régler ses problèmes d'ado : payer son loyer, obtenir un job, retrouver son dealer... un style de teen-movie américain type Sex Academy mais une mise en scène brillante et une histoire mine de rien intéressante. Avec Kaboom!, c'est cet Araki qu'on va retrouver, celui des défis : technique, scénaristique... artistique.
Kaboom!: Dés les premiers plans, on voit tout de suite qu’on est chez Araki. Les personnages sont stéréotypés à l’extrême : (héros) gay qui se cherche, coloc « beau gosse » blond tarte, bonne copine maline, chaudasse petite-copine initiatrice de quelques soirs... chacun de ces personnages est tout droit sorti d’un autre récit qu’on connaît ou qu’on a déjà vu. Ce sont des stéréotypes au sens premier du terme, des « empreintes fixes » qu’Araki s’amuse à mettre ensemble pour la première fois, formant une sorte de “trop-plein” de références inédit. Ce qui nous amène à évoquer ici une des principales thématiques d’Araki : la maladie du stéréotype, qu’il soit physique (les bimbos masculins ou féminins de tous ces films, les boutonneux de Smiley Face), social (sororités/fraternités/sectes de tous ses films, les riches de Nowhere, les suburbians de Mysterious Skin, le milieu étudiant deKaboom!) ou génétique/pathologique (les enfants violés de Mysterious Skin). Le stéréotype d’Araki est une pathologie, généralement contractée suite à une absence de repère (famille absente, père occulte, mère-fille adorée : autant d’éléments qu’on retrouve dansKaboom!). Ces héros sont malades d’être comme les autres et leur vie - pourtant haute en excitants (sexe, drogue, rock/techno) - leur paraît morne et dénuée de sens… jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin l’excitant suprême : le film lui-même et l’aventure qu’ils vont vivre, souvent jusqu’à la mort.
Les héros de Kaboom! (et de Araki en général, car Kaboom! au final c’est « du Araki ») existent ainsi en trois dimensions : d’une part dans le stéréotype (ce sont des copies d’autres personnages qui ont existés avant eux et ils en portent le poids moral, traduit par une souffrance perpétuelle), d’autre part en tant que personnage de ce film-ci (individualité qui les libère et les fait sortir de leur quotidien), enfin en tant que spectateur halluciné du récit dont ils sont souvent les pantins impuissants (soit trop faibles, soit trop ivres, soit trop drogués - sorte « d’entre-deux » entre la malédiction du stéréotype et la bénédiction de l’aventure). Or, l’aventure censée les libérer peut aussi bien être vue comme la dernière (et la pire) des malédictions, celle qui les enfoncera encore plus, jusqu’à les exterminer. L’aventure chez Araki peut-être vue comme une ampoule gigantesque vers laquelle les personnages sont attirés jusqu’à se brûler complètement ; plus ils cherchent à comprendre et plus ils se détruisent malgré eux, réalisant au dernier moment qu’ils ne peuvent plus faire demi-tour et qu’ils ont été détruits par quelque-chose de profondément inscrit en eux, un peu comme l’attirance pour la lumière du papillon. Le « Kaboom » final du film traduit cette fin grotesque et « écrite » : peu importe le sens du film, du récit et de l’histoire, ce qu’Araki veut nous faire revivre c’est cette expérience destructrice de l’individu qui cherche à se libérer d’un poids insupportable, un véritable poids artistique, écrit en eux et noir sur blanc dans les lignes du scénario dont ils sont prisonniers. Aussi, les personnages d’Araki prendront n’importe quel prétexte pour se défaire de cette prison de verre, quitte à en mourir. Ce désir ultime de libération peut être perçu comme le caractère subversif des films d’Araki ; subversif par excellence car touchant au cœur même des personnages du récit qui essayent de s’en extraire - sans y arriver.
Cette image de mort gravée sur la face de tous les personnages d’Araki se traduit en lumière par une atmosphère mi-glamour / mi-morbide de chaque scène. Plus que glamour, « familière ». Lorsqu’Araki filme une chambre, il la filme avec le dosage de lumière juste qui nous fait ressentir l’existence et la présence de cette chambre. Cette chambre, « on la connaît ». Araki va ensuite rajouter une autre couche plus morbide, souvent traduite par des ombres superflues, plus noires que noires, dans les recoins de la pièce. Cette double peinture peut rappeler la célèbre scène de Mulholland Drive de Lynch, lorsque la poupée blonde chante en playback dans une cage rose bonbon, où le glamour et la mort sont admirablement mêlés dans l’image. Cette texture, Araki la représente à chaque plan (on peut souvent deviner la présence d’un filtre vert ou jaune sur son image pour donner ce cachet « nauséeux » à chaque scène). Cette texture atteint son paroxysme dans Smiley Face et Kaboom! qui sont deux dignes représentants de l’esthétique lumineuse d’Araki.
La mort est aussi présente dans les scènes de sexe avec des orgasmes prolongés (la « petite mort » en français), remixés sur son techno, comme pour mieux les mettre en valeur et rappeler leur sens mystique, le passage vers un autre monde, l’abandon et la mort du corps premier.
Enfin, la mort se glisse dans le récit avec l’ajout d’effets de films d’horreur ; Araki recopie la scène de la douche d’Hitchock et des scènes de Scream (vision du meurtrier dans le globe oculaire de la victime), jouant ainsi avec les styles et nos « mémoires » ou réflexes de spectateurs pour inviter la mort à faire son nid dans l’histoire. Cette mort va ainsi « s’inviter » dans chaque scène et hanter cet univers coloré de teen-movie planté par Araki.
Au final, Kaboom! est un concentré pur de l’esthétique d’Araki ; on peut donc reprocher au film de n’être au final qu’une redite de ce qui a déjà été fait avant par son auteur. Il n’apporte rien de plus à l’édifice de son œuvre si ce n’est la confirmation qu’on a affaire là à un auteur, un vrai, qui a un langage, une vision et une manière de la retranscrire effectivement en images.
KABOOM : 8/10 => du Araki, même moyen, c’est toujours du grand cinéma !
CineQuaNon vous a fait découvrir Kaboom!
Plus d'infos sur CQN par ici
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