The Box

le 23/05/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Après avoir révélé Maggie et Jake Gyllenhaal dans l'excellent Donnie Darko, le prometteur Richard Kelly a eu une carrière pour le moins compliquée. Son second film, Southland Tales, réunissant Sarah Michelle Gellar (!) et The Rock (!!), présenté à Cannes en 2006, n'avait même pas pu sortir en salles en France et avait dû se contenter d'une sortie DVD. The Box, son troisième film, sorti fin 2009, est passé plus ou moins inaperçu malgré la présence à l'affiche de Cameron Diaz. Le film mérite largement d'être redécouvert. Note : 8/10

The Box

Long-métrage américain - Genre : science-fiction, fantastique.
Réalisé par Richard Kelly
Avec Cameron Diaz, James Marsden et Frank Langella
Durée : 1h55 - Sorti en France le 4 novembre 2009

Note : 8/10

 

Synopsis 

Norma et son époux mènent une vie paisible dans une petite ville des Etats-Unis jusqu'au jour où une mystérieuse boîte est déposée devant leur domicile. Quelques jours plus tard, se présente l'énigmatique Arlington Steward qui leur révèle qu'en appuyant sur le bouton rouge de la boîte, ils recevraient 1 000 000 $, mais cela entraînerait la mort d'un inconnu...

 

 


Critique

Richard Kelly n'est pas le premier réalisateur que l'on compare avec le maître Kubrick. Avant lui, Danny Boyle ou Darren Aronofsky pouvaient prétendre à une certaine filiation avec des oeuvres éclectiques dignes du réalisateur d'Orange Mécanique.
Richard Kelly se diversifie moins. Il semble toujours explorer, à travers la science-fiction et le fantastique, les liens qui unissent science, philosophie et société. A la recherche du point commun, de ce qui se cache derrière, et qui permettrait de mieux comprendre le monde qui nous entoure ainsi que les comportements de l'homme et la signification du tout, Kelly poursuit sa quête et The Box comprend de nombreuses similitudes avec son premier film, Donnie Darko. Mais le comportement final du père, comme habité par des forces obscures, n'est effectivement pas sans rappeler le Shining de Kubrick, et la recherche métaphysique, comme une tentative de cerner la signification de l'homme à travers l'espace, l'au-delà, l'évolution et tous les mystères intrinsèques, peut faire penser à 2001, l'Odyssée de l'espace.

Pourtant c'est effectivement grâce à Donnie Darko qu'on peut mieux décoder The Box et comprendre les obsessions du réalisateur. Les points communs sont très nombreux : portes de passage d'un monde à l'autre ou d'une époque à l'autre, histoire cyclique, monde éducatif et interrogations sous-jacentes, irruption d'un danger extérieur (aussi bien social que métaphysique) dans le cocon familial qui ne peut plus être protecteur, omniprésence du débat scientifique, là où le temps est inévitablement lié à l'espace, importance du choix, le plus souvent sous forme de dilemme, et l'absence totale de manichéisme. Richard Kelly est à la recherche des analogies, de ce qui lie les choses entre elles, sous la forme d'un passage, d'un cycle, d'un danger, d'une ambiguïté, d'une alternative. Pourtant lui refuse justement l'alternative, choisir entre la science et l'art, entre l'univers et la société. La réponse est forcément à notre échelle et elle nous dépasse en même temps, elle inclut le bien et le mal entremêlés, elle doit se nourrir autant de l'homme que de son monde, autant de ce qu'il a créé que de ce qui l'a créé.

Revenons à The Box. Apparemment une sorte de série Z avec des explications à la noix pour une aventure sans queue ni tête et le spectre d'une manipulation, d'une force supérieure, voire d'un complot. Les saignements de nez, les hommes avançant comme des zombies, les discours solennels sur tout ce qu'on ne connaît pas, tout ça se nourrit de la mauvaise science-fiction et alimente le film d'une mythologie en carton, parfois même sans cohérence. Il n'y a qu'un pas entre les analogies pertinentes et le fait de tout mélanger et de servir un bouillon insensé et un univers sans crédibilité.
On se demande après la projection ce qui fait qu'on y a cru malgré un scénario à dormir debout. Qu'est-ce qui fait qu'on a réellement vécu cette intrigue désordonnée, qu'on a véritablement été oppressé? Richard Kelly a sa marque de fabrique, et il s'agit d'une réalisation du mystère où chaque plan est une nouvelle énigme, élevant le film bien au dessus de ce à quoi son script pouvait prétendre pour tirer l'essence de ce qui y est évoqué. Le film est à ce titre un petit bijou de précision. Comme dans Donnie Darko, l'image est léchée, les plans calculés, la musique au diapason, le montage impeccable pour mêler tous les enjeux très divers qui intéressent le réalisateur et qui se résument au mystère entier de l'existence. Les personnages ricanant, parlant comme des automates, dénués d'eux-mêmes, l'irruption du bizarre dans une normalité trop normale et trop sage (n'est-ce pas là l'essence même du fantastique?), c'est déjà ce qui avait perturbé le spectateur de Donnie Darko et l'avait fasciné pendant 2 heures de film. Rebelote ici.

Mais au-delà de toutes ces similitudes et de ce brio de mise en scène, de quoi parle The Box? Quels sont ses enjeux propres? Il semble que la question du choix soit au centre de la démarche de Richard Kelly. Appuyer sur le bouton ou ne pas appuyer? Tuer sa femme ou condamner son fils? Toujours un choix binaire, alors que pourtant il y a justement 3 portes. Les choix sont fortement suggérés (le bouton, le meurtre finale, et même la deuxième porte). Alors, The Box essaie-il de nous dire que l'on n'a que l'illusion du choix? Ou au contraire, qu'il existe toujours une autre possibilité même si tout le monde nous pousse à en choisir une? Et même, que nous avons toujours devant nous une multitude de chemins possibles, même quand le dilemme semble ne laisser que deux alternatives? Personne ne voit la troisième porte, la troisième voie. Appuyer ou ne pas appuyer sur le bouton, mais pourquoi ne pas rendre la boîte directement? Pourquoi aussi ne pas se tuer soi-même plutôt que tuer sa femme?
Qui dit choix dit actes, et The Box, profondément existentialiste (références à Jean-Paul Sartre constantes), rappelle qu'il n'y a pas de sortie. "No exit". On doit toujours choisir, et assumer les conséquences de nos actes. Peu importe les intentions, l'essence du geste (la femme appuie-t-elle sur le bouton pour l'argent, pour le défi, par pure curiosité, pour vivre l'aventure?) s'efface devant le geste. Tout acte a ses conséquences, doit être assumé, et ce sont nos actes qui nous définissent.

Il est quand même étrange que la remise en cause soit si faible. La boîte est vide, le marché n'est pas crédible. The Box n'est-il pas aussi un film sur la croyance? A partir du moment où l'on est persuadé que nos choix sont restreints, alors nous les restreignons. Mais ce n'est là encore qu'un choix. Le film s'ouvre d'ailleurs sur une discussion sur la croyance au père noël (qui réapparaîtra plusieurs fois dans le film, comme un leitmotiv). Et puis il y a la boîte. Même le choix final est guidé par une croyance, celle en un au-delà où tout sera plus beau. Richard Kelly est fasciné par le mystère de l'univers et celui de l'humanité, forcément liés. Qui dit mystère dit suppositions. Tant qu'on ne sait pas, on croit, comme le souligne la phrase qui hante le film : "toute technologie trop avancée est indiscernable de la magie". Comme le souligne aussi le début du colloque sur la mission Viking, sensée apporter de nombreuses réponses à l'humanité. Alors que celle-ci avance vers la connaissance, la mort et l'espace restent absolument mystérieux dans leur essence. Faut-il croire au dilemme du bouton juste parce que 100 dollars ont été donnés (et se sont révélés, après vérification scientifique, être vrais)?
Le choix, les actes, la croyance. Richard Kelly, en parlant du mystère insondable de l'univers, s'intéresse plus que jamais à l'homme et le rapproche du mystère jusqu'à ce qu'ils en deviennent indiscernables. Force de l'analogie. Car finalement le choix, c'est entre nous et les autres qu'il se fait. Les gens que l'on connaît, c'est encore nous. Mais les inconnus? Préfère-t-on nos propres intérêts égocentriques à l'humanité toute entière? Dans un monde libéral et égoïste, le choix qui donne son prétexte au film rappelle que l'argent est devenu tout ce qui compte. Plus encore qu'une vie humaine, plus encore que l'humanité toute entière. Car sacrifier une vie humaine, même inconnue, c'est sacrifier par son geste toute l'humanité que l'on porte en nous. Il s'agit bien d'êtres humains et de société, comme le rappelle la toute puissance des Ressources humaines, nom du livre trouvé dans la bibliothèque, lieu d'ailleurs habité par les "employés" de Steward (dénués de libre arbitre, comme le rappelle le film, entièrement sacrifiés à leur tâche, à leur travail), lui même rendant des comptes à des "employeurs" mystérieux. Dans notre société, Dieu est-il devenu un employeur? Et L'humanité, est-ce juste un ensemble de ressources humaines, individualités intéressantes qu'en tant qu'elles sont utiles?

L'humanité peut-elle être sauvée? Peut-elle se sauver demande le film avec insistance? The Box est un test (encore un leitmotiv du film). Arthur a échoué au test pour devenir astronaute. Le couple a échoué au test pour sauver l'humanité. En poussant finalement l'identification entre l'inconnu qu'on a tué et nous-mêmes, le film ne nous rappelle-t-il pas, très subtilement, que tuer un inconnu, c'est nous tuer nous-mêmes? La phrase clé du film résonne comme une révélation : "Je peux vous jurer que je donnerai cette boîte à quelqu'un que vous ne connaissez pas". En tuant l'inconnu, en préférant nos intérêts à la vie des autres, on s'est condamnés, et on a condamné l'humanité. Mais la jouissance de tous nos avantages n'est-elle pas la conséquence (indirecte certes) de la misère et du malheur de millions d'autres êtres humains, en Afrique ou ailleurs? En se choisissant toujours aux autres, on se condamne à l'enfer. "L'enfer c'est les autres" dit le film en répétant Sartre. Ceux que nous ne connaissons pas et que nous laissons mourir, que nous oublions, niant ce qui fait de l'homme un être humain : sa solidarité, son altruisme, son empathie.
Mais Norma rajoute : "l'enfer c'est les autres qui nous voient tels que nous sommes". En un mot, les autres qui nous connaissent. Mais qui nous connaît? Et qui connaissons-nous? La question, au coeur de la nouvelle originale, est ici évoquée avec insistance. Norma et Arthur se connaissent-ils? Norma se connaît-elle elle même? En appuyant sur le bouton, Norma se condamne in fine. Ne serait-ce pas elle, l'inconnue qu'elle a tué en appuyant sur le bouton?

Enfin, impossible de ne pas voir dans cette boîte le péché originel ou la boîte de Pandore, et en Norma et toutes les femmes (qui sont toujours celles qui appuient sur le bouton) Eve/Pandore, condamnant, pour obtenir le savoir, l'humanité à l'enfer (c'est-à-dire les autres : le couple ne pourra plus se replier sur lui-même, il devra composer avec les autres, ceux qui pourraient ne pas appuyer sur le bouton et peut-être, ainsi, les sauver). Mais c'est aussi la femme qui fait avancer les choses. L'homme, Arthur, rappelons-le, échoue au test. Il n'ose pas appuyer sur le bouton, il demande à Norma ce qu'ils vont faire, il ne prend aucune décision. Il ne choisit pas et compte sur sa femme. "Sans Norma, je serais perdu" dit-il à sa belle-mère. A la curiosité malsaine de la femme répond l'apathie de l'homme, son échec. Et son meurtre de la femme, dont il se débarrasse finalement, la condamnant à être la seule coupable de l'histoire, celle par qui le mal est arrivé. Mais pourquoi la tue-t-il? On l'a déjà dit, il n'a même pas pensé à un troisième choix, si ce n'est un instant à tuer Steward, mais il se résigne bien vite. Trop vite. Il l'aime et il la tue. Car il a échoué au test. Les femmes sont coupables, et les hommes sont des meurtriers, profitant de leur faiblesse pour trouver un prétexte pour accuser et tuer la coupable. Comme dans Antichrist, aux résonances étonnamment semblables.
Et le dernier regard de l'enfant, du haut de la salle de bain, voyant son père emmené pour le meurtre de sa mère. L'histoire n'est-elle pas entièrement dans sa tête, une justification possible et insensée (rappelons que le scénario n'a souvent ni queue ni tête) d'un gamin habitué aux bandes dessinées de science-fiction et qui n'accepte pas le meurtre de sa mère par son père?

Il y a trop d'hypothèses, trop d'indices, trop de pistes pour que The Box ne soit pas un film passionnant, mais aussi trop de facilités, trop d'incohérences, trop de série B pour qu'il s'agisse du chef d'oeuvre qu'il est en puissance. Un bon tiers du film part tout simplement en vrille entre NSA, extra-terrestres, voire Dieu. Pourtant c'est en revenant à la réalisation qu'on comprend que The Box est une vraie oeuvre de cinéma. Avec des images fortes comme la femme dans son lit, et son mari en lévitation au dessus d'elle dans un pavé d'eau qui bientôt éclate en inondation. C'est beau et ça n'a aucun sens immédiat. Mais ça pose plein de questions. Et ça résume bien The Box.

 

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