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Toutes les reprises

La comtesse aux pieds nus

La comtesse aux pieds nus

1954. Film américain, écrit, réalisé et produit par Joseph L. Mankiewicz
Avec Humphrey Bogart et Ava Gardner


En 1954, Joe Mankiewicz, qui vient d?enchaîner onze films depuis 1945, veut mettre en scène l?histoire d?une « Cendrillon moderne ». Son conte commence mal puisque la scène d?exposition du film s?ouvre sur les funérailles, en grande pompe, de ladite Cendrillon auxquelles assistent tous les acteurs de sa vie. C?est Harry Dawes (sous les traits d?Humphrey Bogart), son ami de toujours, réalisateur autrefois à la mode, aujourd?hui usé et vieillissant, qui est le premier des quatre narrateurs à nous donner sa vision des faits marquants de la vie tumultueuse de la modeste chanteuse de cabaret espagnole Maria Vargas (splendide Ava Gardner) devenue trop vite star adulée à hollywood. Le film nous raconte la tragédie d?une femme splendide et pleine de talent qui ne fut pourtant jamais plus qu?un objet que les hommes de pouvoir s?amusèrent à se disputer sans qu?aucun d?eux ne l?aime vraiment. Maria était en fait destinée à ne jamais trouver chaussure à son pied, même auprès du beau comte italien Torlato-Favrini qui parvient l?épouser, mais qui s?avère n?être qu?un prince charmant de pacotille.

Joseph L. Mankiewicz doit sans doute beaucoup à son nom imprononçable d?être si méconnu du grand public. Pourtant la riche filmographie de ce véritable auteur a tout pour plaire au plus grand nombre. Réalisateur de vingt films, il est réputé pour être le « maître des mots », des répliques assassines. Ainsi qu?il le justifie, « depuis qu?il s?est compromis en se mettant à parler, le cinéma a le devoir de dire quelque chose ». Mankiewicz est un narrateur hors pair, un architecte du récit, pour qui rigueur et précision sont les atouts clés pour réussir un grand film.

Né en 1909 à New York d?un père professeur brillant, extrêmement sévère et tyrannique, immigré allemand, Joe vécut dans l?émulation de sa rivalité avec son frère de douze ans son aîné, Hermann, dont les talents de scénariste éclatèrent très vite au grand jour. C?est ainsi que ce dernier obtint en 1941 l?Oscar du meilleur scénario avec un certain ? « Citizen Kane » ! (on dit même que le fameux Rosebud serait autobiographique, reflet de son enfance opprimée par la sévérité de son père). Le cadet des Mankiewicz ne fut pas en reste et entra dès l?âge de 20 ans dans l?industrie cinématographique dont il gravit progressivement tous les échelons (scénariste, puis producteur avant de passer avec succès à la réalisation).

Joe connut l?apogée de son succès très vite puisqu?il réalisa en 1949-1950 le double doublé (non, il n?a pas remporté la coupe et le championnat) en remportant les oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur deux fois consécutivement (pour « Chaînes Conjugales » avec Kirk Douglas et Linda Darnell d?abord, pour « Eve » avec Bette Davis ensuite). Il enchaîna avec succès des films dans tous les genres : mélodrame fantastique (« Le fantôme de Madame Muir » avec Gene Tierney), film d?espionnage (« L?affaire Cicéron »), western (« Le Reptile »), films « théâtraux » (« Guêpier pour trois abeilles », « Le Limier ») et fresque shakespearienne (le tumultueux « Cléopâtre » avec Elizabeth Taylor).

Pour la Comtesse, Mankiewicz a pour la première fois les mains libres en tant que producteur et réalisateur. C?était sans compter sur la censure qui l?empêcha de faire du comte italien un homosexuel ou un impuissant et le força à inventer une histoire de blessure de guerre. Mais ce film reste le chef d??uvre de son auteur. Il y réalise plusieurs scènes d?anthologies et prouve sa maîtrise de la mise en scène : le film est ponctué de huit flash-back rigoureusement enchevêtrés et l?on voit pour la première fois une scène tournée deux fois selon deux points de vue différents, ce qui en change toute sa signification. Mankiewicz s?interroge sur les limites entre l?illusion et la réalité : en épousant un comte, Maria croit quitter l?illusion (le cinéma) pour rentrer dans la vie réelle sans savoir que son mariage n?est qu?une imposture. Aussi, lorsque Harry admire le talent de Maria à se servir de la lune comme d?un spot lumineux, c?est bien un spot et non la lune qui éclaire non Maria mais l?actrice Ava Gardner? La magie du cinéma repose bien là, se servir de l?illusion pour faire croire au réel. Mankiewicz, ce grand séducteur n?aura de cesse de jouer sur cette opposition. On ne peut que regretter qu?il ait achevé sa carrière en 1972 après « le Limier » avant de s?éteindre définitivement en 1993.


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24/04/2003


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