En revenant de Pontoise: Cinquième partie

le 10/08/2008 - par Thomas Dumoulin Il y a 3 commentaires. Réagissez vous aussi !

Cergy... Pontoise... La victime, prévoyante, avait pris ses dispositions avant d'être assassinée: elle recommande de poursuivre ses recherches sur Nicolas Flamel, alchimiste pontoisien dont il aurait percé le secret. La tâche est théoriquement simple: suivre les salamandres vertes. Ce que fait la police, précisément.

16.

 

Si Marion Fougères avait relativement bien accueilli l'annonce de la fin des recherches du corps de son ami, le frère de ce-dernier avait manifesté du désarroi pour deux.

« Comment voulez-vous que je fasse accepter cela à notre père! Même lorsque Søren a eu son accident d'hélicoptère, les corps des victimes avaient pu être repêchés... Dans la mer du Nord!

-Je suis désolé, monsieur Christiansen, tempéra Sénéfiand. Le meurtre de votre frère a monopolisé une équipe spécialiste des incendies pendant deux jours entiers, quinze plongeurs ont parcouru toute l'Oise jusqu'à son confluent avec la Seine. En ce moment même, toutes les équipes du commissariat de Cergy mènent l'enquête, et je suis là moi aussi.

-Avance-t-elle seulement, cette enquête? Personne ne me dit rien. Vous ne savez pas si on frère est mort ou pas, et vous n'avez manifestement aucun désir de le savoir. Vos prétendus spécialistes des incendies ne savent même pas comment le feu s'est déclaré chez Lars.

-Ils ont trouvé des substances inflammables et rendront leur rapport à la fin de la semaine. J'ai recommandé qu'ils écartent la thèse de l'accident au regard de ce qui s'est passé avec la voiture. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour résoudre au plus vite cette affaire, sachez-le. »

 

Søren soupira longuement et se frotta le visage de ses deux mains moites.

 

« Veuillez m'excuser, je ne devrais pas remettre en considération la qualité de votre travail.

-Ce sont des choses qui arrivent, ne vous en faites pas pour cela. Vous pouvez plutôt me parler de votre frère. Je suis personnellement sur une nouvelle piste et je me demandais si vous pouviez m'apporter votre aide. Pour être totalement franc, c'était même l'objectif premier de ma visite.

-Tout ce que vous voulez si cela peut aider à coincer l'assassin de mon frère.

-Voilà: nous avons enfin pu accéder aux travaux de votre frère sur Nicolas Flamel. Au sein de ses dossiers se trouvait notamment une liste d'autres spécialistes de l'histoire du Moyen-âge. Tenez, la voici, dit-il en tendant la liste cornée à Søren. Je voudrais que vous m'indiquiez s'il y a parmi ces noms ceux de personnes que votre frère aurait rencontrées.

-C'est difficile à dire... Elle a l'air longue, votre liste.

-Prenez le temps qu'il vous faut. Ne me donnez pas seulement les noms pour lesquels vous êtes sûr, mais aussi ceux pour lesquels vous avez un doute.

-Je suis loin de les connaître! J'ai déjà lu les « A » sans que cela n'éveille absolument rien en moi.

-Si jamais vous pensez a posteriori que quelqu'un en particulier aurait pu en vouloir à votre frère, il est toujours temps, suggéra Sénéfiand.

 

-J'ai beau y repenser, je ne vous pas comment Lars aurait pu s'attirer le mépris de qui que ce soit. Enfin, d'après moi, car à l'évidence, quelqu'un lui en voulait. »

 

Il arrêta son doigt au milieu des « g ».

 

« En voilà enfin un que je connais! S'exclama-t-il. De nom, ajouta-t-il pour tempérer l'ardeur de l'inspecteur.

-Qui est-ce?

-Heinrich Guth. C'est un antiquaire qui a vendu plusieurs bibelots à Lars. La lampe de billard, le fauteuil égyptien qui est sur la mezzanine... Peut-être d'autres trucs, encore. »

 

Sénéfiand connaissait ce nom. Il le connaissait depuis un an. Depuis qu'il était, invariablement, les gruaux de toutes les soupes qu'il entreprenait. Antiquaire, avait dit Søren. Il n'était pas si loin de la réalité, en vérité. A ceci près que Guth ne vendait pas que des antiquités, et que les objets qu'il avait dans don catalogue n'avaient rien à faire sur le marché, mais auraient plutôt dus se retrouver au Louvre ou au British Museum. A la rigueur, bien au chaud dans le temple, la tombe ou le mausolée où ils avaient été soustraits à leur fonction première.

 

« Vous savez qui c'est? Demanda Søren qui avait bien senti le trouble que ce nom avait suscité chez le policier.

-Cette personne n'est pas inconnue de nos services, rétorqua Sénéfiand pour couper court aux questions. »

 

Il omit de préciser qu'il était précisément la raison pour laquelle lui, Jean-Michel Sénéfiand, fine pointure de la dcpj, s'était intéressé, lundi matin, au meurtre de Lars Christiansen.

 

« Ce pourrait être lui qui aurait tué Lars?

-Il est encore trop tôt pour le dire. D'autres noms? »

 

Sénéfiand détournait la conversation. Il ne voulait pas échanger ne serait-ce qu'un mot à propos de Guth. Il avait déjà été extrêmement réticent à aborder le sujet avec le commissaire Arnoux, ce n'était pas pour en parler ouvertement avec le premier badaud. Pourtant cela lui démangeait la gorge, de cracher tout le fiel qu'il avait accumulé pendant ces longs mois d'enquête, seul.

Il regardait Christiansen le frère et tenta de s'imaginer ce qu'avait pu être la relation qu'il avait eue avec son frère. Lui, le financier, brassait peut-être des millions, voire des milliards dans la journée -on n'a pas idée de ce que les gens font dans les banques, surtout quand elles ont un nom aussi compliqué que Lichtensteinische Private Bank, mais il n'avait pas la même excitation dans son métier que l'autre. Celui qui n'avait pas le stress de la salle des marchés, mais qui était diplomate, un mot qui à lui seul évoquait des intrigues d'Etats, les complots, les agents secrets (et accessoirement, les publicités pour les Ferrero rochers).

Søren avait-il été jaloux ? Ou l'inverse, allez savoir. Sénéfiand, personnellement, aurait préféré servir pour les ors d'un empire, même minuscule comme celui du Danemark, mais après tout, peut-être que tout le monde aurait choisi la carrière du trader, avant la crise des subprimes tout au moins.

 

« Celui-ci aussi, je le connais. C'est une conseillère générale qui habite en bas de la rue.

-Votre frère l'aurait rencontrée ?

-Non... Je la connais, c'est tout. »

 

Sénéfiand voulait écourter à tout prix son passage chez Søren. Non pas que sa compagnie lui déplut : simplement, il avait été trop prudent, et il était temps qu'il se confie plus en détail au commissaire Arnoux et qu'il lui explique enfin quelle drôle de danse se jouait sur son district.

 

Il fallait qu'il parte. Chaque seconde passé dans cette maison le retardait et l'empêchait peut-être d'accéder à l'un de ses désirs : piéger Guth, Guth l'insaisissable, Guth le moqueur, Guth qui le raillait. Il feignit d'avoir été dérangé et prit son téléphone portable dans la poche de sa veste, bricola quelques touches, l'air sérieux.

 

« Je suis désolé, monsieur Christiansen, je vais devoir vous laisser. Je viens de recevoir un message important et je devrais déjà être en route, mentit-il.

-Oh. Pardon, oui bien sûr.

-Je vous laisse cet exemplaire de la liste. Jetez-y un œil, deux pourquoi pas, et transmettez-là moi. Vous pouvez toujours la donner aux agents qui sont en faction devant chez vous, ils feront suivre.

-Ces gens vont rester là longtemps ? Ce ne doit pas être très amusant pour eux, en plus, ce n'est pas une rue passante. Les gens ne viennent pas au bas des remparts, comme cela.

-Rassurez-vous, cela leur fait plaisir de vous protéger. Si jamais vous ne recevez aucune menace d'ici la fin de la semaine, nous aviserons. Tout dépendra de la tournure que prendront les choses. Maintenant, je vous laisse. »

 

Søren referma la porte derrière lui. Un nouvel orage menaçait de s'abattre sur Cergy. Accoudé à sa fenêtre, l'esprit embué dans des pensées qui partaient vers Lars, il ne put s'empêcher d'associer les éclairs qui faisaient trembler le ciel du côté d'Auvers au feu dans lequel Lars avait essayé de trouver la puissance ancienne des alchimistes. Il se souvenait du sms qu'il avait envoyé : je serai bientôt immensément riche.

« C'est bien beau d'être riche, Lars, murmura-t-il seul aux nuages gonflés d'eau, mais encore faut-il être vivant. »

 

 

17.

 

Marion sortit le plat de pâtes du four à micro-ondes. Elles étaient chaudes, sans goût et affreusement collantes réchauffées ainsi, mais elle avait une faim animale, qui se satisferait sans problème de cette nourriture fadasse. La quantité de poivre qu'elle disposa sur l'assiette fumante lui assurait de ne pas se régaler.

 

...monnaie islandaise reste fragile et les banques de la petite île nordique demeurent sous la menace de faillites. Ceux qui le peuvent parmi les trois cent mille habitants de l'île ont déjà converti leur épargne en dollar ou en euro...

 

Elle s'installa devant la télévision où un présentateur eu visage inconnu racontait les misères des autres patries du monde, les derniers attentats et les résultats sportifs pêle-mêle.

 

...retour en France à présent, dans un village de Moselle où les enseignants n'attendent pas la rentrée pour se mettre en grève...

 

 

Sénéfiand se gara lâchement devant le commissariat. Les places étaient chères dans ce quartier relativement proche des commerces et des transports en commun.

 

L'immeuble s'était vidé de l'essentiel des policiers, rentrés chez eux pour la plupart. L'agent à l'entrée, qui commençait à bien connaître le visage de Sénéfiand, l'accueillir d'un léger signe de la tête.

"Le commissaire est encore là? Demanda-t-il.

-Il est allé faire un tour sur une scène de bagarre conjugale à

Eragny. Que vous connaissez, il y a Micucci et Perrodain à l'étage. Ils sont toujours en train de regarder la lettre.

-Sur la bagarre conjugale? S'étonna Sénéfiand.

-Non, sur l'autre. Ils ne vous ont pas prévenu? Il s'agit d'une nouvelle lettre?

-Une lettre anonyme, oui. Reçue aujourd'hui même.

-Ce Christiansen est un véritable petit Poucet. Il sème derrière lui sans arrêt.

-Anonyme, inspecteur. Ce n'est pas lui qu'il l'a écrite. »

 

On n'était plus à une pièce près dans cette affaire. Sénéfiand regrettait juste l'absence du commissaire. Il ne voulait parler qu'à lui seul.

 

« Il va repasser ici, vous pensez?

-Le commissaire? Oui, c'est pratiquement sûr.

-Je vais l'attendre avec les autres dans ce cas-là.

-Faites comme chez vous! »

 

Les deux officiers étaient attablés autour de la dernière trouvaille du jour, et ils racontèrent tout, depuis sa réception, à l'inspecteur de la dcpj qui n'avait pas eu l'honneur d'être informé de cet énième rebondissement.

 

La lettre avait été postée de la piste centrale de l'agglomération, à quelques mètres à peine, le lundi, cachet de me poste faisant foi. Reçue ce jour, mercredi, à cause du timbré tarif économique.

Adressée au commissaire Arnoux, naturellement, elle avait tout d'une lettre anonyme normale: manipulée avec précaution, elle avait été photocopiée avant d'être expédiée en interne à une brigade scientifique pour récupérer toute trace disponible d'adn afin de retrouver don auteur en dépit de la discrétion qu'il avait voulue.

 

« Regardez-moi ce petit plaisantin.... Monsieur se fait appeler l'alchimiste, pour nous faire rire. Et il réclame la salamandre verte.

-Un barjo?

-Bien renseigné, alors, le malade. Il est au courant que Christiansen avait une disque dur externe avec ses données, et il veut que nous les lui fournissions gracieusement.

-Amusant... Et que gagne-t-on en échange? La vérité sur la mort de Christiansen?

-Des clous! Ricana Micucci. Il nous menace à base de « j'ai les pouvoirs de la pierre philosophale avec moi! »

-L'imbécile, ajouta Perrodain. S'il avait une pierre philosophale dans sa manche, il ne nous casserait pas les noisettes. Pardon, je suis vulgaire", corrigea-t-il.

 

Aucun des deux autres n'avait relevé, bien trop occupés qu'ils étaient à contempler cette merveille d'arrogance qu'était la lettre.

 

« Bon, cessons de rigoler... On a une idée de qui cela pourrait être ?

-Aucune, mais personnellement, je miserais sur un des contacts de Christiansen. Il confie à ses proches que ses travaux intéressent profondément d'autres personnes -a priori des gens susceptibles de comprendre que ses recherches avaient un fondement de sérieux... l'historien jaloux pense qu'il peut s'attirer la célébrité en reprenant les travaux de Christiansen, et pour s'éviter la concurrence, il décide de l'assassiner, sauf qu'il se rend compte qu'il a brûlé les étapes et il lui manque quelques informations que Christiansen avaient, mais pas lui.

-Et il est suffisamment malin pour demander à la Police de lui fournir ce qui lui manque ? Tu déconnes, Luc ! s'exclama Micucci.

-Et pourquoi pas ? rétorqua l'autre

-Dans l'absolu, ce que dit votre collègue se tient, mon cher Micucci.

-Je ne vois pas ce qui vous fait dire cela, sérieusement.

-L'histoire des salamandres vertes. »

 

Lars Christiansen avait fait allusion aux salamandres vertes dans la lettre qu'il avait laissée à Marion dans le pot à sucre de sa cuisine.

 

« On les a retrouvées nulle part, ces salamandres. Mis à part dans la première lettre, je n'ai pas souvenir d'en avoir parlé depuis.

-Lars Christiansen cherchait des salamandres vertes pour avancer dans ses travaux, sur la fin. Nous ne sommes pas encore à ce niveau là. Nous ne faisons que rattraper notre retard : la preuve, c'est que nous n'avons même pas terminer d'étudier ses fichiers.

-Ayutant vous dire qu'on n'est pas près d'avoir terminer vu le nombre de fichiers à investiguer, pesta Micucci.

-Vous voyez, c'est bien ce que je disais. Nous sommes en retrait par rapport aux recherchez de Christiansen, nous devons rattraper notre retard. L'Alchimiste -si cela lui plait de se faire nomme rpar ce sobriquet ridicule- en est au moins au point où en était Christiansen quand il l'a supprimé, sans quoi il ne buterait pas.

-Mais alors, pourquoi se tournerait-il vers nous pour savoir ce qui lui manque. Puisque nous sommes moins avancés que lui ? »

 

Sénéfiand fronça les sourcils.

 

« Il y a plusieurs explications qui me viennent à l'esprit. Soit il était trop content de son coup, et il ressentait le besoin d'en parler, le besoin de le faire partager à quelqu'un : nous, par exemple. Soit il pense que nous sommes plus avancés qu'il ne l'est lui-même.

-C'est absurde ! Si c'est un contact de Christiansen, c'est probablement un spécialiste, et nous, nous ne sommes que des policiers. On réalise nos enquêtes dans le présent, pas au Moyen-âge.

-Oui, mais nous avons Marion Fougères avec nous. La jeune érudite amie de la victime. La disciple, l'élève à même de reprendre le flambeau. »

 

Ils se turent tellement cela pouvait être évident. Sénéfiand était lent à former ses idées car son esprit virevoltait d'une pensée à une autre en bouillonnant. Mais quand sa logique -une logique qui pouvait sembler aléatoire, voire hasardeuse au spectateur non habitué-, elle se révélait implacable, inébranlable.

 

« Je l'ai vue tout à l'heure. Il y a quelqu'un qui surveille son domicile en ce moment ?

-Oui, deux gars à nous.

-Le lieutenant Lonne a prévu un planning pour que l'on tourne et qu'elle ne se retrouve jamais sans protection.

-Maintenez le planning. Que personne ne déroge à ses horaires, sous aucun prétexte. »

 

Sénéfiand sentit dans sa poche son portable vibrer, poru de vrai cette fois. Un numéro inconnu s'affichait sur son écran, mais cela pouvait être n'importe qui attendu qu'il n'avait enregistré dans son répertoire que le standard du ministère.

« Inspecteur Sénéfiand.

-Inspecteur, c'est Marion Fougères.

-nous étions justement en train de parler de vous. Il faut que je vous dise...

-Moi d'abord, l'interrompit-elle.

-Très bien, je vous écoute. »

 

Il signa par une grimace et un mouvement de sa main libre qu'il était en ligne avec Marion.

 

« Je m'en suis rendu compte en regardant les informations. Ils parlaient d'une grève des enseignants.

-Ce n'est pas vraiment la saison, plaisanta Sénéfiand.

-Peu importe, ce n'est pas pour cela que je vous appelle. C'est le mot « enseignant » qui m'a réveillée de ma bêtise. Vous savez, dans sa lettre, Lars n'écrivait pas de rechercher l'adresse de l'atelier de Flamel, mais son enseigne.

-Cela change quelque chose ? D'une manière ou d'une autre, nous avons déjà accédé à ses travaux. Nous avons récupéré le disque dur externe, et on travaille encore sur celui de l'ordinateur. Celui qui était ignifugé, précisa-t-il.

-Je veux bien vous croire. C'est ce que je me suis dit au début : « la police n'en a plus besoin ». J'ai essayé tout bêtement le nom comme adresse de ftp, par simple curiosité. Le message d'erreur qui s'affichait sur mon ordinateur n'était plus le même : je n'avais plus que le passe d'erroné, d'après lui. J'ai regardé l'arborescence des fichiers que vous avez apporté. La liste que j'ai scannée, vous vous en souvenez ?

-Parfaitement.

-Répertoire 4.2.2 Atelier : à l'enseigne de la fleur de lys. Répertoire 4.2.2.5 Informations diverses. 4.2.2.5.1 Loquet magique. »

 

Sénéfiand tapota sur l'épaule de Perrodain et lui nota les numéros, désignant l'ordinateur du doigt. L'officier comprit et s'empara de la souris.

 

« Lars ne m'a jamais parlé de ce loquet, et je n'en ai jamais entendu parler par qui que ce soit d'autre. En outre, Flamel n'était pas reconnu comme un magicien, ce qui aurait fait mauvaise figure à l'époque.

-Que voulez-vous dire ?

-Pour Flamel, c'est qu'être sorcier au Moyen-Age était une condition moins enviable que celle d'être Juif, or vous n'imaginez pas les mauvais traitements auxquels les Juifs étaient soumis en Europe à ce moment-là. Pour le loquet... Cela m'a semblé suffisamment bizarre pour que je vous appelle à cette heure pour que vous me disiez ce que contient le dossier.

-Vous avez très bien fait, je vous ai laissé mon numéro pour cela. Je suis au commissariat, et nous avons le dossier sous les yeux. Que voulez-vous savoir ?

-Qu'y a-t-il à l'intérieur ? Comme fichiers dignes d'intérêt, j'entends. »

 

Sénéfiand s'approcha de l'écran pour regarder les petites icônes de couleur devant les noms à rallonge que Christiansen avait utilisés.

« Ce sont des documents numérisés. Des pdf et des doc. »

 

La jeune femme émit un « ah » qui semblait indiquer sa déception.

 

« Vous pouvez me donner les titres, quand même.

-Vous voulez qu'on les ouvre ?

-On verra. »

 

Devant le peu de maîtrise qu'il avait de la situation présente, Sénéfiand fit obtempéra sans borncher.

« 4.2.2.5.1.01 gravure de la porte d'entrée de l'atelier (1438) ; 4.2.2.5.1.02 annuaire des portes et fenêtres de la ville de paris (1523) ; 4.2.2.5.1.03 cadastre du connétable du palais royal de la Cité (1460) ; 4.2.2.5.04...

-Quelle était l'année du dernier ?

-1460.

-Ouvrez-le, intima-t-elle.

-Quelque chose de particulier ?

-Le dernier connétable du palais royal de la Cité, la Conciergerie, en fait, est parti en même temps que le roi Charles V, quand le palais a été transformé en prison, en 1392.

-Plus de connétable en 1460 ?

-Pas l'ombre du moindre sous-fifre de connétable qui aurait pu s'intéresser au cadastre sur l'île de la Cité.

-Voyons cela... »

 

Captivé, Perrodain double-cliqua sur le fichier qui s'ouvrit.

 

« Alors ? »

Trois paires d'yeux faisaient des allers et venues entre les différentes lignes d'un texte qui avait tout l'air d'un charabia.

 

« Dites moi ce que vous voyiez ! cria-t-elle impatiente.

-C'est un texte, on dirait du vieux français, comme les prophéties de Nostradamus.

-Lisez-le moi ! »

 

Sénéfiand recommença la lecture du texte, mais ses yeux s'écorchaient sur des mots inconnus.

 

« Vous êtes toujours là, mademoiselle Fougères ? demanda-t-il enfin.

-Evidemment que je suis là !

-Est-ce que vous savez ce que cela signifie, « sinople » ?

-Sinople ? répéta-t-elle. C'est un mot du Moyen-âge qu'on n'emploie plus guère aujourd'hui, à part dans le domaine de la héraldique.

-Les blasons ?

-Exactement. C'est une couleur de champ, pour les armoiries, dont les noms sont restés ceux en usage du temps de la féodalité... au lieu de dire « une croix rouge sur fond doré », on dit « en croix de gueules sur or », par exemple. Sinople, c'est vert.

-La poignez du loquais estoit une salamandre sinople. »

 

N'importe qui aurait pu traduire, même sans n'avoir jamais vu de vieux français écrit auparavant.

 

 

18.

 

« C'est un faux, inspecteur, c'est un faux laissé par Lars pour que je poursuive ses travaux.

-Nous avons déjà accès à tout ce qu'il a fait au moyen de son disque dur externe, Marion.

-Oui, et bien moi je vous parle de ce qu'il a enregistré sur internet. Continuez, bon sang, continuez ! suppliait Marion.

-Vous en avez de bonne, vous ! Je ne comprends strictement rien de ce qui est écrit. Lire du Ronsard sans annotation, c'est presque de l'étymologie pour moi, alors votre historiette des années 1460, j'en fais ce que je peux. Vous avez un fax ou une adresse mail ? Ce sera plus simple. »

 

Perrodain et Micucci le regardèrent : ils n'avaient théoriquement pas le droit d'envoyer de mails depuis leur adresses. C'était une question de sécurité, pour éviter qu'un pirate informatique vienne s'introduire dans les fichiers du commissariat, mais aussi pour éviter qu'une personne en garde à vue n'accède à un ordinateur et communique avec l'extérieur.

 

« Oui, je sais, déclara Sénéfiand, on ne doit pas sortir des pièces d'une enquête en cours, comprenant leurs regards accusateurs, mais c'est une précaution qui peut être levée quand la situation l'exige, et en plus, c'est moi qui en prend l'initiative.

-Votre mail ?

-marion.fougeres@gmail.com

-C'est parti, mademoiselle Fougères. Qu'allez-vous faire de ceci ?

-Le lire. Le traduire, si c'est nécessaire, bien qu'à mon avis, la lecture sera transparente. »

 

Sénéfiand essayait d'incorporer ce nouvel élément à la tambouille qu'il avait déjà réalisée avec les autres. Lars Christiansen était définitivement un petit Poucet, certes, mais était-ce bien utile de consulter le ftp ?

Marion avait peut-être raison, après tout : s'il fallait avoir un indice dans un faux glissé au milieu de ses travaux pour accéder au site internet, c'est peut-être que celui-ci contenait la suite des infos du disque dur externe. Le retour des salamandres vertes était providentiel, jugea Sénéfiand. Christiansen en avait parlées et les avait laissées comme phare pour la jeune Marion, et jusqu'à présent elles n'avaient pas été utilisées ni même aperçues dans l'enquête. Maintenant que la première d'entre elles refaisait surface, il serait plus aisé de suivre Christiansen dans le Moyen-âge parisien.

En matière d'histoire pure, en effet, la police n'avait pas franchement avancé: les équipes du commissaire Arnoux n'avaient pas encore étudié tous les documents entrés en leur possession. Quant à lui, il avait à peine fait le lien avec Ruth, nageait encore dans les préliminaires de ses idées, et voilà qu'un illustre inconnu affublé d'un surnom bien choisi remettait les pieds dans le plat, rappelant à tous les salamandres vertes. Ces mêmes salamandres que Marion avait retrouvées dans les informations télévisées. Elles étaient demeurées bien cachées, mais cela n'avait pas duré longtemps.

 

"Vous comptez squatter mon bureau toute la nuit? Demanda le commissaire Arnoux en trouvant Sénéfiand assis sur sa propre chaise, somnolant.

-Je vous attendais, rétorqua ce dernier en baillant.

-Désolé d'avoir dû m'absenter, mais cela m'a fait le plus grand bien d'aller voir un autre crime, tout simple, sans conneries comme celui de Christiansen. La femme voulait partît dans les îles grecques avec son amant et le mari n'a pas apprécié: un bon petit meurtre peinard, à cause d'une dispute qui a mal tourné. Et croyez-moi, l'épouse n'a pas eu me temps de sauvegarder quoi que ce soit sur internet: quarante coups de couteau, ça vous descend quelqu'un en moins de deux. Tandis que l'autre Danois, on tente de brûler sa maison, on pousse sa voituré dans l'Oise, tout cela et il n'est pas fichu pour autant de nous laisser tranquille après avoir calanché? Mais où va notre métier, inspecteur? Des enquêtes comme celle-ci... J'adore. Ça m'excite, et ce change du quotidien. C'est un casse-tête, mais c'est plaisant de devoir relever un challenge comme celui-là. C'est un exercice stimulant.

-N'est-ce pas? Poursuivit Sénéfiand qui avait cerné du départ le petit manège ironique du commissaire Arnoux. Cela dit, j'en ai connu d'autres, des affaires excitantes, mais elles avaient l'avantages de démarrez sur une piste bien précise. »

 

Il se souvenait de son premier coup d'éclat, dans sa région natale, à Annecy. C'était grâce à cette affaire rapidement résolue qu'il avait attiré l'attention des responsables de la division centrale de la police judiciaire. Empêtré loin des montages des Alpes, sur ce plateau du Vexin, il était loin de faire preuve de la clairvoyance qu'il avait eu naguère sur les rives de son lac. Il nageait dans des eaux aussi sombres que celles de l'Oise, et ce n'était pas peu dire.

 

« Vous arrivez à vous faire une idée ? demanda-t-il à son tour, curieux de savoir si le commissaire entrevoyait mieux la situation que lui.

-Absolument pas. Les gars m'ont prévenu pour la lettre anonyme... Il nous manquait plus que cela. »

 

Il poussa un long soupir.

« Et vous, inspecteur, vous y voyez clair?

-Je vais être honnête avec vous. Je le pensais jusqu'il y a peu, à cause de mon autre enquête qui me donnait une longueur d'avance sur votre équipe.

-Un peu comme la longueur d'avance que l'Alchimiste semble avoir sur nous?

-Un peu, oui. A la différence que moi, je recule.

-Il ne recule pas, l'Alchimiste?

-Non, pas lui. C'est nous qui avançons. Mais revenons-en à moi, car je recule. J'ai commis une erreur magistrale. Je ne sais précisément quel retard elle nous a coûté, à vous et à moi. Je voulais que votre affaire m'aide à résoudre la mienne qui pataugeait. J'ai vu dans le meurtre de Christiansen le faux pas d'Heinrich Guth qui allait me l'amener sur un plateau d'argent. À l'évidence, j'ai été égoïste. A trop vouloir protéger ses arrières, voilà ce qui arrive. »

 

Cette dernière phrase au parfum d'apophtegme n'interpella même pas le commissaire.

 

« Guth, vous avez dit...

-J'y viens. Aujourd'hui il m'est apparu que nos deux enquêtes étaient bien plus liées que je ne voulais le croire jusqu'à présent. Je suis allé voir Søren Christiansen, et il m'a confié que Lars l'avait déjà rencontré : Guth était sans la liste des contacts de Christiansen. C'est là que son frère a reconnu le nom. Et ce n'était pas tout...

-Vous avez bien dit Guth, on est d'accord?

-Oui, nous pensons bien à la même personne. Mais laissez moi finir, j'aurais dû vous dire cela dès le départ.

-C'est effectivement insensé ! Pourquoi ne m'avoir rien dit ?

-Allons, vous voulez que je vous fasse le tableau? Heinrich Guth, soixante-deux ans, surnommé l'Al Capone de l'Ouest parisien, le Parrain du Val-d'Oise... Dans les couloirs du ministère, certains plaisantent en parlent de lui comme de l'envers du Tapie: combines, scandales, pouvoir, millions, sans jamais être passé par la case prison.

-Elle est bonne, nota le commissaire.

-Surtout quand on sait que la personne dont il est question est une crapule de la pire espèce. Sérieusement, y a-t-il un seul trafic duquel il soit absent ? Il fait venir des filles d'Europe de l'Est et y expédie des voitures volée, blanchit l'argent de la mafia russe dans des palaces sur la Côte d'Azur, chapeaute un réseau qui permet à des Africains de rejoindre l'Europe dans des bateaux sur lesquels seuls les passeurs ont des gilets de sauvetage... Il vend de la drogue, il tient des bars, il a sous ses ordres une demi douzaine de maques qui alimentent industriels et politiques en filles faciles pour plus sans affinités... Rien ne l'arrête. Sa dernière invention en date avant que je me mette sur son dos, c'était le trafic d'art. Je ne sais pas encore comment il s'est organisé pour arriver à cette prouesse, mais sous couvert d'être un antiquaire propre et rangé, Guth parvient à mettre sur un marché parallèle, donc hors de prix, des pièces dont la valeur est inestimable, des produits qui sortent tout droit des réserves des musées parisiens... »

 

La haine que Sénéfiand éprouvait pour l'homme se transformait en un flot de paroles incessantes évoquant son mépris total pour l'humanité et quelques autres horreurs qu'il accomplissait. Le ton de Sénéfiand devint particulièrement agressif quand il aborda la troupe qu'il s'était recruté uniquement en offrant des doses d'ecstasy à prix cassé.

 

Un an de travail s'envola en quelques minutes d'un discours accusateur, engagé et imprégné d'une réelle faiblesse humaine qu'Arnoux n'aurait pas supposé une seconde auparavant. Sénéfiand était comme les autres. Il n'était pas doué. Il n'était pas particulièrement intuitif, ou chanceux. Il avait juste une plus grande envie de réussir.


3 commentaire(s)

Très bon article
par tellouz, le 2008-08-10 17:03:00

Très bon article effectivement mais une phrase reste assez absconse "Lire du Ronsard sans annotation, c'est presque de l'étymologie pour moi, "
par , le 2008-08-11 10:16:00

J'ai hate d'en lire la suite !
par , le 2008-08-13 15:55:00

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