Mulholland Drive

le 13/09/2002 - par Fred Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

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Mulholland Drive Comme à la sortie d?Eyes Wide Shut, la plupart des critiques, incapables de justifier leur avis sur Mulholland Dr., se sont contentés de louer, à grand renfort de superlatifs,une mise en scène brillante et des actrices éblouissantes. Ils se sont bien gardés d?approfondir le rapport rêve/réalité, systématiquement évoqué, et la signification générale du film. En témoigne les commentaires concernant le choix qui est fait par la brune Laura Elena Harring du prénom Rita : tous y ont vu, et cela est suffisamment explicite dans le film, une référence à l?actrice qui a incarné avec Gilda, la femme fatale et mystérieuse du cinéma hollywoodien. Le fait que Gilda, dans le film de Vidor, soit un personnage cherchant à oublier son passé, n?est probablement pas étranger à ce choix. Mais plus encore, il faut savoir que Rita Hayworth était atteinte de la maladie d?Alzheimer.
Outre une signification incertaine et mystérieuse, Mulholland Dr. possède plusieurs similitudes avec le dernier opus de Stanley Kubrick. Certains avaient remarqué, avec justesse, dans Eyes Wide Shut la présence d?éléments rappelant les précédents films du maître (une Lolita, les masques d?Orange Mécanique, une affiche avec une inscription ? Bowman ? ( nom du personnage principal de 2001)?). De même, il y a dans Mulholland Dr., beaucoup de références aux précédents films de Lynch. La structure en boucle rappelle bien évidemment celle de Lost Highway, le club Silenzio ressemble beaucoup au petit théatre du radiateur dans Eraserhead, le baiser que se donnent les deux Camilla Rhodes est identique à celui que Laura Palmer donne à une de ses amie. Le film possède d?ailleurs plusieurs points communs avec Twin Peaks, Fire walk with me : dans les deux films il existe un monde parallèle et mystérieux, entouré de rideaux, où tout semble se décider : il est fréquenté par des personnages étranges, mais certaines personnes ? réelles ? y ont accès?
Mais c?est avant tout le sentiment d?être complètement perdu qui est commun aux deux films ! Comme lorsqu?on voit le film Twin Peaks sans avoir vu la série télé, on a l?impression qu?il nous manque un certain nombre d?éléments nécessaires à la bonne compréhension du film. Il faut savoir que Mulholland Dr. était à l?origine un pilote destiné à devenir un feuilleton TV du type Twin Peaks. Un pilote est, en général, destiné à introduire un univers et des situations de telle sorte que le spectateur ait envie de connaître le suite. C?est pourquoi la première partie explore tant de pistes qui ne seront pas toutes exploitées par la suite. On peut alors se risquer à une interprétation : Mulholland Dr., loin d?être réductible à un film sur Hollywood, parle de sa propre création (réalisation, longue maturation?). L?analogie entre la petite boîte et la télévision vient tout de suite à l?esprit. Quand le cow-boy s?adresse à Diane Selwyn endormie en lui disant qu?il est temps de se réveiller, c?est peut-être au projet qu?il s?adresse. Ce dernier a dormi suffisamment longtemps : il est temps de le reprendre et de lui donner une forme définitive. Dès lors, David Lynch va s?amuser à nous remontrer des séquences qu?on croit avoir déjà vues, en intervertissant les personnages et en changeant leur jeu : les paroles seront identiques, mais comme le montre la séquence du club Silenzio, tout est déjà pré-enregistré, il ne reste qu?à trouver un acteur pour jouer (voire interpréter, comme semble le montrer la séquence du casting où Betty joue pour la deuxième fois et d?une manière complètement différente la même scène). Le film peut d?ailleurs être vu comme un film sur les acteurs de cinéma : sur la difficulté qu?il peut y avoir à différencier le réel de la fiction (? Don?t play for real until it gets real ? dit le réalisateur tocard à Betty) ; rejoignant ainsi la thématique du Sunset Blvd de Billy Wilder, cité dans le film. A force d?endosser la peau de personnages différents, certains acteurs ne savent plus tout à fait qui ? ils sont ?. Qu?est ce qui définit le mieux leur personnalité ? Ne serait-ce pas les rôles qu?ils ont pu jouer ?
Le thème de l?ascension y est aussi fortement présent : il est symbolisé par les collines de Hollywood et la route de Mulholland, sinueuse et bordée de dangers. Les deux versants du rêve hollywoodien y sont évoqués : on peut ainsi voir l?histoire de Betty comme les deux faces d?une même réalité ! Enfin on peut aussi y voir un film sur deux filles tellement obnubilées par le cinéma qu?elles se croient dans un film. L?argent trouvé dans le sac de l?amnésique, l?accident dont les flics ne veulent pas parler etc. font croire aux deux filles que leur histoire pourrait être liée à une affaire criminelle. Les séquences où l?on voit une organisation mafieuse imposer ses règles à un jeune réalisateur, et s?inquiéter de la disparition d?une actrice, conforte le spectateur dans cette idée. Mais ces chimères sont ridiculisées dans la séquence où Rita et Betty se rendent au domicile de Diane Selwyn. Effrayées par une voiture de mafieux arrêtée devant la résidence, elles se baissent dans le taxi puis prennent à nouveau peur quand elles aperçoivent un garde qui pourrait être armé à l?entrée de la résidence. Il s?agit en fait d?un chauffeur qui attendait son client. Il faut donc reconsidérer tout ce qu?on a vu précédemment. Il n?y a peut-être aucun lien entre ce qu?on a voulu trop rapidement rapprocher. Une séquence parmi tant d?autres : quand le tueur à gage demande à une prostituée si elle n?a pas vu une nouvelle fille dans le quartier répondant au signalement de Rita, le rapprochement n?était il pas un peu forcé ? On ne voit pas pourquoi Rita après son accident irait se réfugier dans ce coin !
Le film ne peut cependant pas se réduire à ce qu?on a dit précédemment. Il explore également un certain nombre de thèmes chers à David Lynch. Il peut ainsi servir d?illustration à la fameuse théorie des hommes boules développée par Aristophane dans le Banquet de Platon. Les hommes ne chercheraient dans l?amour qu?à se joindre à la moitié dont ils ont été douloureusement séparé par les dieux à la suite d?un conflit les opposant. C?était déjà le cas du héros de Lost Highway : c?était la même femme qu?il étreignait dans ses deux incarnations. Il en va de même pour Betty/Diane et Rita /Camilla. On pourrait même dire que Betty cherche à fusionner avec sa moitié. C?est elle qui prend l?initiative de ? l?enquête ?, qui va aller de l?avant et va décider Rita à retrouver son passé. Elle est comme la Eve de Mankievitz, elle agit comme si elle voulait prendre la place de Rita. Or Rita n?existe que dans son imagination.
Mulholland Dr. est aussi un film sur la mémoire du cinéma. Il est impossible de faire du cinéma aujourd?hui sans se souvenir de ce qui a déjà été fait. Lynch essaie néanmoins de lui insuffler un souffle nouveau. Il revisite la plupart des genres majeurs du cinéma hollywoodien en commençant par le western. La colline où se situe Mulholland Dr. était un des lieux utilisés pour tourner les premiers westerns, à l?époque où les studios emménagèrent à Los Angeles (1910-1920). Le jeune réalisateur Adam Kesher s?étant installé sur ses terres, il est donc logique qu?on retrouve le cow-boy mécontent. Ce dernier emploie le ton péremptoire du cow-boy hollywoodien : c?est toujours lui qui a le dernier mot, ces propos n?autorise pas la réplique. Lynch parodie également le film de « mafieux »,et bat Quentin Tarantino sur son propre terrain avec les séquences du tueur à gage.
Enfin, on peut dire que ce qui caractérise avant tout Mulholland Dr., c?est son propos sur le silence. Pour asseoir son pouvoir, il est préférable de laisser les autres parler. C?est ce que semble avoir compris l?infirme dans son aquarium : ses deux seules paroles sont ? yes ? et ? then ?. Mais le silence est surtout source de mystère, comme nous le montre, bien évidemment, la séquence du club Silenzio. David Lynch est orfèvre en la matière puisque c?est un des rares cinéastes avec Stanley Kubrick à avoir compris l?importance de ne rien dévoiler sur les trucs employés et sur la signification générale de ses films. C?est à chacun de trouver le sens du film (s?il y en a un !) puisque personne ne voit le film de la même façon. Par son silence, il laisse donc au spectateur ébloui par la beauté de son film, l?impression que son film est foisonnant de richesse?


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