Le Bleu

le 04/04/2002 - par Clémence Willer Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

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Le Bleu

LE BLEU, SA SYMBOLIQUE ET SON HISTOIRE

La musique du mot bleu est agréable, douce, liquide. Son champ sémantique évoque le ciel, la mer, le repos, les voyages l'infini? Si le bleu fait l'unanimité aujourd'hui, c'est justement parce qu'il est symboliquement moins marqué que d'autres couleurs telles que le rouge, le blanc ou le noir. Il ne fait pas de vagues, il est calme, pacifique, presque neutre. Le bleu sécurise et rassemble : l'ONU, l'Unesco, l'Union européenne l'ont choisi pour couleur emblématique. Pourtant, le bleu est longtemps resté une couleur secondaire, effacée par le noir. Depuis l'époque romantique, il a accédé au rang de " couleur préférée ". Plus intellectuelle et symbolique que strictement matérielle, cette préférence a des racines anciennes.

Jusqu'au XVIIIème siècle, le bleu se fait discret?

C'est à partir du XI ème siècle que le bleu cesse d'être une couleur secondaire en Occident comme il l'était pendant l'Empire Romain et le Haut Moyen Age. Il devient rapidement une couleur mise à la mode par l'aristocratie. En quelques décennies, sa place dans la création artistique et le vêtement se fait envahissante. Etonnante et soudaine promotion qui témoigne d'une réorganisation totale de la hiérarchie des couleurs dans les codes sociaux, dans les systèmes de pensée et dans les sensibilités. Dans l'art, le premier personnage a être paré de bleu est la Vierge Marie, jusque là habillée de noir ou de gris, couleurs sombres, couleurs du deuil de son fils sur la Croix. Un autre grand agent de promotion de la couleur bleue est le roi de France. Depuis la fin du XIIème siècle, le roi capétien est le seul souverain d'Occident qui porte du bleu dans ses armoiries. L'azur du roi de France contribue clairement à la vogue continue des tons bleus aux XIIIème et XIVème siècles. La résistance à cette mode envahissante des bleus royaux vient surtout des pays germaniques et d'Italie où le rouge est la couleur symbolique du pouvoir impérial et de la papauté. Cette résistance n'est que de courte durée.

Cependant, en raison des lois somptuaires et règlements vestimentaires dans la Chrétienté à partir du XIVème siècle, le bleu reste dans l'ombre du noir. Ces lois laisseront des de profondes traces dans le système vestimentaire de l'époque moderne. Leur raison d'être est surtout idéologique : instaurer une distinction par le vêtement, chacun devant porter celui de son sexe, de son état, de sa dignité ou de son rang. Le vêtement doit en effet refléter les classifications sociales. Rompre ces barrières, c'est rompre avec un ordre voulu par Dieu, ce qui est à la fois sacrilège et dangereux. Si le blanc et le noir concernent avant les misérables et les infirmes, notamment les lépreux, le rouge les bourreaux et les prostituées, le jaune les hérétiques et les juifs, le vert les musiciens, les jongleurs, les bouffons et les fous, un fait semble bien établi : le bleu n'est jamais ni infamant ni discriminatoire.

Le XVème siècle est le grand siècle du noir et des couleurs sombres. Temporairement, le bleu est éclipsé. La Réforme protestante voit dans le noir la couleur la plus digne, la plus vertueuse, la plus chrétienne car partant en guerre contre la messe et ce " théâtre obscène qui ridiculise l'Eglise " (Calvin) " fait étalage de parures et de richesses inutiles " (Luther), la Réforme ne pouvait que partir en guerre contre la couleur. Le temple doit conduire les fidèles à la sainteté, et donc être simple, harmonieux, sans mélange, sa pureté signifiant ou favorisant la pureté de l'âme. Il n'y a dès lors plus de place pour les couleurs liturgiques telles que les emploie l'Eglise romaine. Progressivement, le bleu, couleur honnête, du ciel et de l'esprit est assimilé par la religion.

...pour finalement devenir la couleur préférée

Au XVIIIème, les nouvelles nuances de bleu sont en vogue partout en Europe. En Allemagne, en Angleterre et en France, le bleu est l'une des trois couleurs les plus portées avec le gris et le noir. Cet engouement nouveau est en partie lié à la liberté enfin accordée aux teinturiers d'utiliser l'indigo, matière colorante exotique que l'on importe à bas prix des Antilles et du Mexique. Jusque là, le bleu ciel (ou bleu clair) est associé aux paysans, tandis que les nobles s'habillent de bleus denses et francs. Mais la tendance s'inverse et la noblesse et la bourgeoisie se mettent à porter du bleu clair. La littérature du siècle des Lumières s'est faite l'écho de cette mode. L'exemple le plus connu est le célèbre habit bleu et jaune de Werther, le héros de Goethe dans Les souffrances du Jeune Werther, 1774. Le romantisme voue un culte à la couleur bleue. Paré de toutes les vertus poétiques, il devient ou redevient la couleur de l'amour, de la mélancolie et du rêve. Mais ce bleu s'est peu à peu transformé et noirci : en Allemagne, " blau sein " signifie " être ivre " : esprit embrumé, sens anesthésiés d'une personne qui a trop bu. En Angleterre et aux Etats Unis, " The blue hour " est la période de sortie des bureaux en fin d'après-midi lorsque les hommes vont passer une heure dans un bar pour boire de l'alcool et oublier leurs soucis au lieu de rentrer chez eux. Enfin et surtout, il faut rapprocher du bleu des romantiques le blues, forme musicale d'origine afro-américaine probablement née dans les milieux populaires au début des années 1870 et caractérisée par un rythme à quatre temps, traduisant des états d'âme mélancoliques. Le mot " Blues " est la contraction de " Blue Devils " (démons bleus) qui désigne la mélancolie, la nostalgie, le cafard, tout ce que le francais qualifie d'une autre couleur : " idées noires ". Il fait écho à l'expression anglaise " to be blue " ou " in the blue ", qui a pour équivalent allemand " alles schwartz sehen ", italien " vedere tutto nero " et francais " broyer du noir ".

La fin du XVIIIème est aussi marqué par la naissance du bleu national, militaire et politique. C'est en France que ce bleu apparaît et c'est en France qu'il y conservera pendant près de deux siècles cette triple dimension. Cette France bleue possède des racines historiques profondes. Avant même la Révolution, le bleu est la couleur de la France mais il est d'avantage celle du roi et de l'Etat que celle de la Nation. C'est en 1789 qu'il devient définitivement la couleur nationale. Pour expliquer cette mutation, il faut se pencher sur la cocarde et sur le drapeau tricolore. A la veille de la Révolution, l'usage des cocardes est répandu, notamment dans la bonne société et chez les militaires. La couleur du roi est le blanc, le bleu et le rouge sont propres à la milice parisienne. Au lendemain de la prise de la Bastille, on voit partout la cocarde, symbole d'un patriotisme enthousiaste. Au fil des mois, celle-ci prend une signification de plus en plus politique, d'autant que les contre-révolutionnaires lui opposent désormais la cocarde royale blanche. Le 8 juillet 1792, l'Assemblée législative décrète le port de la cocarde tricolore obligatoire. Ce n'est que lentement que les trois couleurs nationales prennent place sur les pavillons et les drapeaux officiels : trois bandes verticales de même largeur aux couleurs nationales. Ce nouveau pavillon devient progressivement le drapeau francais. En plus de la création du drapeau tricolore, la Révolution française a fait du bleu la couleur emblématique de tous ceux qui adhérent à ses idées. Il s'oppose au blanc, la couleur du roi, ainsi qu'au noir, la couleur du clergé et de la maison d'Autriche : le bleu des soldats de la République prend ainsi une dimension idéologique. Cependant, au cours des décennies, le bleu perd toute dimension révolutionnaire au profit du rouge des socialistes et des extrémistes. Sous la IIIème République, après l'abandon de toute idée de retour à la monarchie, il devient au contraire la couleur de la droite républicaine : le bleu est désormais beaucoup plus proche du blanc que du rouge.

C'est avant la première guerre mondiale que la palette vestimentaire des populations européennes commence à se diversifier avec le début de la mode nouvelle et triomphante des tissus bleu marine. Le bleu marine devient progressivement la couleur dominante de tous ceux qui, en Europe ou aux Etats-Unis, portent un uniforme : marins, gardes, gendarmes, policiers, pompiers, douaniers, facteurs, certains miliaires ?Les civils les imitent : le noir se transforme en bleu. Le blazer et le jean sont les signes les plus patents de cette révolution vestimentaire. Aujourd'hui, le bleu est sans conteste LA couleur préférée des occidentaux : partout les enquêtes d'opinion le placent en tête devant le vert. La situation est tout autre lorsque l'on quitte l'Occident. Au Japon par exemple, le blanc vient en tête, suivi du noir et du rouge. La couleur se vit différemment selon les cultures?

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L' origine de l'expression " sang bleu ":

Au Moyen Age, jurer était un péché mortel, les manants ne s'y risquaient guère tandis que les seigneurs ne s'en privaient pas, jusqu'au jour où un jésuite en faveur auprès du roi leur interdit d'employer le nom de Dieu dans leurs jurons favoris. Ils contournèrent l'interdiction en remplaçant Dieu par bleu. C'est ainsi que " par la mort de dieu " devint " morbleu ", " sacré dieu " " sacrebleu ", " par dieu " " parbleu ", " par le sang de dieu " " palsambleu "? La domesticité qui entendait fréquemment ce dernier juron n'en retenait que " sang bleu ". Comme l'emploi de ces jurons était un privilège de noblesse, les valets utilisaient alors l'expression: " C'est un sang bleu ! " pour distinguer un noble d'un roturier .

Le bleu dans la mythologie

Dans toutes les mythologies, le bleu est associé à la divinité : à Amon- Râ, dieu du soleil levant dans l'Égypte ancienne, à Jupiter, père des dieux et des hommes, et à Junon, incarnation de la féminité féconde et épanouie en Grèce. Si le bleu est pour les Grecs la couleur froide du vide, il est pour les Égyptiens celle de la vérité éternelle et de l'immortalité. Dans le tradition chrétienne, le bleu incarne la fidélité, la chasteté, la loyauté et la justice. En Chine enfin, il symbolise le Tao, la Voie sacrée, le principe insondable des êtres.

La symbolique :

Le bleu est sûrement la plus immatérielle des couleurs : la nature ne le représente généralement que fait de transparence, c'est-à-dire de vide accumulé, vide de l'air, vide de l'eau, vide du cristal ou du diamant. Le vide est pur et froid. Le bleu dématérialise tout ce qui se prend en lui. Il est le chemin de l'infini, où le réel se transforme en imaginaire. Clair, il est le chemin de la rêverie ; quand il s'assombrit, il devient celui du rêve. La pensée consciente laisse peu à peu la place à la pensée inconsciente, de même que la lumière du jour devient insensiblement lumière de nuit, bleu de nuit. Parmi toutes les couleurs, le bleu est celle qui est le plus souvent associée au domaine spirituel car il incite à la réflexion. La psychanalyse l'associe ainsi à un état de " détachement de l'âme " et on constate qu'un environnement bleu calme et apaise sans tonifier car il ne fournit qu'une évasion sans prise sur le réel.

L' histoire du Blue Jeans

Levi Strauss, petit colporteur juif, débarque à San Fransisco en 1853 attiré par la fièvre de l'or. Avec lui, il apporte une grande quantité de toile de tente et a alors l'idée d'y tailler des pantalons. Le succès est immédiat. Il devient confectionneur de prêt-à-porter et industriel du textile. La toile de tente est cependant un tissu lourd et rêche. En 1865, Levi Strauss décide de la remplacer par du denim, étoffe faite de laine et de déchets de soie, tissu de serge importé d'Europe et teint à l'indigo. Le jean bleu est né. Bien que l'expression Blue jeans ne fasse son apparition commerciale qu'en 1920, les jeans Levi Strauss étaient tous de couleur bleue depuis 1870, le coton denim étant teint à l'indigo. Face à la concurrence de Lee et de Blue Bell, la puissante firme de San Francisco innove et crée dans les années 1920 le " Levi's 501 " taillé dans du coton denim double. En 1936, une petite étiquette rouge portant le nom de la marque fut cousue le long de la poche arrière droite de tous les authentiques jeans Levi's. C'était la première fois qu'un nom de marque s'affichait de manière ostensible sur la partie extérieure d'un vêtement. Progressivement, le jean cesse d'être seulement un vêtement de travail pour devenir un vêtement de loisirs, de vacances et plus généralement celui des jeunes et des citadins.


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