Tim Burton
le 04/01/2009 - par Diane et Marie Sarah pour CQN Il y a 3 commentaires. Réagissez vous aussi !Si ce cinéaste est définitivement inclassable et sans cesse là où on ne l'attend pas, nombre d'empreintes caractéristiques mâtinent ses films selon un fil rouge -pour ne pas dire noir-, tortueux mais toujours visible en filigrane.
Les trois S de Tim Burton (Sombre, Sucré et Sanglant)
Des spirales dans les escaliers ou au bout d'une montagne enneigée, des rayures blanches et noires ou du cuir noir, un vrai géant, des épouvantails, des loup-garous, un humour noir ou jubilatoire, Noël ou Halloween, des siamoises, des lames, Johnny Depp pâle, vêtu de noir et épris d'une jeune fille blonde, une musique singulière et inspirée signée Danny Elfman... si vous rencontrez l'un ou plusieurs de ces critères, pas de doute, vous êtes quelque part chez Tim Burton.
Car si ce cinéaste est définitivement inclassable et sans cesse là où on ne l'attend pas, nombre d'empreintes caractéristiques mâtinent ses films selon un fil rouge -pour ne pas dire noir-, tortueux mais toujours visible en filigrane.
Ainsi, les ciseaux d'artiste d'Edward aux Mains d'Argent deviennent de meurtriers rasoirs chez le barbier Sweeney Todd ; Johnny Depp y est plus âgé et rongé par le désir de vengeance, comme si l'Edward incompris et rejeté qu'il fut quinze ans auparavant avait décidé de se faire meurtrier pour oublier ce passé et une certaine jeune fille blonde dont on l'a séparé.
Ainsi Sleepy Hollow est tourné alors que Tim Burton songe déjà à Sweeney Todd, dix ans avant sa réalisation. On y retrouve le même univers sombre et gothique, la même photographie sépia ou presque en noir et blanc, et les mêmes cadavres décapités à la lame blanche.
Ainsi retrouve-t-on dans Charlie et la Chocolaterie la même critique sous-jacente et acerbe de la bourgeoisie arriviste et étroite d'esprit que dans Les Noces Funèbres ou dans Edward aux Mains d'Argent, ou la même maison tordue d'Helena Bonham Carter Burton que dans Big Fish.
Mais au-delà du conteur à l'univers sombre et poétique, parfois joyeusement délirant et gustatif comme dans Charlie et la Chocolaterie, résolument danse macabre dans le drame musical Sweeney Todd, Tim Burton est un cinéaste qui s'est aussi inspiré de sa propre vie.
Ainsi tourne t-il Big Fish, histoire centrée sur les relations entre un père et son fils qui s'apprête à le devenir, alors que lui-même l'est depuis peu et qu'il vient de perdre le sien. Et si l'atmosphère est bien plus légère que ses films plus sombres, on y retrouve sa griffe particulière : sorcière, loup-garou, géant et poésie débridée.
C'est également le début d'un nouveau cycle : les personnages solitaires de ses films précédents (Edward, Ichabod Crane dans Sleepy Hollow ou Jack dans l'Etrange Noel de Mr Jack) ont désormais des velleités de famille, que l'on retrouvera dans ses films suivants, Charlie et la Chocolaterie ou Sweeney Todd.
Fortement inspiré par Roald Dahl -il a d'ailleurs débuté sur le tournage de James et la Grosse Pêche-, Edgar Allan Poe, Frankenstein ou le cinéma expressionniste allemand, Tim Burton a su en vingt ans bâtir un univers aisément identifiable, mais définitivement inimitable et inclassable.
Que ce soit le diamant noir aux arêtes sanglantes qu'est Sweeney Todd, ou celui plus doux et innocent qu'est Edward aux Mains d'Argent, qu'il s'agisse des bijoux d'humour et de musique que sont Les Noces Funèbres, Charlie et la Chocolaterie ou L'Etrange Noël de Monsieur Jack, Tim Burton se renouvelle sans cesse sans se départir de sa griffe, qui en fait l'un des rares cinéastes à aligner succès critique et ommercial.
Pourtant, le parcours n'a pas toujours été facile, et ses délires créatifs pas toujours compris. On lui reproche le happy end mièvre des Noces Funèbres, le kitsch indigeste de Charlie et la Chocolaterie - en dépit de ses 207 millions de dollars de recette et de son inspiration jouissive-, l'expérimentation hasardeuse que fut Mars Attacks ! ...
Mais Tim Burton n'a pas dit son dernier mot. Dix après que l'idée ait germé dans sa tête, il met en scène le drame musical et sanglant Sweeney Todd, qui remet tout le monde d'accord. Ni mièvrerie ni kitsch, tout est noir et sans concession, mis en musique sans fioriture. La critique et le public sont au rendez-vous, Johnny Depp et Hélène Bonham Carter Burton récompensés, même si l'épouse du sieur Burton avoue s'être "crevé le cul" pour réussir à chanter dans le film.
« Tim Burton a-t-il encore du talent ? » se demandait Première en septembre 2008. La réponse est un grand oui, preuve en est de son dernier film.
Pourquoi une telle gourmandise pour les oeuvres de Tim Burton ?
Tim Burton fait rêver et réfléchir. Chacun de ses films diffère par son propos mais porte sa griffe caractéristique, débridée, parfois hallucinée, mais toujours inspirée. Il nous fait aimer les monstres et mépriser les hommes, il nous divertit tout en nous faisant réfléchir sur l'Autre ou la différence, il pointe sans accuser.
Ses personnages « monstrueux » existent réellement, comme le nain Deep Roy dans Charlie et la Chocolaterie et Big Fish, ou le géant Matthew Mc Grory (malheureusement disparu en 2005, faut d'avoir pu stopper sa croissance) dans ce dernier film. Pas de fausse bonne morale chez Tim Burton.
Ayant construit un univers à part qui l'empêche d'être catalogué tout en jouant sur des éléments récurrents, le cinéaste s'est taillé un royaume à part dans le paysage cinématographique, suscitant la curiosité à chacun de ses nouveaux opus.
Une adaptation d'Alice aux Pays des Merveilles est en chantier, pour une sortie prévue en 2010. Johnny Depp y jouera le rôle du chapelier fou, et le film sera produit par Walt Disney Pictures, le tout premier employeur de Tim Burton. La boucle est en quelque sorte bouclée, même si la carrière du cinéaste est loin d'être terminée -et on en redemande !.
A noter également, une adaptation de Frankenstein en 3D prévue pour 2011. Tim Burton renoue ainsi avec l'un de ses monstres favoris.
1988 : Beetlejuice 73 millions de dollars
1989 : Batman 251 millions de dollars
1990 : Edward aux Mains d'Argent 56 millions de dollars
1996 : Mars Attacks ! 37 millions de dollars
1999 : Sleepy Hollow 101 millions de dollars
2003 : Big Fish 66 millions de dollars
2005 : Charlie et la Chocolaterie 206 millions de dollars
2005 : Les Noces Funèbres 53 millions de dollars
2007 : Sweeney Todd 51 millions de dollars
2010 : Alice in Wonderland (en préparation)
2011 : Frankenstein 3D (à venir)
Tim Burton est un farouche opposant des trucages numériques, il a donc utilisé des marionnettes évoluant dans des décors réels pour l'Etrange Noel de Mr Jack et Les Noces Funèbres notamment.
Contrairement à une idée reçue bien ancrée, Tim Burton n'a pas réalisé L'étrange Noël de Monsieur Jack, mais il en a écrit le scénario, basé sur un poème, Le Corbeau (très inspiré d'Edgar Allan Poe), dont il est l'auteur.
Tim Burton et les monstres : « Mon truc à moi, ce sont les monstres. Déjà, môme, je les aimais. Je me sentais proche d'eux : en marge de la société et incompris, comme eux. De plus, j'ai toujours eu un faible pour les outsiders, ceux que l'on pense méchants alors que, en fait, ils ne le sont pas. Ce sont des personnages attachants, très intéressants à explorer. »
En 2007, Tim Burton a reçu un lion d'or récompensant l'ensemble de son oeuvre à la 64ème Mostra de Venise.
Tim Burton: le rejet du consensuel
Son esthétique, il en pose les fondements dans son premier court métrage, Vincent, réalisé en 1982 alors qu'il travaille encore aux studios Disney. Dans l'univers disneyen, le bien et le mal ne passent jamais dans le corps d'un même personnage. Tim Burton, lui, met en place dans Vincent un imaginaire très particulier, torturé, rongé de l'intérieur. Il met en images, par une série de plans troubles (dans lesquels le rappel de l'expressionnisme allemand est on ne peut plus évident), les pensées d'un enfant de sept ans dont le rêve est de devenir Vincent Price, icône des films d'épouvante qui, à ses heures perdues, mène une vie d'aristocrate désabusé vêtu d'un peignoir et d'une lavallière, fumant des cigarettes perchées au bout d'un porte-cigare, comme le Penguin qu'on retrouvera dans le Batman Return. Toute la fraîcheur de ce premier opus réside dans le ton, entre comédie d'horreur et satire sociale, et dans le sujet même du film dont la visée consiste à exprimer les fantasmes délirants, qui obsèdent ce petit garçon dont les lectures passionnées nourrissent l'imaginaire destructeur. Dopé aux livres de Poe, Vincent Malloy, apparaît comme perdu dans un environnement hostile à sa créativité (ici, une banlieue trop cloisonnée et bien pensante pour ses fantasmes de destruction). Cette idée d'une inadéquation majeure entre un personnage démiurge et un monde édulcoré se retrouve chez de nombreux auteurs romantiques, dans leur réflexion sur le statut de l'artiste. Ainsi l'enfant meurt tué par son délire dans Erlkönig de Goethe, comme Vincent à la fin du court métrage, quand l'inadéquation devient si forte que son imaginaire prend le pas sur la réalité. Nombreuses sont les références, dans ce court métrage, qui placent d'emblée Tim Burton dans la lignée de ces auteurs, Shakespeare, Poe, Schiller, Goethe, dont les personnages incarnent la solitude de la démarche créatrice. Et le danger de folie qui en découle.
Cette thématique de la mise en retrait du monde se double d'un procédé formel (le cadrage de corps sans têtes) qui montre bien cet effet de dépersonnalisation et d'anonymat qui caractérise l'univers immédiat de Vincent. Les têtes tronquées et les plans de corps filmés du cou aux genoux contribuent à affirmer une idée qui hante l'univers de Tim Burton : le monde social est constitué de corps sans âmes et de masses corporelles indifférenciées.
Ce court métrage renvoie au refus massif et sans appel des canons en vigueur et plus particulièrement ceux de Disney. En fait, cette allusion au spectre de Vincent Price permet à Burton de confirmer son allégeance à une certaine forme de contre-culture et, de façon plus subtile, à un univers où les valeurs traditionnelles (le bien / le mal, le beau / le laid) sont mises à mal et parfois même inversées. Via cette figure singulière et caricaturale, Burton met en avant une attitude qui guide l'ensemble de son oeuvre, cette nécessaire revendication d'un imaginaire morbide : le grotesque, qui devient effectivement, chez lui, une valeur anti-disneyenne (s'il en est). Il faut entendre par grotesque le sens que lui conférait Victor Hugo lorsque, opposant cette notion au sublime, il montrait en quoi le grotesque est finalement l'expression du composite et de la disproportion (dont l'effet est à voir dans plusieurs détails : le fusil interminable du Joker, le nez démesuré du Penguin, cette figure du plus-que-géant dans Big Fish ou encore l'armure ambulante du chevalier sans tête dans Sleepy Hollow, autant de signes qui pointent du côté de l'excès et du difforme). Mais plus profondément encore, le grotesque se réclame du composite et du bas, trouvant ainsi son expression dans la figure de la gargouille dont les personnages burtoniens seront tous plus ou moins, après Vincent, des dérivés. Leur entrée est souvent marquée par un effet de peur, ces personnages étant d'emblée considérés, par leurs attributs physiques, comme des sujets dénaturés potentiellement agressifs. Se produit ainsi un effet de distanciation. L'espace entre les personnages se creuse, le héros ayant pour effet premier de rebuter ou d'effrayer. Il se découpe ainsi, par rapport à son environnement, en raison de sa difformité et de son extravagance, voire même par la seule présence d'un membre étrange (des mains-ciseaux, un nez protéiforme, un sourire fixe et béat) pourtant constitutif de son organisme.
Ce refus américain de subir la blessure et la défaite, phénomène occulté par Disney, sera stigmatisé par Burton qui tient à pointer sa caméra sur la part d'ombre que renferme cet optimisme social. Il s'agit en effet de favoriser l'exploration visuelle et narrative de la blessure (pas tant physique que psychique) qui correspond, dans bien des cas, à la perte irréversible du lien social. Comme Edward Scissorhands retournant dans son château, fuyant une banlieue inspirée d'un univers Disney, aux couleurs pastels, insipide mais dangereuse pour tout ce qui ne lui ressemble pas.
3 commentaire(s)
Très bons articles. Grand amateur de Tim Burton je trouve votre analyse incroyablement juste, elle m'a éclairé sur de nombreux points (l'émotion que procure les films de Burton sont parfois compliqués à expliquer)
par renaud, le 2009-01-07 11:28:00
excellent site qui nous a bien aidé pour notre TPE nous vous remercions grandement
par tachou et kachou, le 2009-11-20 16:48:00
ouai, g bien aimé ton texte mais serait il possible que tu men dise plus sur lintéret de ses films?dans quels buts créé t il des mondes étranges?
par amandine, le 2009-12-16 14:22:00
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