Duel au soleil

le 08/12/2008 - par Josée Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

L’amour à mort: jusqu’où êtes-vous prêts à aller par amour ? Duel de la passion et de la raison et chute finale dans un désert brûlant

Duel au soleil

États-Unis, 1949, 2h10, Technicolor
Drame western de King Vidor
Avec Jennifer Jones, Gregory Peck, Joseph Cotton

On aurait tort de croire que notre époque produit les seuls films captivants, ou même d'affirmer que les seuls bons films datent des années 70 par exemple : ce n'est pas parce qu'un film a été produit dans les années 1940 qu'il perd de sa vigueur et doit sembler plus pâle que d'autres films contemporains de grande envergure. C'est d'ailleurs le mot résumant à lui seul Duel au soleil : d'envergure, ce film l'est, parfait par son interprétation, son scénario, par l'attention esthétique portée à chaque plan, ce film soutient la comparaison avec les plus grands classiques, et même Autant en emporte le vent de 1939. Qu'ont en commun ces deux films ? Tout à fait représentatifs du cinéma hollywoodien des années quarante, une période majestueuse et productive du cinéma américain, une scène sur laquelle s'affrontaient alors acteurs et producteurs et dont plusieurs fresques magnifiques sont sorties malgré tout, on y reconnaît la marque de David O. Selznick, un producteur indépendant admiré et respecté. Celui-ci s'est fait connaître en réalisant les premières œuvres américaines d'Alfred Hitchcock comme Rebecca en 1940, mais on ne comprend la mesure de son talent que par les projets de démesure qui aboutirent à deux des chefs-d'œuvre les plus aboutis du cinéma américain. L'un d'eux est justement Duel au soleil, qu'il a produit et dont il a écrit le scénario, et ce qui ne surprendra pas, c'est qu'il l'a fait pour sa nouvelle épouse, Jennifer Jones, qui tient là le rôle principal. Dans ce film, on reconnaît son grand esprit, comme s'il faisait figure de Martin Scorsese de cette époque. Justement, Martin Scorsese a expliqué qu'il avait vu ce film à 4 ans avec sa mère et que cela lui avait causé un véritable choc cinématographique par les couleurs vivantes, les coups de feu, les relations entre les sexes, chauffées à blanc, et aussi sauvages que l'Ouest américain. Sa présence aurait servi d'alibi à sa mère pour aller le voir, ce film ayant été rejeté par l'Église catholique (qu'elle qualifiait de débauche dans la boue), et donc très mal vu par les bien-pensants.

King Vidor a réalisé ce film caliente, bien qu'il n'ait pas été un des maîtres du genre western à ce moment. Son intérêt pour « le plus grand que la vie » (‘bigger than life') se remarquait toutefois déjà dans ses autres films, comme La Foule en 1927, ce qui le rapproche de Fritz Lang, qui réalisait aussi des films où le personnage se voyait écrasé par un ensemble tout-puissant. C'est donc surtout avec les encouragements de David O. Selznick, par sa totale implication, qu'il est arrivé à entreprendre ce tournage. L'association, comme on le constate, s'est révélée fructueuse.

Situé au Texas, ce film présente un personnage principal féminin : c'est Pearl (Jennifer Jones), une jeune femme mi-blanche et mi-indienne, complètement séduisante à sa façon. Son père a épousé une « squaw » et il est considéré comme un paria par la communauté : sa femme le trompe sans gêne, et un soir, il abat celle-ci et son amant, puis se trouve condamné à la pendaison. Il envoie donc sa fille chez une ancienne amie, Laura Bell, en espérant que Pearl apprendra à devenir une dame. Laura l'accueille gentiment mais son mari le sénateur n'apprécie pas du tout qu'une demi-indienne vienne les importuner. Les deux fils du couple tombent sous le charme de Pearl : l'un se nomme Jamie, un gentleman qui garde ses sentiments pour lui, l'autre Lewton, un petit vaurien prétentieux qui se jette à sa tête le premier moment venu, comme si elle lui appartenait déjà. Pearl résiste parce qu'elle a l'impression de devenir une « traînée » comme sa mère, mais c'est un duel à mort qui commence entre ces deux personnages que quelque chose rapproche dans leur malheur : la jeune fille est malgré elle attirée par Lewton. L'autre frère s'en montre bien désolé, il doit quitter pour une autre ville et promet de revenir la chercher.

En même temps, une seconde histoire se met en place, c'est une lutte politique entre le Texas et le reste des États-Unis qui veulent prendre de l'expansion, que l'on comprend par l'opposition entre les deux frères : lorsque le chemin de fer menace de passer sur les terres de son père, Jesse encourage la progression des rails même s'il sait qu'on le chassera du domaine, son père ne se laissant pas faire, déterminé à lutter à mort. L'autre fils, Lewt, pourtant paresseux et aimant la bagarre, défend son père et essaie de décourager les efforts du chemin de fer en représentant bien les attitudes texanes conservatrices.

Dans ce film, on a donc vu large sur tous les plans, tant par l'histoire double que par les points de vue : vues d'ensemble du paysage et gros plans sur les visages aux moments opportuns nous permettent de tout saisir. Tout est représenté, les extrêmes les plus flagrants, le progrès et la conservation, l'amour et la haine. C'est par ses scènes d'une beauté à couper le souffle qu'on se rappelle de Duel au soleil : le soleil devient rouge et fait penser à du sang, et la menace de la mort qui plane constamment. S'il n'est pas encore versé, on n'en est qu'à deux doigts... Mourir pour défendre son domaine, mourir pour défendre ses sentiments, voilà les positions que les personnages sont prêts à assumer.

N'oublions pas à propos de cette fresque la collaboration de plusieurs réalisateurs : c'est bien King Vidor qui est responsable du résultat final, mais plusieurs autres ont apporté leur touche personnelle : Otto Brower, William Dieterle, Joseph Von Sternberg et plusieurs autres ont dirigé quelques séquences ; cette hétérogénéité des paternités apparait aussi pour la photographie : trois directeurs ont travaillé en harmonie durant les prises de vues. Cela peut expliquer la fascination esthétique exercée par ce film, mêlant le naturalisme à l'expérimentation de la couleur, chatoyante. En plus, la voix off est bien celle... d'Orson Welles, ce qui fait passer le film du mélodrame à la fable alors que sa voix résonne comme celle du narrateur d'un conte avec images. Ainsi, le film ne se conforme pas à tous les codes du western puisqu'il propose une excursion un peu plus loin dans le légendaire et l'imaginaire mythologique, comme on le verra dans la scène finale, la plus reconnue. C'est l'hétérogénéité du film qui fait ainsi sa richesse et qui le rend unique au monde.

La préoccupation centrale du film reste celle du personnage féminin principal, Pearl, plus que celle des deux frères opposés. La jeune femme, double par son origine, ressemble étrangement à son cheval, Pinto, que Lewt lui a donné au début de l'histoire, blanc et noir comme elle, aimant la liberté autant qu'elle : alors qu'elle ne savait pas monter, le cheval devient son meilleur ami, et c'est à lui qu'elle va confier ses joies et ses peines, c'est à lui qu'elle fait confiance pour l'emporter loin de ses malheurs, elle boit à la même eau que son cheval, devenant elle aussi animale. Comme les Indiens, elle reprend des intentions vengeresses et poursuit Lewt, devenu hors-la-loi, parce qu'il a tué un homme plus âgé qui voulait l'épouser, dans un but que l'on devine sans peine. Les amants, comme dans une tragédie grecque, ne sont alors unis que dans la mort, chacun responsable de la mort de l'autre et l'aimant quand même, voulant se faire pardonner aux derniers instants. Trop tard, c'est seulement dans la mort qu'ils pourront s'entendre, et le désert se referme sur leurs cadavres et leur amour. Un des plus grands moments de passion dangereuse et meurtrière du cinéma américain.


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