En revenant de Pontoise: Quatrième partie
le 06/08/2008 - par Thomas Dumoulin Il y a 1 commentaire, n'hésitez pas à réagir !Comment des travaux historiques sur les secrets de l'alchimiste Nicolas Flamel, né à Pontoise au Moyen-Age peuvent-ils résoudre, de nos jours, une affaire criminelle? C'est ce à quoi tentent de répondre les policiers de Cergy.
13.
« Et vous dîtes que tous les travaux Christiansen seraient sur un ftp?
-Un ftp, oui, parfaitement. C'est un peu comme un site Internet sans l'adresse, se vanta le commissaire.
-Je vois très bien ce dont il s'agit. Mais le ftp, en revanche, on ne sait pas où le trouver.
-Absolument pas. On ne connaît pas son adresse et il n'est pas dans Google.
-Fâcheux. Très fâcheux. »
Sénéfiand fit quelques pas dans la pièce et alla chercher le sac qui contenait la nourriture à emporter qu'il avait ramené du restaurant indien.
« Vous ne pouvez pas savoir à quel point tout cela me chiffonne. Il y a des tas d'éléments qui nous échappent et cela me déplaît fortement.
-À quoi pensiez-vous en particulier? Aux lettres? Au ftp?
-Tout cela est curieux, j'en conviens, mais reconnaissez que les circonstances même de sa disparition sont troublantes... Il faudra que vous m'autorisiez à rencontrer le voisin, je voudrais qu'il me parle de la voiture qu'il a vue le soir du meurtre.
-Vous pouvez faire ce que vous voulez mon vieux, ce n'est pas plus mon témoin que le vôtre. »
Le commissaire Arnoux était loin de se réjouir d'avoir un gars de la dcpj dans ses pattes. Il le surveillait. Mais le gars n'était pas encombrant jusqu'à présent, alors il essayait de ne pas trop le contrarier.
« Je crois que cette voiture pourrait constituer un départ providentiel pour notre enquête.
-J'imagine que si vous dites cela, c'est parce que vous savez d'ores et déjà à qui appartient le van?
-Pas exactement, rétorqua Sénéfiand. En revanche, je ne cacherai pas que je suis sur la piste d'un van noir qui me donne bien du fil à retordre dans la région. »
Il lui tendit un dossier gonflé comme ceux qui s'étalaient dans l'armoire entrebâillée. Sénéfiand était soigneux, bien plus soigneux que les petits flics de banlieue échus à Cergy. Les feuilles ne dépassaient pas. Les coins étaient intacts. Dans l'angle gauche, en haut, un simple numéro désignait l'affaire à l'intérieur.
« 07.045? lut le commissaire.
-Aucune logique dans la numérotation, ne cherchez pas. On regarde cela en mangeant? Le poulet tandoori est meilleur chaud.
-Volontiers. »
Ils débarrassèrent chacun un coin du bureau et le commissaire tendit une serviette en papier.
« Alors, ce van noir. Lui connaît-on un propriétaire?
-Malheureusement non. C'est une signature parmi quelques autres d'un seul et unique malfaiteur, ou plutôt groupe de malfaiteurs, que je suis depuis un an environ. Je n'entrerai pas dans les détails, c'est inutile. Toujours est-il que ces malfaiteurs auxquels je fais allusion sont recherchés pour grand banditisme. Ce ne sont pas des amateurs, loin s'en faut. C'est pour cela que je suis toujours en train de mener mon enquête, et que je risque d'en avoir pour pas mal de temps encore. Pas mal de temps, sauf si j'attrape un raccourci sévère avec Christiansen, mais rien n'est moins sûr.
-quel serait le lien de Christiansen avec ces gens.
-Il n'est pas évident, c'est même pour cela que je ne m'emballe pas. Simplement, de même que je sais que le van noir est un signal évident qui relie chacun de leurs coups foireux les uns aux autres, j'ai acquis la quasi certitude qu'ils ont quelque part dans le Val d'Oise, à une distance raisonnable de Paris par l'A15 ou la francilienne, un endroit bien tranquilles pour se terrer entre deux sorties. A l'écart d'un gros bourg. Tapis au milieu d'une clairière... -Le château de Christiansen, quoi.
-Personnellement j'aurais misé sur une bâtisse encore plus isolée. Un pavillon de chasse, un ancien moulin, une ferme. Un truc comme ça. Mais c'est vrai que la maison de Christiansen ferait parfaitement l'affaire. On me tient au courant de tout ce qui se passe dans la région, de sorte à ce que si un lien existe entre mes poissons et un crime même insignifiant, il ne m'échappe pas. Le voisin qui a vu le van noir, ça m'a alerté. Ce qui me retient de sauter à grands pas dans cette voie, c'est justement Christiansen. Comprenez-moi: en douze mois, j'ai eu tout le loisir de dresser le portrait des membres du réseau.
-Ils sont nombreux? Demanda le commissaire.
-Je ne les ai pas tous, il me manque même quelques éléments-clef, si vous voyez ce que je veux dire -mais le commissaire ne voyait pas, pensa Sénéfiand, sans quoi il aurait bronché d'une façon ou d'une autre-, mais si le repaire de la bande avait été le château de Christiansen, je n'aurai pas manqué de le trouver sur mon passage, d'ores et déjà. Seul un membre dirigeant, sinon le chef du réseau, pourrait avoir en son nom la cachette, a fortiori si l'on considère que ce n'est pas uniquement une maison de campagne mais bel et bien le château second empire que Christiansen possédait.
-Aucune chance qu'il soit le chef de votre réseau, donc?
-Absolument aucune. En outre, j'ai pris soin d'aller faire un tour à tête reposée sur place, et il me semble que si plusieurs personnes y avaient vécu dernièrement, comme c'est censé être le cas pour mes malfaiteurs, il y aurait eu des traces. Il n'y avait pas de traces. Et en visitant les alentours, il m'est apparu que je château était beaucoup trop près des autres maisons pour pouvoir être le repaire tranquille où se faire oublier entre deux casses.
-Pourquoi persistez-vous alors à voir un lien entre votre affaire et la mienne?
-C'est difficile à dire... Hésita Sénéfiand. Ce n'est pas une simple intuition. Les circonstances de la disparition de Christiansen sont tout de même curieuses. S'il y avait eu un règlement de comptes au sein de mes malfrats, je ne le vois pas se passer autrement. Imaginez: Christiansen est de la patrie, il sait pas mal de choses et pour une raison X ou Y, il se lasse et décide de quitter le business. Ses acolytes ne sont pas particulièrement enthousiastes à l'idée de le laisser s'en aller. Ils demandent des garanties que Christiansen ne veut pas payer. Ou, pour aller plus vite en besogne, ils le zigouillent et poussent la voiture dans l'Oise pour faire croire à un banal accident. Variante: ils viennent avec leur van noir chercher le traître chez lui. Ce dernier s'enfuit dans sa voituré, cherche à les semer et se retrouve bien malheureusement dans un cul-de-sac. Il saute à l'eau. L'histoire ne dit pas s'il remonte à la surface et se fait la malle au soleil, ou si seul son cadavre s'en va et est en train, à l'heure où je vous parle, de passer sous le pont de Normandie.
-Un détail sans doute: pourquoi ne pas avoir pris l'autoroute? Ou y être resté, car il est sûrement passé par l'autoroute pour venir jusqu'au centre de la ville.
-Rien n'est moins sûr: il connaissait très bien Pontoise du fait de sa relation avec Marion Fougères. Il aura essayé de les semer dans la ville.
-Pour finalement courir à sa perte dans la première impasse venue? Ce n'est pas crédible. »
Ils restèrent silencieux tous les deux et le commissaire mit à profit cet instant de tranquillité pour se resservir.
« C'est dommage. C'était une piste intrigante.
-Elle n'est pas encore totalement à écarter.
-Que comptez-vous faire, alors?
-J'irai voir le témoin qui a prévenu les pompiers. En fonction de ce qu'il me dira, je verrai quel crédit accorder à cette théorie à l'avenir.
-Et c'est tout? Et si ce qu'il vous dit ne vous satisfait pas?
Qu'allez vous faire?
-Je vous laisserai mener votre enquête et je me relancerai sur la mienne. Cela devrait nous occuper vous et moi, n'est-ce pas?
-Oui, bien sûr.
La perspective de se retrouver seul avec sa petite victime rien qu'à lui ne le décourageait pas, bien au contraire. Il se sentirait plus à son aise pour travailler.
« À tout hasard, je ferais bien contrôler auprès des commerçants de la ville quelles étaient ses habitudes. Vous pourriez me faire cela?
-Bien entendu.
-Et puis, j'aimerais que vous me trouviez cet hôpital du Danemark où il a été opéré suite à son accident d'hélicoptère. S'ils pouvaient nous faxer un dossier médical ou un document s'en approchant, on pourrait facilement faire des rapprochements si jamais un corps avec des séquelles similaires était repêché. Je verrai aussi Marion Fougères. Et le frère. Après, promis, vous n'entendrez plus parler de moi."
Le commissaire recula dans son fauteuil. Il ne comprenait plus rien à ce que disait Sénéfiand. Ne venait-il pas de déclarer à l'instant qu'il était sur le point d'abandonner toute implication future dans l'enquête? Il venait de changer d'avis sur le champ, ou alors c'était un énergumène qui se moquait de lui. Arnoux rumina quelques secondes cette pensée: quel pouvait être l'intérêt de Sénéfiand à se moquer de lui? Il ne pouvait s'en rendre compte s'il était lui même le dindon de me farce. Oui, il aiderait l'inspecteur du ministère à accéder à ce qu'il voulait. Mais ce serait toujours avec un sourire en coin.
« Vous reprendrez un peu de dessert? Osa Sénéfiand, indifférent à l'air soudainement fermé du commissaire.
-Non merci. J'ai assez mangé comme cela. »
Avant de partir, Sénéfiand laissa au commissaire une copie de son dossier, qu'il lui conseilla de ranger en lieu sûr - comme si le poste de Cergy était un moulin. Il avait prit soin d'en ôter toutes les pièces qui pourraient s'avérer compromettantes si elles venaient à tomber dans de mauvaises mains.
14.
« Mademoiselle Fougères? Je vous dérange? C'est Søren Christiansen à l'appareil.
-Ah, bonsoir, s'exclama-t-elle. Vous allez bien? »
Elle ne se rendit pas immédiatement compte de l'absurdité que pouvait avoir cette question posée à quelqu'un qui venait de perdre son frère. Elle finir par mettre son erreur sur le dos de sa fatigue, tant elle était éprouvée elle aussi par la disparition de Lars.
« Je fais aller, mademoiselle Fougères, comme vous, j'imagine.
-Vous imaginez bien, en effet.
-La réalité est parfois cruelle, ma chère.
-Tellement cruelle, en effet. »
Elle sentait les sanglots remonter à nouveau le long de sa gorge.
« Quoiqu'il en soit je n'appelais pas pour vous causer encore plus de tristesse. Je voulais vous demander si vous aviez une clef de la maison de mon frère, au cas où vous voudriez récupérer des effets personnels chez lui. La policé m'a laissé le droit de conserver mon
double si jamais vous en avez besoin.
-C'est très gentil à vous de me proposer cela, mais je ne crois rien avoir qui m'appartienne chez Lars. Vous saviez, nous étions d'excellents amis, mais nous n'avions aucune intimité au-delà de ce que la galanterie pouvait suggérer. Nous n'étions pas amants. Nous partagions beaucoup, mais pas jusqu'à notre vie amoureuse.
-Dans ce cas, vous voudrez peut-être récupérer des effets personnels de lui... à lui. Des souvenirs.
-Je ne sais pas si je peux me permettre. C'est à vous que tout cela revient.
-A notre père, mais vous pensez bien qu'il se moque de quelques biens dans de telles conditions. Je récupèrerai bien des choses de mon côté, mais il avait beaucoup trop d'affaires pour que je prenne le tout. C'était la raison de ma proposition.
-Je vais y réfléchir. Par contre, je viens de me souvenir que je lui avais laissé ma propre clef. Je suis parfois distraite.
-Il faudra la reprendre au plus tôt, c'est je genre de petits objets auxquels on ne fait guère attention quand on débarrasse une maison.
-Elle est dans le grand tiroir du meuble de l'entrée. Celui avec le vase qu'il a ramené de Malte.
-Le long vase en étain?
-Oui. Une petite clef ronde et un badge triangulaire.
-Je la mettrai de coté, c'est promis.
Elle était allée quelques fois dans ce château du Vexin. Elle et Lars se voyaient le plus souvent dans la ville, à chaque fois que le temps était clément. Du moins, cela avait été d'usage tant qu'il n'avait pas été question de Flamel. Alors seulement, Lars s'était montré insistant pour la rencontrer chez lui, pour lui montrer ses recherches, ou même dans des rues parisiennes, pour voir tel portail d'église ou telle autre maison décatie dans une impasse du marais et qui avait pu, selon des sources que Lars seul avait lues, avoir été des propriétés de l'alchimiste. Jusqu'à ce qu'il ne devienne obsédé par cela, elle avait toujours accepté avec plaisir tant les moments passés avec lui étaient agréables.
Si elle se souvenait avec précision des pièces du bas, et tout particulièrement du bureau et de la cuisine où elle avait ses habitudes, elle n'avait strictement aucun souvenir digne de ce nom de l'étage. Dans une large mesure, le château ne l'avait pas marquée outre mesure.
Y prendre un objet, même infime, pour garder de manière physique un vestige de Lars, elle le ferait certainement, mais pas avant d'avoir l'assurance qu'il était bel et bien mort, ce qu'elle se refusait toujours d'admettre pour l'heure. Elle retourna à sa tâche. Penchée sur son ordinateur, le bureau encombré de fac-similés, elle bataillait depuis des heures pour tenter de retrouver l'enseigne de ce fichu atelier d'écriture que son ami avait eu la bonne idée de transformer en adresse numérique pour l'emplacement internet où il avait abandonné ses recherches.
Elle essayait de multiple combinaisons de mots et entrait à chaque fois les trois mots de passe qu'elle jugeait possibles d'après le petit mot que lui avait laissé Lars: la pierre noire, la pierre occulte, la pierre cachée. Pour être sûre, et parce que le commissaire lui avait mis le doute, elle essayait aussi systématiquement la pierre philosophale. Jusqu'à présent, elle avait fait chou blanc. Peut-être qu'elle ne se méprenait que d'une lettre, que c'était en vieux français que Lars avait rédigé l'adresse. Peut-être en latin... Tout cela lui donnait énormément de travail, mais puisque c'était la dernière chose qui la rattachait à Lars, elle ne s'accordait aucune pause. Elle tînt à ce rythme une bonne partie de la nuit.
Parallèlement, dans un laboratoire du quatorzième arrondissement, un employé de la policé scientifique tentait de récupérer les mêmes données dans la carcasse calcinée de l'ordinateur. Ceci, pour le coup, était plutôt l'affaire d'une infinie minutie qui relevait bien plus de l'horlogerie suisse que du domaine de l'informatique. Il fallait toute la précaution du monde pour sortir le disque dur de l'ordinateur. Un dernier coup d'un outil venu tout droit de l'archéologie termina d'enlever le plastique brûlé. Le disque dur était recouvert d'une lourde pellicule grise, un substance particulière qu'il n'avait jamais trouvé à cet emplacement.
« Qu'est-ce que... nom d'un chien. » murmura-t-il.
En dépit de l'heure tardive, il passa un coup de téléphone au commissaire Arnoux, à Cergy. Le disque n'avait pas autant souffert que l'ordinateur.
« Parlez plus fort, je ne vous entends pas très bien. »
Cet abruti de Perrodain avait lancé un café juste avant que le commissaire ne prenne son appel et le percolateur faisait un boucan du diable dans tout l'étage.
« On a du nouveau pour l'ordinateur. Le disque dur était ignifugé. Il a remarquablement bien résiste au regard du reste de la machine. Bon, il ne faut pas rêver, le disque est loin d'être en bon état mais nous bossons encore dessus.
-Excellente nouvelle! Prévenez-nous des que vous accédez aux données, il y a peut-être là-dedans de quoi identifier les mecs qui ont assassiné le propriétaire de l'engin.
-Quoiqu'il en soit, j'attire votre attention que me fait que nous avons retrouvé dans les logs de l'appareil des traces de communications avec un nas.
-Un as? Comme dans le jeu de cartes?
-Non, n, a, s, épela le brigadier de la scientifique.
-C'est quoi encore cette chose-là? Demanda le commissaire qui prenait conscience depuis la découverte du ftp de ses lacunes en matière d'informatique.
-Un protocole d'échange avec des disques externes connectés en wi-fi. L'ordinateur que vous nous avez donné transférait énormément de données sûr un disque dur externe.
-On sait que Christiansen, la victime, utilisait un ftp. Est-ce que les deux choses peuvent être liées?
-Si votre mec était un fanatique de la sécurité, un parano qui avait peur de toutes les pannes de courant, je peux comprendre qu'il fasse des sauvegardes multiples. Nous on en fait deux par jour à la brigade.
-Parano, je ne sais pas, mais apparemment il se savait menacé et n'avait pas tort sur ce point si l'on en croît ce qui lui est arrivé. Il aurait pu faire cela pour protéger ses données, non?
-Pas bien malin, alors. Les réseaux wi-fi sont parmi les moins sécurisés! Il pouvait très bien se faire pirater son réseau alors qu'un disque dur relié par câble eût été cent fois plus économique et sûr.
-Vous oubliez que le propriétaire habitait un château situé à distance raisonnable de la route. Et qu'on s'est introduit chez lui pour mettre le feu à sa bibliothèque. Il avait peut-être intérêt à mettre une réelle distance physique enter l'ordinateur et le disque.
-Vous l'avez trouvé, le disque?
-Rien pour le moment. Mais nous n'avons pas du tout cherché cela.
-Voyez ce que vous pouvez trouver. J'ai peur que la récolte sur ce pc soit assez maigre. »
Arnoux pestait intérieurement. Le gars faisait des sauvegardes sur des disques durs externes et des ftp et ils n'étaient pas fichus d'en retrouver la moindre trace.
Il appela Perrodain.
« Qui est chez Christiansen, en ce moment?
-Christiansen le mort ou Christiansen le vivant?
-Le mort.
-Justine et Habib.
-Lonne et Mechi? Parfait. Il faudrait qu'ils regardent s'ils trouvent la trace d'un disque dur qui se connecte en wi-fi. La scientifique nous a donné ça comme info. »
Il lui tendit une page de calepin arrachée sur laquelle il avait griffonné des indications techniques.
« S'ils ont besoin de mains en plus pour fouiller la maison, qu'ils demandent à l'inspecteur de la dcpj. Ça lui fera les pieds de voir le boulot que font les locaux. En plus, il est sur place.
-Oui boss. »
Avec la description qu'en avait donné le spécialiste, le lieutenant Lonne n'eût guère de mal à trouver l'objet, un cube de plastique noir relié au secteur. Ils tenaient enfin une piste probante pour retrouver les criminels.
« Monsieur Molinier ? »
Sénéfiand avait trouvé le garage automobile où travaillait le témoin de l'incendie, à Marines.
« Non... Gérard est sous la Clio rouge, là-bas. Vous le connaissez d'où ? C'est pour quoi ?
-Inspecteur Sénéfiand, de la direction centrale de la police judiciaire. Je voulais lui poser quelques questions à propos de son voisin.
-Demandez-le. L'auto peut attendre. »
Sénéfiand s'avança au milieu des voitures en veillant de ne pas marcher dans les tâches d'huile.
« Monsieur Gérard Molinier ? Inspecteur Sénéfiand. Si vous avez quelques minutes à me consacrer.
-Oui, bien sûr, je vous demande un instant.
-Je vous en prie, faites. »
Sénéfiand consulta sa messagerie vocale. On avait essayé de l'appeler pendant qu'il conduisait. C'était un message d'Arnoux : il fallait trouver un disque dur externe wi-fi au château de Christiansen, mais il y avait deux personnes qui s'en chargeaient pendant qu'il rencontrerait Molinier. Selon toute vraisemblance, Christiansen sauvegardait ses données. Entre le ftp, le disque de l'ordinateur ignifugé et le disque dur externe, ils n'avaient strictement aucune chance de ne rien trouver.
Tant mieux. Il ferait en sorte de voir ce qu'il pouvait obtenir de cela plus tard. Pour l'heure, il devait se concentrer sur Gérard Molinier. Celui-ci réapparut sur une sorte de large skate-board qui se glissait sous la voiture.
« Je vais me laver les mains et on peut aller dans le petit bureau pour discuter.
-Ou dans la cour. Il fait beau. Vous ne voulez pas aller dans la petite cour ? Entre les épaves ?
-Si vous voulez. »
« Alors, dites-moi ce que vous voulez savoir.
-Je voudrais que vous me parliez de la camionnette noire. Celle que vous avez vue sortir de chez Christiansen et qui a failli vous renverser.
-Failli me renverser ? On peut dire que j'ai eu chaud aux fesses. Un marteau, qui conduisait, vous l'avez retrouvé ?
-Pas encore. L'équipe du commissaire Arnoux est sur sa piste et moi aussi. Je suis plus exactement à la recherche d'une camionnette à la conduite particulière.
-Particulière, c'est le moins qu'on puisse dire !
-Vous avez remarqué un comportement anormal ? Dangereux ?
-Moi, je trouve déjà dangereux que le chauffeur ait failli m'écraser. Bon, d'accord, j'étais un peu au milieu de la route, mais on fait gaffe, non ? Quand on sort d'une propriété, on regarde à droite et à gauche. La maison à côté de chez moi, c'est un couple et ils ont deux gosses. En journée, ils pourraient être là. Moi je fais toujours attention. Là la camionnette est sortie sans même regarder.
-Et après ? Quand elle s'est éloignée ? Rien de particulier ?
-Si, si. Il roulait au milieu de la route. En zig-zaguant par-dessus la ligne.
-La ligne ? La ligne continue ?
-Ce sont des pointillés, dans le village. Je ne sais pas comment vous les appelez, ce sont ceux qui n'autorisent à doubler que les véhicules lents. »
Sénéfiand avoua qu'il ignorait complètement le nom des lignes continues. Il savait dessiner les panneaux, mais n'étaient pas sûr de connaître leur nom non plus.
« Je ne suis pas sûr d'avoir bien vu, il faisait nuit, et je ne faisais pas attention. Mais je suis certain que l'avant du Vito passait entre les traits blancs. »
Pas tout l'avant, pensa Sénéfiand, qui connaissait trop bien cette signature. Uniquement la roue avant gauche. Comme à chaque fois.
Il écouta d'une oreille distraite ce que continuait de dire Gérard Molinier, bien trop occupé à remuer déjà ses pensées. Oui, c'était le même van. Oui, c'était un Mercedes Vito noir dont le chauffeur avait la mauvaise habitude de zigzaguer quand il démarrait, tout juste après un coup. Pour prendre de la vitesse, d'après ceux de la scientifique qui analysaient la gomme qu'une telle opération laissait sur le bitume. Certains à la DCPJ pensaient que c'était surtout pour effrayer les automobilistes arrivant en sens inverses et ainsi se frayer un passage en créant des complications derrière lui.
Ses soupçons se confirmaient. Christiansen était mêlé à son affaire. Comment ? Et surtout, quelle place occupait-il dans le réseau ? S'il voulait faire les liens, il aurait besoin de l'aide d'Arnoux. Il n'y parviendrait plus seul désormais. Mais savait très bien ce que cela signifiait.
15.
Le commissaire prit l'appel qui entrait sur son portable.
« Commissaire ? Inspecteur Sénéfiand. Est-ce que vos hommes ont mis la main sur le disque dur ?
-Affirmatif, il est ici, avec un collègue. On devrait bientôt accéder aux données, et on a une voiture prête à partir si jamais on découvrait ce qu'on cherche.
-Moi je suis plus que satisfait de mon entretien avec Gérard Molinier. Vous vous souvenez de mon van noir ? C'est le même que le vôtre. Mercedes Vito, même chauffeur, à coup sûr. Ce qui veut dire que je vais devoir vous en raconter plus encore.
-Parce que vous ne m'aviez pas tout dit ?
-Vous avez lu le dossier que je vous ai laissé ?
-En partie. Contrebande d'antiquités, c'est ça ? Et vous pensez que Christiansen trempait là-dedans ?
-Assurément. C'est un règlement de compte.
-Vous êtes où ? Toujours à Brignancourt ?
-Je ne suis pas à Brignancourt, je suis à Marines. Je suis allé voir Gérard Molinier sur son lieu de travail.
-Si vous voulez être présent au moment où on va accéder aux données du disque, c'est le moment ou jamais. »
*
« Sur internet? En libre-service? À la portée du premier venu?
-Justement, non. Bien à l'abri au milieu des milliards et des milliards de pages de la toile.
-Je le hais, je le hais, je le hais ! cria l'homme, comme si pousser ainsi sur ses cordes vocales pouvait extérioriser le mépris qu'il avait pour son ennemi. Mettons-nous immédiatement là-dessus. Où en sont les flics ?
-Ils en sont là où on en est, c'est tout.
-A la recherche du ftp ?
-Oui.
-Si ces cons de flics nous grillent, tout cela n'aura servi à rien. Vous savez qu'on a mis énormément d'œufs dans ce panier, et que si on se plante... si on se plante, c'est vous l'omelette ! »
*
Peu de temps plus tard, Sénéfiand déboulait dans le commissariat et trouvait attablé autour d'un ordinateur Perrodain, Machi et le lieutenant Lonne.
« Alors, vous en êtes où ?
-On a les fichiers. Prodigieux. »
Prodigieux. C'était bien le mot. Des centaines de documents numérisés, une véritable bibliothèque entièrement faite de documents sur Flamel, Pontoise, le Moyen-âge, l'alchimie, la France du quatorzième siècle, Paris... le lieutenant Lonne s'extasiait devant l'ampleur des recherches.
« Vous voyez ce truc, là, disait-elle en pointant de la souris un fichier. On croyait que le bouquin n'avait jamais existé, et Christiansen en a une version numérique. C'est impressionnant. Tout simplement impressionnant. »
Combien de temps faudrait il pour tout lire, tout étudier ? il y avait en tout et pour près de mille trois cents fichiers, représentant plusieurs gigaoctets de données.
« Une piste ? Quoi que ce soit qu'on puisse utiliser rapidement ? demanda Arnoux.
-Ceci, indiqua Lonne, qui décidément s'y connaissait bien plus que ses collègues en matière d'ordinateur. C'est une base de données access. Christiansen a répertorié chacun de ses documents. C'est un travail formidable, impressionnant, je le répète. Tous les fichiers sont indexés. Regardez. 03. Paris, 3.1 Plans et cartes, 3.2 Autres données géographiques. Ce qui nous intéresse plus particulièrement, c'est cette base de données-ci. »
Elle naviguait à l'intérieur du dossier comme si c'était elle qui l'avait créé. Avec une dextérité maître.
« Contacts, lut-elle. Du pain béni, messieurs, cela valait la peine d'attendre. Près de cinq cent personnes et une trentaine d'associations, avec les coordonnées de tout le monde : mail, téléphone, adresses. Cinq cents trente huit entrées en tout. Marion Fougères y figure, naturellement, mais aussi des historiens et des professeurs. Si ce sont des auteurs de bouquins, ils sont liés à leurs œuvres. »
Elle montra par quelques clics que ce qu'elle avançait été vrai.
« Quel dommage qu'il n'y ait pas un dossier 03.1 Formule de la pierre philosophale.
-Les documents se font moins nombreux dans les dossiers qui touchent à la Pierre. Les données sont sans doute plus rares. »
Elle quitta la base de données et alla sur l'arborescence des fichiers du disque dur. Dans le dossier 07. Grand Œuvre, il y avait sept sous-dossiers, un pour chacune des étapes que la légende prêtait au processus de transmutation : Liquéfaction, Fusion, Distillation, Dissolution, Evaporation, Purification.
« Vous êtes allée voir à l'intérieur ? Il y a de quoi transformer de l'or ?
-Christiansen était loin d'être un allumé éduqué à l'ésotérisme. Dans le dossier 11. Fusion nucléaire, il y a des méthodes plus probantes pour transformer le mercure en or. Je me suis essentiellement cantonnée aux premiers fichiers et à la base de données.
-Si Christiansen se savait menacé à cause de ses travaux, c'est probablement une personne parmi les cinq cents de la liste. Justine, vous n'avez qu'à imprimer la liste, et je vais les appeler un par un.
-Vous n'aurez pas le temps, Perrodain, intervint le commissaire. Lieutenant, tirez dix exemplaires de la liste et qu'on s'organise pour contacter le plus rapidement possible tous ces gens.
-C'est une bonne initiative, commenta Sénéfiand. Je prendrai une liste moi aussi, je vais aller voir Marion Fougères. Peut-être qu'elle pourra nous indiquer parmi la liste ceux que Christiansen avait effectivement rencontrés. Imprimez moi aussi la nomenclature des dossiers. Elle s'y connaît en histoire. Elle pourra peut-être nous faciliter les recherches.
-Les recherches ? Sur Christiansen ? Je ne vous suis pas.
-Sur la Pierre Philosophale, commissaire. Christiansen dit dans ses sms qu'il est sur le point de devenir extrêmement riche. Cela veut dire que quelque part dans un de ces fichiers, il y a peut-être une bonne recette, ou la combinaison gagnante du loto. Dans un tout autre registre, est-ce qu'un hôpital danois nous a répondu ? Pour les séquelles de l'accident d'hélicoptère dont Christiansen avait été victime ?
-Rien, non. Vous faites bien de me rappeler cela, je vais essayer de les relancer, au cas où on remonte un corps. A présent toutefois, nous allons attendre qu'il soit signalé ou retrouvé. Les plongeurs ont sondé l'Oise jusqu'à Conflans Sainte-Honorine sans succès. On ne peut pas continuer à les mobiliser.
-Bien sûr. »
Sénéfiand s'éloigna en songeant à sa recette. Ce qui lui manquait pour mettre dans son chaudron. Il fallait qu'il le remplisse ce chaudron, avec un autre ingrédient qu'un simple van noir. Il emporta les papiers qui dépassaient de l'imprimante et fila.
Marion Fougères était rentrée chez elle. Aussitôt le travail terminé, pour tenter de trouver le ftp où Lars avait caché ses données. Ce fut Sénéfiand qui lui apprit que la police n'avait pas eu besoin du ftp, que Lars avait un disque dur externe et qu'ils avaient désormais tous ses travaux dont il lui amenait la liste exhaustive.
« Je reconnais des noms que je connais. Celui-ci, par exemple, est venu faire une conférence au printemps, à l'association. Lui, c'est un conseiller général. Et ça, c'est le président du Rotary de Rouen, un philanthrope.
-Savez-vous s'il a rencontré certaines de ces personnes ? Vous a-t-il parlé de réunions ? De discussions.
-Oui, bien sûr. Je vais regarder votre liste. Je peux la garder ? »
Sénéfiand avait prévu de vérifier quelques détails dans la liste des personnes, mais il avait prévu de le faire plus tard.
« Ça ne m'arrange que très moyennement, répondit-il. Vous avez un scanner ? »
Oui. Avec l'imprimante. Elle en avait besoin pour la présidence de l'association.
« Je suis curieuse, mais... vous m'avez bien dit que vous aviez la liste des dossiers de Lars ?
-Oui bien sûr, tenez. »
Elle la parcourut pendant que l'autre liste était scannée. Et comme Sénéfiand sentait que la jeune femme était à nouveau nostalgique en trouvant dans cette feuille noircie au laser, il fit quelques pas dans l'appartement de la jeune femme. Il s'arrêta devant une photographie du couloir. C'était une photo d'une tour, ou d'un clocher d'église. Plutôt d'un clocher, avec les petites sculptures gothiques et l'horloge. La photo était encadrée et une petite étiquette posée sur le fond blanc donnait son nom. « Cliché d'clocher ». La photo n'était pas fameuse en soi, plus uniformément grise que noir et blanc, d'ailleurs, mais elle l'intriguait. Le clocher lui rappelait quelque chose, sans aucun doute.
« Mademoiselle Fougères ?
-Oui ? dit-elle depuis le salon où le scanner confirmait dans un bruit de rubans et de moteurs qu'il avait fini d'enregistrer la liste des contacts de Lars Christiansen.
-La photo « Cliché d'clocher » qui est dans votre couloir... Où a-t-elle été prise ?
-Pontoise, c'est la cathédrale Saint Maclou. C'est un membre de l'association qui l'a faite il y a quelques années et me l'a offerte pour mon anniversaire. J'aime beaucoup la composition. »
Sénéfiand en scruta les détails. Les pignons, surtout, et leur forme si particulière.
« Je voulais regarder quelque chose sur la liste, vous avez fini ?
-Je vous rend celle des contacts, je scanne l'autre. »
Elle criait un peu pour que sa voix couvre le bruit de la machine et traverses la cloison.
« Pendant que vous êtes en train de faire des scans, cela vous dérangerait-il de scanner aussi la photo ? Elle me rappelle un autre clocher et je voudrais pouvoir les comparer.
-Un autre clocher ? Je ne veux pas paraître rude, mais vous vous trompez sans doute, inspecteur. Il n'y a jamais eu que deux clochers semblables à celui-ci en France. Le premier se trouvait à Montluçon, mais il a été détruit à la Révolution. En plus, si on prête correctement attention aux gravures, on se rend bien compte que les clochers diffèrent légèrement en terme d'architecture. L'autre se situe à Arbois, un bourg du Jura -à moins que ce soit le Doubs, j'ai un doute. L'architecture est très proche, avec une différence de proportion toutefois, en effet l'église paraît démesurée par rapport au village. Mais surtout, le clocher de celle-ci a été élevé en brique. Alors, bien sûr, vous allez dire que c'est prétentieux et partial venant de la part de la présidente de l'association historique et archéologique du Vexin, mais le clocher de la cathédrale Saint Maclou est unique au monde.
-Je croyais qu'il était unique en France ?
-Cela m'étonnerait que les Brésiliens ou les Chinois construisent un clocher comme celui-là, si ?
-Méfiez-vous. J'ai vu un reportage à la télévision : les Chinois ont reproduit pierre pour pierre et peinture pour peinture le château de Maison-Laffitte.
-Maison-Laffitte ? Vraiment ? »
Elle dépendit la photo et la recopia pour l'inspecteur. Celui-ci s'était installé à la table et mettait des petites croix au crayon de papier devant des noms de la liste en se passant la main dans la touffe de cheveux qu'il avait sur le devant de la tête. Il se voyait au milieu de la ruelle d'Or, à Prague, avec une pléthore d'alchimistes en train de fabriquer dans de grands chaudrons des lingots pour Rodolphe II de Bohème ou peu importe son nom. Lui mettait des ingrédients moins métalliques. Il mettait un van noir, un château qui brûle, un chauffeur qui fait des zigzag, le cliché du clocher de la cathédrale Saint Maclou, un gros dossier en carton rose avec le numéro 07.045. Le tout faisait des petites bulles, mais le fond du chaudron n'était pas assez chaud pour qu'elles éclatent. Ça bouillonnait, de plus en plus, mais pas encore assez à son goût.
Ce qui était sûr, c'est que Lars Christiansen s'était noyé dans cette drôle de soupe. Il fallait qu'il annonce aussi la nouvelle à Marion : les plongeurs allaient arrêter les recherches. Il savait par expérience que c'était le moment le plus désagréable pour les familles des victimes : quand il fallait accepter la mort d'un proche sans avoir de corps à inhumer. Il détestait être celui qui devait le dire, mais il ne voulait pas laisser cette tâche à quelqu'un d'autre.
1 commentaire(s)
La suite dimanche, sans faute.
par ESSEClive, le 2008-08-06 23:20:00
Ecrire un commentaire
En validant, j'accepte les conditions générales d'utilisation du site.

vers Edito






