Les Moissons du Ciel
le 21/07/2010 - par Ted pour CineQuaNon Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Terrence Malick est connu pour être l'un des réalisateurs les plus mystérieux d'Hollywood. Ainsi, avant de réaliser La ligne rouge en 1999, il avait disparu depuis 20 ans et la sortie de son dernier film, Les Moissons du ciel. C'est ce film qui est ressorti en juin 2010 en copie restaurée. Considéré comme un chef d'oeuvre, Les Moissons du ciel n'est pas seulement le film qui a fait découvrir Richard Gere. Il s'agit d'un drame mystique et d'un jalon dans l'histoire du cinéma. Note : 9/10
Long-métrage américain. Genre : Drame, Romance.
Réalisé par Terrence Malick.
Avec Richard Gere, Brooke Adams, Sam Shepard, Linda Manz.
Titre original : Days of Heaven
Durée : 1h35 - Année : 1978 - Ressorti en copie restaurée le 16 juin 2010.
PRIX DE LA MISE EN SCENE FESTIVAL DE CANNES 1979 : Terrence Malick
OSCAR 1979 DE LA MEILLEURE PHOTOGRAPHIE : Néstor Almendros
Note : 9/10
Synopsis
En 1916, Bill, ouvrier dans une fonderie, sa petite amie Abby et sa sœur Linda quittent Chicago pour faire les moissons au Texas. Voyant là l'opportunité de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances d'un riche fermier, qu'ils savent atteint d'une maladie incurable. Mais Abby finit par tomber amoureuse du fermier, ce qui déjoue les plans de Bill...
Critique
Les moissons du ciel est un film d'une ampleur fascinante, et cela sans doute principalement parce que son histoire se passe autant à l'écran que dans ces moments entre les plans qui n'existent que dans l'imagination du spectateur. Construit d'ellipses autant que d'images, le film de Terrence Malick trouve ainsi une respiration unique, un rythme aérien, une dimension supplémentaire. Chaque plan, d'une beauté à la fois naturelle et surnaturelle, semble s'étendre au delà du cadre, mis en relief par la musique mystique et inquiétante d'Ennio Morricone, mis en mouvement par ce jeu de montage flottant. Chaque séquence est comme prise aléatoirement dans le cours de la vie des personnages, montrée, puis se termine et laisse place à une nouvelle séquence qui pourrait avoir lieu quelques minutes, quelques heures, quelques jours ou quelques mois plus tard.
Terrence Malick mêle avec une habileté déconcertante des moments de narration essentiels à la compréhension du spectateur et des moments anodins, comme si les attentes et les angoisses des personnages prenaient place dans un flot de vie qu'on ne peut interrompre et dont chaque moment se révèle essentiel pour comprendre l'être humain.
Cette temporalité du récit, faite autant de trous que de ce qui est montré, permet à l'imagination du spectateur de trouver un espace de jeu vertigineux, et au réalisateur d'étudier, à travers une multitude de scénettes sans lien immédiat entre elles et en utilisant que peu de mots, toute la complexité du drame existentiel qui se joue. Terrence Malick peut ainsi essayer d'atteindre ce qui fait un homme dans son essence, cette articulation de visible et d'invisible, ce puzzle fait d'images nettes et de trous mystérieux.
Le spectateur est devant ce dilemme. Ce qu'il voit des protagonistes est aussi important que ce qu'il ne voit pas. Rarement l'ellipse n'avait été utilisée de manière si métaphysique, symbolisant dans la construction même du film et des personnages le mystère que chacun recèle en soi. Kubrick utilisait dans 2001, L'odyssée de l'espace une ellipse énorme pour parler de l'évolution. Malick parsème son film d'ellipses pour parler de l'insondable au creux de chaque personnalité, de chaque relation.
C'est donc avec cette légèreté formelle presque inquiétante (l'insoutenable légèreté de l'être?) que Malick parle de la complexité de l'être humain, jamais complètement bon ou complètement mauvais. Les Moissons du ciel associe le bien et le mal, le plein et le vide, de manière à ce qu'ils en deviennent indiscernables. Chaque protagoniste est porté par ces deux mouvements contradictoires, tout comme la nature, cadre biblique aussi idyllique que potentiellement terrible (les sauterelles, le feu, les plaies d'Egypte?).
Quant au mélodrame amoureux, il n'est qu'une illustration, un phénomène qui concerne trois personnes et qui contient pourtant toute la contradiction humaine. L'illusion du bonheur, l'attachement aux autres, la solitude existentielle, le travail, le rire, les sentiments, le danger ne sont que quelques-uns des mouvements épiques et contradictoires qui animent les personnages. Le constat social, l'importance de l'argent, la tension entre le groupe et l'individu (les travailleurs et le capital?) en sont quelques autres. Les personnages, d'abord en plan large dans une foule de travailleurs, s'émancipent et s'affirment. L'individu sort du groupe, mais cela finit par s'accompagner d'une promotion sociale. Après des plans d'ensemble, Malick utilise quelques gros plans pour saisir l'âme mouvante, pleine et vide, de son trio. La beauté des visages apporte encore à la solennité du drame qui se déroule. Mais le tout est dans le particulier, le groupe est dans l'individu. Le trio amoureux est confronté à tout ce qui définit l'homme. La lutte amoureuse est aussi bien la lutte des classes que la lutte des éléments.
Pourtant Malick revient toujours à l'homme, à l'individu. La tragédie est toujours individuelle. La vie reprend son droit. Naturellement. Un drame s'est joué, l'homme a échoué, le bonheur s'est éloigné, mais il reste la légèreté de la mise en scène. La beauté du monde, la beauté de l'homme, la beauté de chaque instant, tous ces moments magiques que le film montre ou ne montre pas, mais desquels nous prenons d'autant plus conscience que jamais Malick n'essaie de donner l'illusion de montrer une continuité. Chaque moment succède à un autre moment sans le suivre immédiatement. Il n'y a aucune réponse, le mystère est là et souligne les contradictions. C'est ce qui fait que le chef d'oeuvre de Terrence Malick est effrayant et magnifique : il arrive à rendre palpable les grandes questions qui animent la vie des hommes, et à traduire à l'écran la continuité de l'existence en une succession d'instants à peine identifiables, une accumulation de souvenirs précis de moments flous.
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