Salo ou les 120 journées de Sodome

le 02/02/2011 - par Ted Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Salo ou les 120 journées de Sodome. L'un des films les plus controversés de l'histoire du cinéma. Pier Paolo Pasolini, le réalisateur, a été assassiné peu après son tournage. Le film a été interdit dans de nombreux pays et notamment en Italie. Salo ou les 120 journées de Sodome est l'un des films les plus difficiles et les plus dérangeants de l'histoire du cinéma. Un chef d'oeuvre intransigeant et scandaleux. Note : 8/10

Salo ou les 120 journées de Sodome

Italie, Drame, 1h55, 1975
Réalisé par Pier Paolo Pasolini
Avec Paolo Bonacelli, Giorgo Cataldi, Umberto P. Quintavalle
Titre original : Salò o le 120 giornate di Sodoma

Note : 8/10

 

Synopsis

Durant la République fasciste de Salo, quatre seigneurs élaborent un règlement pervers auquel ils vont se conformer. Ils sélectionnent huit représentants des deux sexes qui deviendront les victimes de leurs pratiques les plus dégradantes. Tous s'enferment alors dans une villa près de Marzabotto afin d'y passer 120 journées en respectant les règles de leur code terrifiant.

 


Salo Ou Les 120 Journees De Sodome sur Comme Au Cinema

 

 

Critique

Salo ou les 120 journées de Sodome est un film excessif, il fait partie de ces rares films qui sont allés si loin qu'ils semblent aujourd'hui former une barrière infranchissable.
Salo est un film à la fois intemporel et contextuel. Il s'agit en effet d'une adaptation de l'oeuvre que le marquis de Sade écrit en 1785. Mais si les grandes lignes du récit sont conservées, celui-ci est replacé dans une époque et un lieu très spécifiques : la république fasciste de Salo à la fin de la seconde guerre mondiale.
Le titre lui même nous invite à choisir : Salo (et alors il s'agit d'un film sur le fascisme) ou bien les 120 journées de Sodome (et alors il ne s'agit plus que de l'humanité et de sa violence, de la perversion inhérente à notre espèce).

Sous l'angle du fascisme, le film parle de cette perversion terrible qu'est le pouvoir pour le pouvoir. A quoi l'homme aspire-t-il dans la vie? Quel sens se crée-t-il, quel but se fixe-t-il? Certains diraient le bonheur, d'autres l'argent, d'autres encore l'amour. Les vrais fascistes visent le pouvoir, total et indépassable, celui que décrit George Orwell dans 1984. Cet idéal de pureté, d'absolu, amène aux pires horreurs. Ainsi, Pasolini est le seul cinéaste qui a su recréer dans une fiction non historique une horreur digne de celles que l'homme a fait subir à l'homme au cours du XXème siècle, une horreur digne de la Shoah.

Tous les cinéastes qui se sont intéressés à l'extermination systématique et mécanisée mise en place par les Nazis ont soit choisi la voie du documentaire, soit celle de la fiction réaliste, soit celle de la fable. Tous parlaient alors explicitement de l'Holocauste en tant que tel. Pasolini invente un dispositif de déshumanisation digne de la Shoah, mis en place par 4 seigneurs italiens avec la complicité de militaires et de femmes de leur milieu. Les victimes sont très rarement distinguées les unes des autres, le film tend à les fondre dans un moule sans personnalité, sans individualité, un peuple, une populace. Les seigneurs eux-mêmes ne sont pas très différenciés. Ils représentent la civilisation parfaite, celle des Nazis, une civilisation cultivée, intelligente, raffinée, propre et polie. Pasolini effraie parce qu'il agite le spectre de la civilisation arrivée à son terme : dénuée de sentiments, indifférente à tout ce qui n'est pas soi, considérant toujours l'autre comme un objet et se l'appropriant sous les couverts de la courtoisie.

Les hommes et femmes victimes, devenus simple animaux, sont manipulés. On leur demande de ne plus penser, de se laisser éduquer, vider de leur individualité et sodomiser (le communisme?), de consommer de la merde et de prendre du plaisir (la société de consommation?) et finalement de se laisser abattre quand ils n'ont pas respectés à la lettre des ordres impossibles à respecter (le fascisme?). Toutes les formes de sociétés parfaites imaginées au XXème siècle semblent toujours revenir à la même essence : la manipulation, plus ou moins violente, plus ou moins jouissive, d'une masse par une aristocratie.

Au-delà de toute référence politique, Pasolini explore les désirs les plus enfouis de l'homme : la violence, la scatologie, la zoophilie, la nécrophilie à travers les cycles des passions, de la merde et du sang. Le plaisir devient là encore mécanique, les seigneurs semblent bien peu passionnés, ils ne sont plus que colère et jouissance, nécessaires, obligatoires, dictées par des règles qu'on ne peut remettre en question. Rien n'est plus absurde que ce qui est parfaitement à sa place, rien n'est plus absurde que le Nazisme et que cette république de Salo. Ne pas satisfaire son animalité, c'est se vider de son humanité et respecter des règles mécaniques. Satisfaire totalement son animalité, c'est vider les autres de leur humanité et mécaniser les rapports humains. Où se positionner? Comment vivre ses rapports aux autres quand ceux-ci sont toujours des rapports de force, de domination (forcément sexuelle)?

Avec une musique solennelle et des plans miraculeux de symétrie, le film prend le spectateur aux tripes pour lui faire comprendre que le sort de l'humanité se joue ici. Il ne passe pas sous silence la beauté fascinante de l'horreur : il la rend palpable jusqu'à nous crever les yeux. L'horreur de Salo, l'horreur du fascisme, l'horreur de la Shoah n'est pas une horreur politique. C'est un horreur inhérente à l'espèce humaine, une horreur esthétique, une horreur qui est là, au fond de chacun de nous, qui n'attend que le droit de se libérer. Vouloir apprivoiser cette horreur grâce à la civilisation, c'est risquer de la faire rejaillir encore plus terriblement. Comment vivre avec cette horreur en nous? Comment vivre avec la Shoah dans notre passé? Avec la conscience que les êtres humains, c'est-à-dire nous, ont pu massacrer, humilier, déshumaniser, exterminer, et ce de la manière la plus mécanisée, civilisée, planifiée qui soit?
Si le fascisme est ce qui a fait ressortir l'horreur de la manière la plus terrifiante, la solution ne peut être que politique.

 


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