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Miami Vice

Miami Vice

Essai d’une interprétation philosophique de Miami Vice.


Une première critique générale :

 

Le 22 février est sorti en DVD mon film préféré de 2006, et à vrai dire l'un de mes films préférés tout court à présent. Il s'agit du nouvel opus du réalisateur américain Michael Mann, dont la filmographie jusqu'alors a de quoi faire plus d'un jaloux : Le dernier des Mohicans, Révélations (Russell Crowe + Al Pacino), ou encore Collateral (Tom Cruise + Jamie Foxx), bref des films d'action ou thrillers intelligents, passionnants et filmés de façon virtuose. Son œuvre la plus impressionnant reste cependant Heat (1995) : le seul film de l'histoire du cinéma qui réunit les deux monstres sacrés De Niro et Pacino dans un face-à-face mythique, sans négliger, bien au contraire, la dimension psychologique, et enfin qui propose la scène de fusillade la plus impressionante de l'histoire du cinéma : le tout forme pour le cinéphile un plaisir immense de trois heures rarement égalé.


J'attendais concrètement de son nouveau film, Miami Vice, un divertissement de luxe, d'une beauté remarquable, avec une super BO, une nouvelle scène mythique en boîte de nuit après celle de Collateral, un film enfin qui resterait un poil en dessous de ce dernier dans le genre « thriller urbain filmé en numérique », et basta. J'étais dans l'erreur, Mann se surpasse.

Le film commence très fort, puis est un peu décevant le temps de trois ou quatre scènes où on s'ennuie un peu, mais très vite il se remet au niveau de mes attentes pour mieux les dépasser et même largement jusqu'à atteindre à plusieurs reprises un niveau d'intensité rare. C'est incroyable comme tout, sans exception, est superbement filmé. Chaque plan contient une trouvaille, un détail étrange qui nous fait tilter, ou est magnifique tout simplement. Beaucoup de simplicité d'ailleurs dans MV - dans la présentation des personnages, l'introduction des scènes - et c'est sans doute là qu'on peut voir l'explication à une haine totale de ce film. Mais perso je vois dans cette simplicité un formidable pied de nez de Mann au genre du film d'action voire, comme je vais y venir, au cinéma en général dans ce qu'il a été jusqu'à maintenant.

Pour être le plus clair possible, envisageons d'abord mon sentiment sous la forme d'un dialogue entre le réalisateur et l'amateur de films de ce genre, car c'est un peu comme ça que je l'ai vécu:

Mann:
"Vous voyez ces scènes d'action de base? La nana tenue en joue par le méchant qui menace d'appuyer sur le bouton si les flics bougent, la fusillade derrière des BMW etc.?"

L'amateur de films d'action, enthousiasmé:
"Oh oui, je suis sûr que tu vas nous trouver une issue trop trippante et originale à ces scenes classiques à la base"

Mann, avec un sourire étrange aux lèvres:
"Eh ben non regarde, c'est tout con ce qui se passe: c'est un film d'action, il suffit donc à chaque fois de presser la détente pour régler l'affaire, éventuellement une cabriole juste avant histoire de faire classe quand même. Ce n'est pas plus compliqué que ça. C'est comme mon histoire, c'est tout con: des flics qui aiment la justice doivent trouver le méchant big boss de la drogue et le buter de façon bien bourrine, en se tapant une superbe femme fatale au passage quand même. Cherche pas plus loin dans l'histoire."

L'amateur, lui, est bluffé. Pourquoi? Parce qu'au lieu d'être complètement déçu par la chose et d'avoir l'impression qu'on s'est foutu de sa gueule, il trouve ça génial, il jubile comme jamais un film d'action ne l'a fait jubiler et il ne comprend pas trop pourquoi sur le coup. Car cette simplicité cache une finesse, une intelligence auxquelles l'amateur, dont les références dans le genre sont The Rock ou encore Lethal Weapon 4 n'est pas, mais alors pas du tout habitué. Alors où se trouve cette finesse, ce truc génial (dont le spectateur a l'intuition puisqu'il se surprend lui-même, une fois telle scène finie, à être tout excité dans son siège), où cela se trouve-t-il si ce n'est pas dans le scénario, qui à l'évidence est simpliste au possible dans son traitement des scènes comme des personnages? Pourquoi l'amateur regarde-t-il cette fois au-delà de la critique du scénario, alors que d'habitude il trouve les Van Damme et les Chuck Norris excellents de nazitude justement à cause de leur scénar piteux? Pourquoi ce brusque changement chez lui?

Réponse que nous donne Miami Vice (une oeuvre nous parle non?):

"Par cette simplicité surprenante, je veux te sensibiliser à la chose suivante: oublie tes références, oublie le cinéma d'action, non, le cinéma tout court du siècle précédent. Regarde toi: ce cinéma là, je m'en moque, je le maltraite, le caricature sans scrupule, or toi, loin d'être répugné par mon attitude, tu la trouves géniale. Tu sais pourquoi? Parce que maintenant tu as changé de siècle, et le cinéma avec toi. De nouvelles possiblités s'offrent à ton art préféré, grâce à la technique. Ce n'est plus entre autres dans le scénario que l'on trouvera les grands films dorénavant, c'est dans la réalisation et rien d'autre, juste la façon de filmer, les images, les sons, la musique, l'agencement de tout ça, bref la forme. Tu n'es pas déçu mais plein d'enthousiasme quand tu me vois parce que ma réalisation géniale te fait passer définitivement dans le 21eme siècle cinématographique: rien à foutre du scénar, de la psychologie des persos, du jeu des acteurs, tu t'en moques avec moi comme de l'an 40. Ca ne veut pas dire que tu es idiot et que tu ne t'intéresses qu'à la forme: ça veut dire que tu découvres une forme révolutionnaire, d'un genre nouveau, une forme qui est le fond, une forme qui n'est pas que belle, mais aussi source de réflexion et de philosophie: la forme ne satisfait maintenant pas que tes sens, mais aussi ton intelligence".

Comment la réflexion peut-elle venir de la forme et non du fond? Où trouver une nouvelle philosophie dans le fait de filmer avec une caméra HD et le talent indéniable de Mann des mecs qui en tuent d'autres?
Miami Vice pose enfin clairement cette problématique, comme avaient déjà commencé à le faire (sans oser cette radicalité) Old Boy il y a deux ans, Sin City et Domino l'année dernière.
Ma tentative de réponse, en revenant à un style de rédaction normal, est la suivante:

Comme tous les grands films, Miami Vice crée son style propre de réalisation: il s'agit cette fois d'utiliser une nouvelle caméra numérique dite HD offrant un réalisme d'un nouveau genre qui nous plonge dans l'action (au sens large) comme jamais auparavant. Les femmes, les hommes, les choses, le monde nous apparaissent comme en vrai mais... différemment quand même. Comme en vrai mais... pas comme d'habitude non plus, c'est bizarre. Ce n'est pas la réalité, mais ce n'est pas non plus du cinéma comme on en a toujours vu. Ce sont des images ultra-réalistes mais qui restent incroyablement belles, c'est la réalité mais libérée de son aspect cru si détestable. L'art cinématographique semble ici transcender la réalité mais en lui restant tout de même fidèle, il ne l'idéalise pas comme à son habitude mais en tire quand même du beau, le HD offrant ainsi une façon complètement nouvelle de filmer le réel: ce dernier nous apparaît beau sans être renié ou détesté. Ce film, en effectuant froidement la mise à mort du fond pour mieux glorifier la forme, nous incite à réfléchir à une nouvelle possibilité quant au traitement du réel par l'image, par l'art en général. A ce nouveau traitement du réel correspond une considération beaucoup plus optimiste de celui-ci, de l'homme: j'arrive à filmer la réalité humaine sans la déformer ni la réinventer mais au contraire en respectant ce qu'elle est vraiment, je montre non pas qu'on peut "fabriquer" du beau à partir d'elle, mais qu'il existe du beau en elle (Kubrick, le génie universel, pouvait déjà inspirer cette réflexion dans sa façon très réaliste de filmer la guerre dans Full Metal Jacket, Scorsese avait ainsi commenté le film en disant: "Ce que Kubrick nous montre, c'est que la guerre, c'est beau").

Jusqu'à présent, l'art (ciné, poésie, musique surtout) faisait du beau à partir de l'imaginaire, de l'excès (du genre la passion romantique). Ce que nous propose ce nouveau cinéma, avec son adoration de la forme, c'est un nouveau rapport du beau au réel: on ne sublime plus ce réel en le présentant avec de jolis mots, notes ou images habilement mis à la suite; maintenant le réel nous apparaît comme il est, il ne change pas, en revanche c'est notre vision de lui qui change, par le passage à la HD et la maîtrise parfaite de celle-ci par le réalisateur. Notre vision ne se limite plus à l'a priori, à ce qui saute aux yeux (la laideur) mais au beau qui se trouve caché dans la réalité, qui est bien là en fait partout devant nous, oui, sans qu'on comprenne pourquoi. Et ce même dans la réalité extrêmement noire dont Miami Vice nous révèle l'existence. Des trafiquants de drogue avec des grosses barbes ou des tatouages néo-nazis qui tuent à tout va, maltraitent des femmes etc., rien de plus laid a priori. Ce film ne nous montre rien d'autre, cette horreur qui se passe peut-être au moment même où l'on voit ce film en un autre endroit de la planète; et pourtant sur cet écran, c'est beau. Vertigineux et incompréhensible contraste pour nous autres hommes "normaux".
Un art nouveau donc, nouveau au sens où il nous rend artiste, nous fait voir le réel comme l'homme artiste, celui qui a la capacité de contempler le beau dans le réel même, là où les autres ne voient que la laideur et ont besoin de l'irréel pour ressentir le beau. Un art qui ne fait plus appel à l'imagination du spectateur, mais directement à l'artiste en lui. Un art qui stimule plus que jamais les sens, mais aussi l'intuition plus que l'intelligence.

Miami Vice: un film qui, tellement focalisé sur les possibilités de rendu d'images du numérique HD, en vient à oublier le scénario et se fout finalement plus de la gueule du spectateur qu'autre chose? Non. Un film conscient qu'il est temps, en faisant bon usage de la technique, de changer le cinéma, qui ose proposer une rupture radicale (ce radical peut effectivement inspirer le dégoût), une rupture pour mieux annoncer un art nouveau. Nouveau oui, car plus optimiste, plus confiant en la réalité humaine, puisqu'il croit en la beauté du réel, ainsi qu'en la capacité de chaque homme d'être artiste ne serait-ce qu'un instant, ou plus simplement de changer. Un art humaniste et qui, miracle, nous communique cet humanisme. Et si le spectateur, à l'issu de Miami Vice, est tout excité, et si des larmes (tout sauf de la tristesse) lui montent aux yeux à plusieurs reprises malgré la platitude du scénario, c'est parce qu'il éprouve en voyant ces images nouvelles et en entendant ces sons le plaisir intense du changement, le plaisir du nouveau, le plaisir de se sentir un moment changé et grandi sans comprendre pourquoi et en restant assis dans un fauteuil.

Bien sûr que Mann n'a sans doute pas fait son film en pensant à tout ça, bien sûr que je vais trop loin, mais le fait est qu'en analysant le pied que j'ai pris à voir ce film et en poussant jusqu'au bout mon raisonnement et mes conclusions, j'en arrive à ce point: ce film est un pas essentiel et définitif dans l'histoire du cinéma, de l'art en général.


Conclusion :
Si l'on considère le cinéma derrière nous, ce film n'est pas un chef d'oeuvre, je dirais quand même une expérience sacrément intense, une bouse à la rigueur si vous voulez être cash. Si l'on regarde devant, alors on peut voir Miami Vice comme le premier chef d'oeuvre d'un nouveau cinéma (qui ne disparaîtra pas, j'espère, avec le départ en retraite de Michael Mann, que je situe désormais encore un niveau au-dessus des plus grands actuels).


Piste possible pour l'interprétation du plan final :


Mon idée donc pour la compréhension du plan final est la suivante: il s'agit en de nombreux aspects de la même scène que le plan final de Révélations (film de Michael Mann sorti en 1999). Pacino qui vient de démissionner franchit la porte d'entrée du building CBS et rejoint la rue, clôt une période de sa vie sur une touche victorieuse que nous admirons et se retrouve libre pour commencer autre chose. Dans Révélations, ralenti extrême quand Pacino prend son temps pour arranger son manteau sur ses épaules, pour regarder a gauche, a droite, fondu noir vertical, musique Safe from harm de Massive Attack, bref l'armada pour sublimer ce qui déjà est beau. Dans Miami Vice: Farrell fonce, pas de musique (pas marquante en tout cas), pas de ralenti artistique, fin brutale du film sans fondu, qui nous fait complètement oublier, malgré une fin plutôt heureuse, que le héros a vaincu, fin cash qui nous dit seulement que la vie continue, qu'il faut continuer a courir: un constat brut, simple, grave, dans lequel on se retrouve totalement. Aucune admiration de notre part ici, mot qui signifie "étonnement face a ce qui est estime comme supérieurement beau, bon ou grand": ce plan final, ce n'est pas un héros qu'on admire car il nous apparaît supérieur, c'est la vie, la notre, qu'on constate, mais qu'on constate avec une vision nouvelle, artistique, qu'on constate non plus dans sa laideur comme d'habitude mais dans une beauté qui est bien en elle. Et finalement, ça nous touche autant voire plus que la beauté "artificielle" (mauvais mot car péjoratif mais je vois rien d'autre) du héros de film classique: car c'est une beauté qui nous est plus accessible, que nous fréquentons plus en fait sans le savoir, la beauté brute de la vie, du monde que nous côtoyons toute notre existence, enfin révélée.
En écho au dernier plan de Revelations, le dernier plan de MV apparaît comme l'ultime pied de nez de Mann a toute son oeuvre passée, et donc a tout le cinéma passé, et même a tout l'Art (art de montrer du beau) passé.


Le personnage de Sonny Crockett (Colin Farrell):


On voit beaucoup plus le personnage de Sonny que celui de Ricardo. Et pour cause, Sonny c'est Mann infiltré dans son propre film. On l'a dit, Mann s'en fout de l'histoire, des dialogues, du classique, ce qui l'intéresse c'est le monde et l'homme dans le monde. Observer le personnage de Farrell nous conforte dans cette idée que nous sommes dans le vrai en disant ça, Mann n'a pas fait tout ça par hasard, tout est voulu. Car à travers Sonny, Mann nous laisse des signes, guide notre vision pour la mener où il le souhaite:
- 1ere rencontre entre les deux cops et Montoya: on discute, on s'engueule, on se menace, puis la voix et le corps de Isabella vient stopper tout ça, assez perdu de temps avec ces histoires. A partir de ce moment, Mann veut qu'on observe bien le duo: il n'y a plus que Ricardo qui parle, Sonny se désinteresse complètement de ce qui se passe: il a repéré un joli minois à sa droite, à deux reprises il quitte la conversation sans regret, il ne va quand même pas se refuser ce plaisir à ses yeux.
- scène dans une villa en bord de mer où l'équipe interroge un gars. Mann décide d'être un peu moins fin pour bien nous faire comprendre: Sonny quitte encore complètement la conversation, regarde la mer à travers la baie vitrée; en baissant le son des voix et en faisant s'élever une musique par dessus (qui disparaît tout de suite quand Sonny détourne à nouveau la tête et revient dans l'histoire, il faut bien quand même), en faisant cela donc, Mann nous dit clairement: regardez Sonny, faites comme lui, suivez son regard, regardez comme lui, voyez le monde comme moi, seul cela importe.
Il y en a plein d'autres des comme ça: scène de la rencontre du duo et de José Yero dans une limousine (Sonny quitte la ocnversation, la caméra se met à la place de ses yeux qui regarde les montres des deux personnes), scène du bar entre Sonny et Isabella après leur première scène d'amour (Isabella parle, Sonny ne regarde que ses cheveux ou sa bouche, et on est ainsi invité à faire de même quand la caméra se met en gros plan sur la femme, seul le visage compte) etc. Sonny c'est Mann, et Mann veut clairement que nous soyons Sonny.
Farrell, son look et son jeu sont parfaits pour ce film: un mec qui a une gueule, un look ravagé, un jeu pas toujours convaincant. Ca tombe bien, le jeu ne dérange pas plus que ça ici: on ne lui demande pas d'avoir un regard profond, ou de tenir son flingue comme en vrai, ou de jouer juste, seulement d'avoir un physique qui inspire Mann et que ce dernier filme avec plaisir. C'est un point parmi d'autres où Mann atteint la perfection dans ses choix.



Sonny et Isabella


La relation Sonny/Isabella est essentielle dans le film. Elle vient s'insérer d'un coup dans l'histoire flics/voyous, l'interrompt sans respect et pour une longue parenthèse en plus. Mais le summum c'est la fusillade finale: pendant tout le temps, Isabella reste à l'abri derrière la voiture et observe, réalisant le danger des balles qui fusent. Mais quand elle comprend que Sonny est flic en le voyant parler dans un talkie-walkie, alors c'est comme si la fusillade s'arrêtait, à nouveau l'histoire flics/voyous n'existe plus: sans se poser de questions, elle se lève, sort de sa cachette et cours vers Sonny en lui criant "Who are you??". Le bruit des balles qui filent et qui explosent au contact de la chair ou de la tôle, si présent au début de cette fusillade, est maintenant un petit bruit de fond. C'est fou cet irrespect soudain de Mann envers cette fusillade qu'il filmait si bien jusqu'alors, ce genre de scène qu'il a toujours bien filmé, une des raisons pour lesquelles on l'adorait jusqu'à présent. Et pourtant, en poussant à ce point son pied de nez à son oeuvre passée, au cinéma passé, il se fait plaisir, et nous avec. Bon il faut bien régler l'histoire quand même, allez deux balles dans le front à découvert et on en parle plus, Mann éclate de rire, il jubile. Et revient vite à son vrai sujet, la voiture qui file, Farrell qui arrange sa tignasse, la barbe naissante de Farrell, les larmes de Isabella, les palmiers. La fusillade, pourtant si intense sur le moment (il y a un mouvement de caméra magistral au début qui passe d'un tireur à l'autre), est oubliée, le classique est oublié, place définitivement à présent, jusqu'à la dernière image, au nouveau. Et une dernière fois, on retrouve cette attention au corps. Isabella s'aperçoit que elle et Sonny n'ont rien à voir socialement parlant: il est flic, il défend les gens, elle est businesswoman, elle fait de l'argent (bien sale si possible). Deux cultures différentes, deux vies sociales quasi opposées. Eh ben on s'en fout, seule l'attirance des corps compte, l'amour brut. Et Isabella de déposer tendrement sa tête contre l'épaule de Sonny: la nature l'emporte sur la réaction haineuse de la femme découvrant la différence de culture, de mentalité avec l'homme. Mais non, rien à faire de la société, de l'esprit, de toute cette tyrannie et cette hyprocrisie. On ne joue plus, ne dit plus rien on laisse faire et parler les corps. Corps si difficiles à séparer, il faut la technique d'un bateau qui s'éloigne rapidement du bord pour cela, même si les corps luttent contre (Isabella marche sur le bateau vers Sonny, Sonny avance sur le ponton vers le bateau, mais ici l'attirance ne peut plus rien).



L'humain dans Miami Vice : corps et regard


On peut critiquer a priori Miami Vice en notant l'absence d'humanité dans le film, en comparaison à un Heat ou un Révélations, dont les scénarios complexes mettaient en valeur des personnages à la psychologie fouillée, bien loin effectivement des flics un peu simplets du dernier film de Mann. Je pense au contraire qu'il y a bien de l'humain dans ce film, et que cet humain se trouve non pas là où on l'attend (le scénario, les dialogues, la psychologie des personnages, les relations sociales, l'esprit) mais dans des corps filmés en harmonie avec le monde, non en les en distinguant: l'humain, oui, mais dans ce qu'il a de plus naturel, la peau, les poils et cheveux, les plaies, un dos musclé, le corps quoi, l'humain dans ce qu'il a de plus "simple" et de plus lié à la nature.
Cette insertion du corps dans la nature, mettant de côté l'esprit, l'intelligence, annonce-t-elle un total déni de liberté qui serait forcément détestable, une assimilation au comportement instinctif de l'animal, une assimilation, horreur, à des choses comme une voiture ou une statue? Non nous dit Mann, à travers notamment le beau symbole de l'homme et de la femme filant en hors bord vers les perspectives infinies qu'offre l'océan désert. L'homme est lié à la nature, influencé par elle parfois, mais en aucun cas guidé: il a (ou il est, au choix) une volonté, une liberté. Et cette introduction de l'homme dans la nature marque justement et au contraire l'accomplissement de la véritable volonté de celui-ci, celle que son corps et uniquement lui peut traduire, la liberté notamment pour deux corps de s'aimer simplement parce qu'ils se sentent attirés l'un vers l'autre: corps libres oui, car libérés de toute barrière/influence de nature sociale ou mentale, corps s'exprimant pleinement et satisfaisant directement leur aspiration de l'instant - même quand celle-ci consiste à se jeter sous un camion (la liberté de l'homme est la plus belle et la plus grande des choses, mais elle peut mener aussi à l'horreur). La liberté du corps donc, des sens, c'est-à-dire la liberté de pouvoir se consacrer entièrement à ce que l'ont veut vraiment dès que l'occasion se présente, de n'agir qu'en fonction de soi et du présent: voilà le nouvel idéal vers lequel ce film nous encourage à tendre lorsque nos vies reprennent en sortant du cinéma.
La prédominance du corps comme j'ai pu le dire, et je préciserai à présent du regard surtout. Le regard, telle est l'essence en un mot de ce film.
Le regard de Sonny, tantôt tout excité car curieux ou attentif, tantôt vide (on critique beaucoup l'acteur pour ça mais ici, voulu ou non, c'est ce qu'il faut), vide car effaré ou ébloui devant les choses et les corps qu'il croise.
Le regard figé, "inhumain" serait-on tenté de dire - à tort, donc - de Jesus Montoya.
Le regard d'une beauté et d'une finesse glacées de Isabella.
Les longs regards que s'échangent à deux ou trois reprises Sonny et Ricardo, qui en disent bien plus que les mots ou l'évocation du passé de leur relation.
Les regards de Farrell et de Li qui, après la scène de la douche, admirent le beau couple qu'ils forment là, en face, dans le miroir.
Le regard de Michael Mann à travers sa caméra HD, le regard de l'artiste.
Notre regard guidé par Sonny/Mann pour être fasciné par ses images, et qui se surprend à être fasciné.
Et enfin, notre regard sur le monde en sortant de la salle, nouveau si on a su s'ouvrir à ce que le réalisateur entend nous communiquer à l'écran.

La phrase clé du film, à mon sens, est prononcée par José Yero, qui est l'ennemi, à l'encontre de Sonny, qui est le symbole de ce que Mann veut nous transmettre: "But him, I don't like how he looks".

 

Note finale :cinema/note4.gif


10/03/2007


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