Les candidats à la traversée de l'Eurasie en train se demandent souvent ce que l'on peut bien faire dans un train pendant cinq jours. Voici un compte-rendu parmi tant d'autres du voyage Moscou-Irkusk en juin...
11 juin - 11h35 - Deux heures avant le depart
Nous quittons notre hotel russe indigne des pires heures noires de la russie sovietique dont les parquets couverts de poussieres et de dechets des occupants precedants rivalisaient d'horreur avec les douches et les toilettes communes sur le palier. Glauque et cher, le Tsentralnaya avait neanmoins le bon gout de se trouver sur la rue Tveckaya, les champs elysees moscovites. Mieux encore, on trouve a deux cent metres de la le trop celebre cafe pouchkine dont le chocolat comme la carte des desserts du chef francais prouvent a chaque instant et a chacun de nous que oui, Dieu existe. Et il est en chocolat. Mais ce matin, nul temps libre pour notre visite quotidienne au temple du dessert et de l'atmosphere chaude des boiseries decadentes de fin de siecle. Direction la boutique adjacente a l'hotel : Essiliev ; quelque part entre Edgar, Fauchon et le supermarche du Bon Marche. Quitte a passer cinq jours et quatre nuits dans un train, autant le faire bien.
13h25 - dix minutes avant le depart
Nous arrivons largement en avance devant la locomotive diesel de metal lourd qui exhibe un design bauhaus sous les couches de peinture verte accumulees par les ans. Une merveille. Notre wagon est le premier et le dernier se dresse devant nous. Autant dire qu'avant d'aller au bout du monde, il faudra d'abord se rendre au bout du quai.
13h35 - Depart et premier jour
Le train s'elance a l'heure exacte deux minutes apres que nous ayons place nos sacs sous les sieges. Il etait temps. Le wagon de troisieme classe comprend une dizaine de compartiments de 6 personnes non fermes mais avec des cloisons entre chqaue groupe de six. Les lits sont superposes deux a deux. C'est-a-dire qu'il y a 4 personnes dans de que l'on pourrait appeler un compartiment et deux plus ou moins perpendiculaires dans le couloir. Nous avions bien precise notre volonte d'avoir trois lits dans la partie compartiment pour ne pas trainer dans le passage des russes saouls qui ne manquent pas de vous ecraser les jambes a chaque deplacement. Mais notre wagon est en fait en tete du train et personne ne passe devant nous. Une bonne place finalement.
D'autant plus que si la jeune fille du couloir qui semble voyager avec sa grand mere nous a lance un regard distant et parait se desinteresser de nous tout en preparant son lit avant de s'endormir, le jeune Russe assis a nos cotes, Ivan, parait amuse. Le temps de manquer d'arracher la fenetre baillonette du compartiment pour tenter d'accerder a de l'air frais et de la bloquer avec une bouteille d'eau de fortune, Ivan a disparu. Il revient avec quatre bieres. Ce voyage commence bien. Trois bieres chacun, du Russe et de l'Anglais plus tard nous decidons de sortir les vicuailles pour festoyer avec notre nouvel ami. Nous pensions que les Russes monteraient avec des montagnes de nourritures diverses pour le trajet mais la plupart d'entre eux paraissent avoir pris le train les mains dans les poches. Nous sortons donc le fromage, le pain et un beau poulet parfaitement roti et assaisonne pour notre picnic de luxe.
Deux bieres encore plus tard, Irina, la jeune fille qui faisait semblant de dormir dans le couloir et de nous ignorer n'y tient plus. Elle nous rejoint et vient joindre son Anglais a celui d'Ivan pour aider notre russe defaillant. La jeunesse du monde se retrouve et s'aime dans un meme elan pour le poulet roti et la biere russe auxquelles vient s'ajouter quelques bouteilles de vodka orange. Une conclusion s'impose : quand on a cinq jours a tuer dans un train, autant etre saoul.
Second jour
Reveil difficile. Les restes d'un poulet roti tronent sur la table du compartiment et la responsable de wagon nous explique peu aimablement qu'il serait temps d'evacuer les innombrables bouteilles de verre ocre qui jonchent le sol et roulent au rythme du roulis de la masse de metal qui nous enfonce toujours plus loin dans la Siberie. Irina pour Ekatirinburg nous quittera ce soir, Ivan pour Novocibiersk nous abandonnera demain soir. Nous ne laisserons le navire que le matin du cinquieme jour. Les wagons du transsiberien comportent chacun deux chefs de wagon a qui incombe la fabuleuse responsabilite de gerer les draps, de s'assurer que tout se passe bien, de laver par terre, de vider les poubelles, de grogner sur les etrangers qui prennent plaisir a prendre ce train et semblent s'amuser tandis que les vrais russes attendent, avachis et desabuses, d'arriver a destination. Francois-Xavier parait meme leur souffre-douleur favori ; peut-etre a cause de sa barbe mal rasee. Ces chefaillonnes de fortune ferroviaire sont deux par wagon et se relaient. Elles ne quittent le train qu'a destination et dorment donc sur leur lieu de travail pendant la semaine que dure le voyage. Notre train a pour destination Chita, une ville de Russie un peu avant Vladivostock. Mais si vous connaissez : c'est un des territoires du Risk.
La chef de wagon excedee nous explique donc que si nous souhaitons renouveler nos exploits de la veille, il serait de bon ton que nous nous deplacions vers le wagon restaurant. Une seconde de concertation nous permet de conclure que le meilleur moyen de bien occuper 5 jours et 4 nuits en train et de rencontrer des Russes est probablement de continuer sur notre lancee. Le wagon restaurant a le cachet veilli des rades parisiens qui n'ont pas ete renoves depuis des lustres. Les naperons vaguement blanc et le formica se disputent aux vases d'arcopal qui continennent quelques vagues brins de muguet. Pour autant, les prix n'y sont pas excessifs et le calme relatif conjugue a l'espace qu'il propose en fait un agreable lieu de villegiature. Les bieres et les plats s'enchainent. Nous avons deja passe deux ou trois fuseaux horaires depuis Moscou mais comme tout le systeme de train russe st a l'heure de Moscou, nous n'avons pas ajuste nos montres. Plus personne ne sait donc quelle heure il est et la journee semble un long repas.
Deux jeunes militaires russes en permission viennent s'asseoir a cote de nous pour nous rencontrer. Ils vont egalement a Irkoursk. Nous restons sur nos gardes et parlons de Russie et d'armee russe en termes grandiloquents a la limite de la flatterie. Nul besoin de les enerver plus que necessaire. Liocha et Alexei boivent avec nous et parlent de tout et de rien. L'un rentre definitivement chez lui apres la Tchechenie ; l'autre a probablement quitte un peu trop vite le cocon parental pour le role d'homme de pacotille qu'impose le beret vert. Ils nous invitent a boire avec eux du Russian juice, une forme d'ethanol pur. Pas cette fois-ci merci.
Le soir, Irina nous quitte non sans une larme a Ekaterinburg. Elle devait prendre le train trois jours avant mais elle avait pris un cafe avec un inconnu qui lui avait fair manquer plus ou moins volontairement. A court d'argent, elle avait ensuite passe trois jours dans des conditions assez etranges avec ce garcon avant qu'il ne lui paie son billet de train. Une belle histoire sordide comme on les aime. Heureusmeent, nous gardons Ivan vingt-quatre heures de plus.
Troisieme jour
Reveil a 6 heures du matin heure de Moscou. Difficile de savoir quelle heure il est localement. Probablement 9 heures. Le second poulet roti n'ayant pas resiste a la veille, nous sortons le saucisson et le fromage haut de gamme. Le poisson seche sera pour ce soir. Ivan hallucine toujours autant de nous voir sortir victuailles sur victuailles des hauteurs cachees du compartiment. Tout autant d'ailleurs que de se faire battre aux echecs par des Francais.
Nous revoici dans le wagon restaurant pour prendre quelques bieres de plus. A un arret, nous rencontrons sur le quai Sarah et Pamela, une Anglaise et une sud americaine qui voyagent ensemble et sont enfermees depuis deux jours dans leur compartiment de seconde classe. Elles ne parlent pas le Russe et l'idee d'en rencontrer les effraie. Seules dans leur compartiment de seconde classe, elles claquent des dents et boivent verres sur verre de vodka-cocal-cola en regardant defiler les forets de bouleaux. Il est vrai qu'entre les militaires en permission, les vrais et les militaires bedonnant en bleu qui titubent d'un wagon a l'autre en aboyant quelques mots imprecis, il y a de quoi. Les militaires en bleu si effrayants sont en fait apres renseignement la securite du train. D'ailleurs, a peine avons nous rencontre Pamela et Sarah depuis 5 minutes que Liocha et Alexei arrivent avec toute leur clique de joyeux lurons ivres morts. Un autre Alexei torse nu avec un bouc et un air hebete de prohete, un nomme Dimitri et bien d'autres encore dont les noms furent donnes un jour et perdus dans l'eternite. Nous voici donc sur le quai d'une gare improbable au milieu de la Siberie lances dans une seance photo des plus serieuses. Les etrangers y vont de leurs numeriques tandis que les Russes mitraillent avec de leurs lourds tromblons de plastique noir. Deux mondes s'affrontent et rivalisent de flashs.
De retour dans le wagon restaurant, les militaires restent avec nous tandis que nos deux nouvelles amies, effrayees, retournent se terrer dans leur souriciere. Quel besoin de venir si loin pour rester enfermees ? Les militaires appellent le garcon au bouc Jesus. Ce n'est d'ailleurs pas un militaire mais un vagabond. Les militaires se passeraient bien de sa compagnie. Et nous probablement aussi de la leur. Cela fait donc un par tout. Jesus est ivre mort comme rarement et offre des tournees de Russian juice a l'envie. Je l'occupe au maximum pour qu'il evite de deranger tout le monde et refuse verre sur verre de Russian Juice tout en en prenant un de temps en temps. Si c'est cela qui lui a demis le cerveau a ce point, autant ne pas y toucher. Dans ce capharnaum, Dimitri joue des chansons de Kino et de Traffim a la guitare tandis qu'Ivan aide les quatre sexuagenaires danois qui se sont assis derriere nous et voyagent en premiere a commander leur plat. Ils ne comprennent pas un traitre mot au menu.
Les bieres aidant, apres quelques chansons et quelques tours de carte, la nuit tombe vers 6 heurs de l'apres-midi heure de Moscou et Ivan, notre grand champion de karate russe au coeur d'or, nous abandonne sur le quai de Novasibiersk devant la plus grande gare de Siberie. Sur le quai, il est partage entre la joie de revoir son meilleur ami apres trois mois de travail a Moscou et la peine de quitter ses camarades de voyage, compagnons ephemeres certes mais exclusifs des trois jours les plus recents de sa vie. Adieu l'ami.
Quatrieme jour
Il reste quelques bieres sous la table que nous n'avions pas finies lors du depart d'Ivan. Le voyage touche a sa fin : plus que trente heures de train. Son depart a ete accompagne de l'entree d'une armee de jeunes gens habilles de vert kaki aux larges bottes de cuir pour marteler la terre aux pas cadences. Eux ne sont pas en permission et notre nouveau voisin de carnaval est presque aussi malade que laconique. Peut-etre n'ose-t-il plus rien tenter depuis que la fenetre du train lui est restee entre les mains lorsqu'il a vainement tente de l'ouvrir. Nous discutons tout de meme un peu et prenons quelques photos en echangeant des adresses electroniques sans trop y croire. Ses amis nous offrent tout de meme des vrais biscuits de l'armee russe. Du pain sans levure si dur qu'il doit pouvoir servir aux constructions en cas de besoin affuble d'un sachet en plastique si kaki qu'on jurerait la boite d'un mauvais jeu video. Ils en ont des caisses entieres et nous en donnent de pleines brassees. A l'evidence, ils ne peuvent plus en voir en peinture.
Nous decidons de passer la journee dans notre wagon restaurant prefere. Nous laissons donc nos affaires a la garde de la garnison qui occupe a present la moitie de notre wagon et croisons nos amis les militaires en permission calmes et a jeun. L'arrivee de leurs camarades et de grades a tres visiblement calme leurs ardeurs ethyliques. Dommage. Dans le wagon, je sors un jeu d'echec pour jouer avec Francois-Xavier qui s'absente quelques minutes de trop. A son retour, un quadragenaire russe qui mangeait tranquillement son bortch m'a deja aborde pour une petite partie. Il a trop bu ou n'a pas joue depuis longtemps ; j'en viens rapidement a bout sous l'oeil attendri d'un trentenaire russe asiatique qui nous regarde avec interet. Deuxieme Russe qui tombe. Leur predilection pour les echecs ne serait-elle qu'un vaste leurre ? Lorsqu'il quitte la table, l'Asiatique a present tres excite demande a prendre sa raclee a son tour. Il s'asseoit confiant en laissant craquer ses doigts et en arborant un sourire narquois de plaisir malsain. Il ouvre anormalement et j'enfonce mon attaque dans son etrange defense. Il est habitue a jouer contre la montre et me presse. Quelques coups a peine plus tard mon roi est a decouvert en face de ses deux tours et de sa reine. Comment a-t-il fait cela ? Je tente une defense efficace qui resiste de nombreux tours a ses attaques repetees mais en vain. Nulle issue. Il y a donc bien des Russes qui jouent correctement aux echecs ; ce garcon m'a balaye comme on ecrase un enfant insolent. En le croisant plus tard dans son compartiment, nous le trouverons en train de jouer tout seul avec son echiquier. Ce garcon est un malade mais j'aime a perdre contre de bons joueurs.
Nous croisons rapidement Sarah et Pamela mais le courant ne passe toujours pas. Nous echangeons egalement quelques adresses avec nos sexagenaires danois qui sont decidement tres sympathiques et essaient tout ce qu'ils trouvent sur le quai : glaces, crepes, thes... rien n'echappe a leurs estonacs et a leurs gorges assoiffees de sensations nouvelles au rabais. Celui avec qui nous parlons le plus se comporte meme comme un veritable adolescent. Ce n'est pas tous les jours qu'un grand pere danois vous donne un bout de sa crepe au chocolat !
Apres un diner consequent au wagon restaurant, nous prenons une derniere biere vers une heure du matin heure locale apres deux parties consecutives de la version japonaise de voyage des colons de Katan. Les Russes hallucinent de nous voir si concentres sur un jeu de societe entierement en Japonais et le wagon restaurant est ferme depuis des heures. Nous sommes de si bons clients depuis quatre jours que seuls nous sommes autorises a rester sous le regard bienveillant des tenanciers qui fument cigarette sur cigarette en jouant au backgammon. Nous avons tant bu pendant quatre jours que cette derniere biere est celle qui fait mal. Celle que vous auriez bien refusee. Celle qui est un peu de trop avec toutes les autres et qu'on sirote a petite gorgee. Comme un avant-gout de fin avant la suite.
Demain, nous quittons notre cage sur roues qui etait devenue plus qu'une maison ; comme une tanniere dans laquelle nous nous sentions en securite a l'abri de l'amour et des balles dans un caisson d'acier emmene a folle allure au milieu des forets par une vieille locomotive chancelante qui semble n'en avoir jamais assez. La nuit est tombee depuis longtemps sur les rails mais il est encore tot a l'heure de Moscou. Le decalage horaire aura dure des jours entiers et le retour sur terre sera aussi difficile que la douche sera salvatrice. Pourvu qu'ils aient de l'eau chaude a Irkursk...
28/08/2006
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