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Mangas

Remember de Benjamin

Remember de Benjamin

Remember réunit deux récits et une trentaine d’illustrations de Zhang Lin, alias Benjamin, jeune auteur chinois déjà plusieurs fois primé dans son pays.


 

 La parution de Remember s'inscrit dans un effort de diversification : au rejet des mangas abusivement réduits à une caricature de sous-littérature dessinée a succédé un engouement tout aussi déraisonnable (et qui, pays par pays, dévore littéralement des secteurs entiers de l'édition et du lectorat) ; à cet engouement succède désormais une certaine méfiance, et avec elle le besoin de regarder plus attentivement : il existe d'autres traditions et d'autres écoles graphiques, qui suscitent la curiosité.


 La traduction de certains manhwas coréens a ouvert la voie, voici désormais qu'il faut compter avec la bande dessinée chinoise : créé par Patrick Abry, Xiao Pan , qui a présenté sa première sélection d'albums au dernier festival d'Angoulême, se donne pour mission de faire découvrir la bande dessinée chinoise au public français.


 Ce choix résulte d'une stratégie commerciale : dans le marché de l'image asiatique, il y a une prime à l'originalité qui passe par l'occupation de secteurs encore vierges dont entre autres la bande dessinée chinoise.

 

 Xiao Pan, en cherchant à éviter l'écueil manga (c'est-à-dire en refusant de publier les simples copies chinoises du style japonais), met l'accent sur des formes et des styles inattendus. Le premier livre de Benjamin, Remember, donne ainsi au lecteur un aperçu de la jeune création chinoise contemporaine en matière de bande dessinée, et le choc est étonnant. Les deux histoires de Benjamin sont deux fragments autobiographiques ou pseudobiographiques, qui décrivent chacun une tranche d'adolescence tourmentée, construite autour d'un personnage qui est le dessinateur lui-même, enfermé dans son métier, crachant sur la mainmise absolue que les rédac chef exercent sur les journaux *, se débattant pour trouver son trait et sa voie, et ne parvenant pas à entrer réellement en contact avec ses congénères.


 La fille amoureuse qui traverse le premier récit, « Personne n'est capable de voler. Personne n'est capable de se souvenir », ne parviendra pas à toucher le narrateur, qui l'ignore, la méprise, la chasse, tout en s'étant nourri de sa présence et de son affection discrète et gratuite. De même le dingue presque muet qui partage le quotidien de la bande de colocataires du second récit, « L'été de cette année-là », incarne la solitude du dessinateur enfermé dans son monde intérieur, dramatiquement incapable de communiquer. Ces deux récits décrivent ces êtres isolés, des bribes de musiques européennes, leurs amours volatiles, et leurs codes absurdes.

 

 Visuellement, les planches de Benjamin, travaillée à l'ordinateur, sont déroutantes : couleurs acides, pastels et électriques à la fois autour de traits précis et assurés, d'un réalisme aussitôt dénoncé par l'onirisme violent de la composition. Cette alliance étrange de la naïveté de l'expression et des compositions acidulées se retouve à la fin du volume dans une vaste galerie de portraits, que l'auteur, dans une sorte de postface auto-dénigrante, s'acharne à critiquer violemment : filles légères, bimbos prudes, passagers du métro, passants de rencontre sont saisis dans une vision à la fois lumineuse et enfantine.


 Au final, c'est un livre qui mérite le détour, tant pour la maîtrise graphique indéniable de l'auteur que pour la tonalité affective singulière qui baigne ses dessins. Une expérience réelle des choses et des gens inspire le travail de Benjamin, et parvient à nous toucher, par-delà les barrières de la traduction. Xiao Pan a récemment édité un nouveau livre du même auteur, Orange.

 

* Benjamin laisse entrevoir par la même occasion la structuration très particulière du marché chinois, encore largement contrôlé par l'Etat, seul à habiliter les éditeurs nationaux à publier ; ainsi un dialogue significatif entre le narrateur et son rédac chef montre ce dernier rappelant les deux commandements principaux du « bédéiste » chinois : puiser ses thèmes dans les « quatre grandes œuvres » (sc. les quatre grands romans classiques de la tradition chinoise) et imiter graphiquement les codes du manga japonais.


09/11/2007


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