En revenant de Pontoise: Huitième partie
le 26/08/2008 - par Thomas Dumoulin Il y a 1 commentaire, n'hésitez pas à réagir !La police de CErgy est sous le choc: Lars Christiansen ne serait pas mort. Au contraire, sa disparition soudaine et l'enlèvement de Marion Fougères, présidente de l'association archéologique et historique du Vexin français, ne seraient que le moyen qu'il a trouvé pour cacher le secret de Nicolas Flamel...
25.
Le van s'éloignait à vive allure, tournant à gauche un rond-point qui marquait le bout de la rue.
« L'autoroute! » cria Vontreuil.
L'instant de désorganisation qui avait suivi la stupéfaction des policiers prit fin. Une première voiture, conduite par Martin, se lança à la suite du van. Les autres furent prisent d'assaut par les policiers vénus à pied et qui maintenant regrettaient leur choix.
Sénéfiand courut vers sa propre auto qu'il démarra en quelques secondes. Les quatre autres voitures étaient déjà parties, il n'avait pas encore quitté son stationnement.
« Attendez-moi! » Cria le commissaire. L'inspecteur s'exécuta, allant même jusqu'à se pencher à l'intérieur de l'habitacle pour ouvrir la porte du côté passager.
Le commissaire sauta dans la Chrysler et commençait déjà à téléphoner alors qu'il n'était pas attaché. Sénéfiand n'était pas équipé d'une radio: toutes les instructions du commissaire devaient être relayées par le poste central.
« Tout le monde à la poursuite de la camionnette! Vous demandez des renforts de la part de tous les districts, si Rouen pouvait nous donner un coup de main pour le coincer en sens inverse, ce serait parfait. Prévenez Beauvais, Givors et Mantes. Nôtre fuyard conduit un Mercedes Vito noir non immatriculé et a à son bord une otage. Nous ne savons pas s'il est armé, Vontreuil, Perrodain, au rapport ! exigea-t-il. Le véhicule est suspecté d'être celui d'Heunrich Guth, domicilié rue Jules Ferry à Saint Clair sur Epte. Martin, quelle est sa destination? »
En dépit de la ferveur que le commissaire mettait dvd sa gestion de crise, tous ses ordres et questions devaient être basculés sur l'équipement radio par l'agent resté au commissariat, ce qui ralentissait considérablement les communications et la prise de décision. En outre les commentaires de cet agent, un cadet de la République, étaient couverts par les ronflements que la conduite audacieuse de Sénéfiand arrachait à son moteur. Vontreuil, qui avait poursuivit le ravisseur dans les recoins du centre commercial ne fut pas en mesure de confirmer qu'il n'avait pas d'armes.
« C'est un dédale, ces couloirs de service. Il ne m'a pas tiré dessus, c'est tout ce que je peux dire. On est passé derrière les stocks d'Auchan, et on a atteint le parking par la sortie de secours derrière les cuisines du Mcdonald's, détailla Perrodain. La fille courait aussi. »
« Martin a perdu le Mercedes de vue commissaire. Il ne sait pas où il est parti. », annonça le cadet.
Quelle connerie de mettre ces centres commerciaux à proximité des entrées d'autoroutes! Si cela n'avait tenu qu'à lui, Arnoux n'aurait jamais permis que l'autoroute soit ainsi si proche du grand centre de Cergy.
« Martin prend direction Paris, les autres direction Rouen. Pistez-le sur l'A15 vers la Normandie. Quand on aura l'assurance que les gars de Rouen le prennent en sens inverse, on doublera les recherches sur les petites routes. Brigades volantes avec ordre d'arrêter tous les véhicules correspondant au signalement. De toute façon, si on le perd, le point de rendez-vous est à Saint Clair sur Epte, à l'entrée du village. »
Il avala une grande bouffée d'air, comme s'il avait été sous l'eau jusqu'alors.
« Ce n'est pas croyable que Martin ne l'ait pas vu sur l'autoroute. On va demander le soutien de la Bac, ce sont des sanguins, ils vont le rattraper vite fait, croyez-moi.
A Cergy, le lieutenant Lonne écarta de son poste le standardiste.
« C'est bon, petit, je gère à présent. Tu as fait du bon boulot, tu peux être fier. »
Elle avait déjà fait ça lors d'un braquage, quelques années plus tôt. En quelques gestes, elle avait allumé les fréquences des principaux postes de la région.
« Cergy ici Cergy, nous allons avoir besoin de soutien sur tout le Val d'Oise.
-Argenteuil nous vous écoutons... »
« Il ne va pas sur Paris, reprit le commissaire: compte tenu de l'heure, il s'expose aux bouchons. Il va éviter la ville, il cherche une planque à la campagne. Faites la francilienne, Martin, il n'ira pas à Paris. Qui ai-je en ligne? Demanda-t-il, ayant entendu que la voix qui transmettait ses instructions n'était plus la même.
-C'est moi, répliqua le lieutenant, d'un « moi » prononcé d'un ton qui signifiait que les commandes étaient entre de bonnes mains et que tout irait bien désormais.
-Lieutenant, transmettez un portrait de Marion Fougères, si dans deux heures on ne les a pas, qu'on le diffuse à la télévision. Envoyez une équipe sur les lieux à la banque, il nous faut in portrait robot de l'homme, faîtes-vous aider par Vontreuil et Perrodain, vérifiez que Søren Christiansen est chez lui... Le portrait robot.... S'il ressemble un tant soit peu à Heinrich Guth, prévenez moi qu'on puisse avoir une demande de placement en garde à vue... N'appelez le procureur que si nous avons un minimum d'assurance. Attention au feu, Sénéfiand, merde!
-On s'en moque!
-Ne raccrochez sous aucun prétexte lieutenant, et dites nous si quelqu'un repère le van. Je vous écoute. »
Le lieutenant Lonne brillait à faire le lien entre les équipes sur le terrain, son commissaire, et les postes de police des villes aux alentours. Appeler le procureur, c'était une autre paire de manche. Elle ne s'était jamais risquée à contacter le magistrat et elle redoutait un peu de le faire, tout bien pesé.
Les voitures lancées en direction de Cergy le haut arrivèrent bientôt à la limite de la ville. L'agglomération parisienne, d'un seul tenant depuis Melun, à soixante dix kilomètres au sud est, s'arrêtait ici, nette, au niveau des toits de Puiseaux-Pontoise. Le ravisseur et sa voiture avait sa cachette. S'ils n'avaient déjà rejoint l'abri offert par un parking souterrain à Cergy, ils allaient pouvoir se perdre dans les champs de blé et de betteraves qui remplissaient le Vexin. Pour les policiers, c'était un coup dur : plus de témoins en grand nombre, une circulation beaucoup plus lâche qui facilitait les grandes vitesses, et de multiples chemins, de multiples bosquets, de multiples propriétés. Autant de cachettes possibles pour Guth.
Sénéfiand occupait la voie de gauche sur l'autoroute, mais bientôt, celle-ci s'achèverait sur la D14, et il ne pourrait pas continuer à doubler tous les véhicules sur la route. Le commissaire était toujours en ligne, écoutant parler son lieutenant et prodiguant, de-ci de-là, quelques conseils à destination des autres groupes qui avaient pris en chasse le fugitif.
« Martin nous sème. Ils arrivent bientôt à Magny-en-Vexin., commenta le commissaire.
-Oui, rétorqua Sénéfiand qui était loin d'être attentif.
-Faites gaffe, vous n'avez pas le droit de doubler, c'est une ligne blanche. »
Sénéfiand jugea la situation et freina, avisant que le commissaire était dans le vrai.
« Tout à l'heure, commissaire, vous m'avez dit de me méfier du feu.
-Oui. Vous avez failli commettre deux infractions. Vous avez grillé un feu orange. C'est dangereux.
-On n'accorde pas assez d'importance aux feux, vous ne trouvez pas ? »
Le commissaire trouvait que ce n'était pas franchement le lieu pour entamer cette discussion.
« Sans doute. »
Sénéfiand le regarda un bref instant, avant de fixer ses yeux sur la route et les panneaux.
« Vous savez quelle est la particularité des salamandres ? C'était le symbole de François Ier, vous savez, le roi qui a construit Chambord. Il avait choisi la salamandre comme emblème, et sa devise c'était Nutrico et Extinguo. Je suis certain que Marion Fougères connaît ce fait historique.
-Vous voulez qu'on lui demande quand on l'aura sauvée ? suggéra le commissaire.
-Vous ne voulez pas savoir ce que cela veut dire ?
-Je n'en sais rien, dites toujours.
-J'entretiens et j'éteins. J'entretiens le feu, j'éteins le feu.
-Le feu », répéta Arnoux.
Sénéfiand freina sèchement en arrivant sur l'échangeur de la D43 et quitta la grande route.
« Qu'est-ce que vous faites ?
-Nous allons rendre une petite visite à l'Alchimiste, comme il se fait appeler.
-Guth n'est pas à Saint Clair sur Epte ? s'enquit le commissaire. Il faut que je rappelle les voitures ?
-Laissez partir vos hommes à Saint Clair, ils sont très bien là-bas.
-Quel alchimiste allons-nous voir, dans ce cas ?
-Lars Christiansen », annonça la voix calme et posée de l'inspecteur.
Arnoux laissa retomber sa main tenant le téléphone. Sénéfiand soutint son regard, hochant légèrement la tête.
« Lars Christiansen, qui se fait passer pour mort depuis le début de la semaine. Vous connaissez un autre alchimiste, vous ? »
Flamel, mais cela ne comptait pas, parce que lui était mort. Pour de vrai.
26.
« Christiansen? Pourquoi pensez-vous...
-C'est vous qui me l'avez fait comprendre, en réalité. Avec le feu orange que j'ai grillé. Grillé, brûlé, quelle différence? Je ne comprends pas que nous ne nous en soyons pas rendu compte avec sa dernière lettre. Je serai moi-même la salamandre.
-Vous avez parfaitement raison. Il est de notoriété publique que les salamandres résistent au feu, tout au moins le croit-on.
-Ce n'est pas vrai?
-Je n'en sais strictement rien.
-Sa lettre faisait allusion au feu. Notre relation n'a pas fait long feu, a-t-il écrit... C'était écrit noir sur blanc, sous nos yeux.
-Le feu qui est un des éléments premiers en matière d'alchimie.
-Naturellement, approuva Sénéfiand.
-Tout de tient, reprit le commissaire. Pas de cadavre, donc pas de meurtre... Et notre petit Danois est en pleine santé, il a tout le loisir de nous mener en bateau avec ses disques durs, ses ftp, ses salamandres, ses tapisseries.
-... Ou de nous faire tourner en bourriques avec des courriers. Bien sûr, on peut perdre des heures à essayer de faire le lien avec Guth, avec n'importe quel autre historien jaloux... Toutes les informations que nous avons récupérées nous ont conduits sur de multiples pistes qui s'excluaient rigoureusement. Aucune n'était vraie. Ce n'était que des leurres. Pas étonnant que nous n'y comprenions rien!
-Mais attendez, il y a un problème, Sénéfiand: c'est bien le van de Guth qui a enlevé Marion Fougères!
-Vous vous trompez. J'ai visionné pendant des heures toutes les vidéos jamais prises du van de l'équipe de Guth. C'est le même modèle, cela ne fait pas de doute... C'est peut-être le même véhicule, mais ce n'est pas le chauffeur qui le pilote habituellement. Le van a louvoyé sans jamais franchir la ligne blanche. La roue n'a mêle pas mordu. Ce n'est pas Yves Lemaur, le chauffeur de Guth. C'est quelqu'un d'autre.
-Lars Christiansen.
-Nous allons le savoir très vite. »
Sénéfiand contourna Brignancourt par le nord ouest, donnant ainsi à Christiansen le temps d'arriver chez lui même s'il avait fait quelques tours dans la campagne pour semer les policiers à ses trousses. Sénéfiand arrêta la voiture sur le parking de la salle des fêtes, en retrait de la route, de sorte qu'on ne la voyait pas.
« Et maintenant? On fait quoi ?
-Vos hommes ont besoin que vous les guidiez. Reprenez le contrôle.
-A quoi bon? S'enquit le commissaire. Nous n'allons plus chez Guth et vous pensez cueillir Christiansen ici. Je ferai mieux de dire à tout le monde de rentrer...
-Nous ne savons pas ce que Guth fabriquait avec Christiansen. Un train peut en cacher un autre », commenta l'inspecteur, tout en prenant une arme dans sa boîte à gants.
Le commissaire regarda Sénéfiand s'éloigner à grand pas feutrés, derrière le mur du château qu'il s'apprêtait à escalader un peu plus loin.
« Peut-être, n'empêche que qui chasse deux lapins n'en attrape aucun. »
C'était sa manière à lui de dire que tout brillant qu'il était dans la réflexion, Sénéfiand n'en restait pas moins un brouillon ambulant.
L'inspecteur marcha quelques temps dans un petit chemin boueux longeant la forêt. Il avait eu la mauvaise idée de mettre un pantalon de costume le matin, ce qui l'entravait fortement pour ce qu'il avait en tête dans la suite des évènements.
Il parvint toutefois à franchir la clôture de la propriété de Lars Christiansen et se retrouva dans le parc de l'imposant château. Sénéfiand était ici de l'autre côté du plant d'eau, tout en bas du boulingrin. Il faisait face à l'entrée sur la gauche de laquelle la tour ravagée, noire et puissante, se dressait, découpant sa toiture détruite sur la frange de ciel visible, sous les nuages.
Pas de corps, pas de victime. C'était bête, mais c'était comme cela. Il avait d'une stupidité incroyable. Comment avait-il pu laisser passer des indices si évidents ? Comme quoi tant qu'on n'est pas confronté à l'évidence même... il trouva un buisson assez touffu où il pensa s'abriter pendant la fin de l'après-midi, à l'ombre d'un grand saule. Si Christiansen était aussi malin que ce tour de force laissait supposer, il allait peut-être attendre la nuit pour revenir dans son repaire. Sénéfiand serait là, lui aussi. Il pensa au commissaire, et lui envoya un sms pour lui indiquer de repartir. Les clefs de la Chrysler étaient restées sur le contact, il avait sa veste, et foutu pour foutu, son pantalon ne craindrait pas de passer une nuit dehors. Pressentant, dès lors, qu'il allait avoir un peu de temps devant lui pour réfléchir à tout ce qui lui passait par la tête en ce moment.
Deviner que Lars Christiansen était derrière sa propre disparition avait fait l'effet d'une bulle éclatant sur le dessus du chaudron. Une fumée mêlant les arômes de tous les ingrédients avait fait quelques volutes dans l'air et s'apprêtait à retomber, légèrement, sur le reste de la préparation. C'était une soupe un peu bizarre, comme les lampes à cire des années soixante-dix, et qui sont revenues à la mode ces derniers temps, dans les vitrines des magasins branchés. La cire est chauffée par le feu, elle monte vers le haut de la lampe -ou du chaudron, on n'est pas regardant tant qu'on a la bonne recette-, et elle redescend. Et puis elle remonte. Et puis elle redescend.
Dix sept heures trente. Cela pouvait faire du yo-yo pendant encore un bon moment. Il serait prêt.
*
Le croassement des crapauds sur les nénuphars faisait un vacarme du tonnerre et Sénéfiand en était encore à se demander comment Lars Christiansen faisait pour dormir dans cette maison quand le bruit de roues sur le gravier de la cour et le voile spectral des phares d'une voitures sur les grands arbres l'arrachèrent à sa rêverie mi-archéologique, mi-policière. Il consulta sa montre. Quatre heures du matin. Il avait froid, les yeux le piquaient, et sa bouche était pâteuse comme un lendemain d'alcool.
La voiture s'arrêta devant le perron. Sénéfiand était beaucoup trop loin pour voir qui était à son bord. C'était une berline, plutôt grosse, mais d'épais nuages cachaient la Lune et la lumière du seul et unique lampadaire du bourg ne perçait pas à travers l'alignement de sapins plantés du côté de la route. Il sut que dès que le conducteur couperait le contact, les phares s'éteindraient, et l'obscurité retomberait, étouffante. Il ne s'écoula que quelques secondes entre cette supposition et sa réalisation.
Maintenant, il restait à attendre que le visiteur entre dans la maison, et qu'il allume l'électricité à l'intérieur. Sénéfiand avait vu les volets lors de son premier passage dans le château : c'était des stores vénitiens, qui laisseraient filtrer des lamelles d'intérieur sur l'herbe du parc. Dès que l'inconnu serait rentré, il s'approcherait prudemment. Sénéfiand attendit, une minute, puis deux. Quand au bout de trois minutes, il n'y avait eu toujours aucun signe de vie dans la maison, Sénéfiand comprit que le visiteur ne venait peut-être pas pour le château.
C'était donc pour lui qu'on avait fait le déplacement. Il prit son arme qu'il avait déposée non loin de là, sur un petit tapis de mousse, et se blottit au plus près du centre du buisson.
*
« Vous êtes sûr qu'il est là ?
-Certain, bon sang. Il n'avait pas de moyen de locomotion. Vous avez fait le jardin ?
-Je suis en train. On n'y voit rien.
-Il est seul. Trouvez-le. »
Sénéfiand observa une ombre dans un bosquet tout proche. C'était son visiteur. Doucement, il pivota dans sa direction. L'homme était assez jeune, il portait un jean.
« Micucci ? C'est vous, nom d'un chien ? »
Il eut un mouvement sur le côté, mit sa main sur son pistolet.
« Micucci ?
-In... Inspecteur Sénéfiand ? »
Il sortit du fourré, inquiet et surpris.
« Mais enfin, que faites-vous là, Micucci, merde ?
-Ne vous énervez pas, inspecteur. C'est le commissaire qui m'a envoyé vous chercher. »
Ne pas s'énerver ? Sénéfiand bouillait.
« J'étais en planque ! Vous pouvez comprendre cela ? Ça fait bientôt douze heures que je me les gèle dans ce parc, et vous, vous débarquez comme cela ? Mais vous savez que j'ai cru que je tenais Christiansen quand je vous ai vu débarquer. On n'a pas idée de me faire un truc pareil, merde !
-Christiansen ne viendra pas. On a retrouvé le van il y a deux heures sur un parking à Ermont-Eaubonne. On n'a pas arrêté d'essayer de vous appeler, mais vous ne répondiez pas, alors le commissaire m'a envoyé. »
Sénéfiand prit dans sa poche son téléphone portable qui indiquait qu'il avait manqué pas moins de dix-sept appels.
« Vous êtes venu seul ? s'étonna Sénéfiand.
-Martin était avec moi mais il s'est endormi en route. Vous n'imaginez pas tout ce qu'on a fait depuis hier soir.
-Vous avez choppé Christiansen ?
-Pas encore.
-Vous savez où le trouver ?
-Où le chercher, ce qui constitue un début.
-Et Guth ?
-Un beau bordel dans Saint Clair pour pas grand-chose. Je ne sais pas quelle va en être la suite.
-Pas de Guth, pas de Christiansen, un Alchimiste ?
-Son camion, c'est tout.
-Aucune arrestation ?
-Pas même une petite garde à vue... Cela dit, vous étiez naïf en pensant que Lars Christiansen reviendrait ici, inspecteur. Il avait déjà grillé cette cartouche. Mais vous allez voir, l'enquête n'est pas terminée.»
Micucci enleva son blouson et le tendit à Sénéfiand.
« Vous avez l'air frigorifié, ajouta-t-il. Tenez.
-Merci, Micucci, murmura-t-il, acceptant l'offrande en tremblant.
-Appelez-moi Aldo... »
Ils remontèrent petit à petit l'allée en direction du château.
« Ces crapauds font un boucan, je me demande comment ils arrivent à dormir, au village.
-Je me suis fait la même réflexion des heures durant. »
Ils regardaient la masse des eaux noires du lac. Soudain, Micucci retint le bras de Sénéfiand.
« Vous n'avez rien vu, là-bas, sur l'autre rive ? »
Ils scrutèrent de l'autre côté de l'île centrale un massif de joncs.
« Je n'ai rien vu, non, dit Sénéfiand.
-J'avais cru voir quelqu'un. La fatigue sans doute.
-Cela fait plus de onze heures que je suis là, et personne d'autre que vous n'est venu me tenir compagnie. Je pense que je l'aurais vu faire. »
Micucci préféra regarder une seconde fois. Le vent dans les feuilles, les reflets dans l'eau, les ombres, le tapis nuageux qui se disloquait, tous les éléments de la nature semblaient s'être ligués pour créer des illusions d'optique par centaines.
« Laissez tomber. Vous êtes à cran, et moi aussi. »
Ils rejoignirent Martin et le réveillèrent. Sénéfiand se moucha plusieurs fois, conséquence de son séjour à la belle étoile. Martin proposa de conduire. Aucun des deux autres ne refusa une telle proposition.
27.
Søren Christiansen fit couler un peu d'eau chaude dans son gobelet plastique où flottait un sachet noirâtre que le lieutenant Lonne avait décrit comme un thé Earl Grey fameux. Elle n'avait pas précisé, sciemment, qu'il venait du fond du terroir et qu'à l'instar de l'agrafeuse rangée à ses côtés, il était déjà là avant qu'elle n'entre en fonction à Cergy. Le frère bouleversé s'appuya contre le mur.
Les policiers étaient dans une pièce voisine, en train de se répartir par équipe, et on lui avait demandé de patienter dans cette grande salle commune. Il avait vu les visages des homme : ils n'étaient pas rasés, et leurs traits manquaient de confiance. Et il savait très bien pourquoi.
Son frère -celui-là même qui avait été considéré mort noyé dans la mer du Nord et qui avait miraculeusement survécu- venait de refaire le même coup, quelques cinq ans plus tard, en France. Avec quelques nuances tout de même : d'après ce qu'on lui avait dit, cette fois-ci, son frère avait fait semblant de mourir.
Il avait avoué ne pas comprendre quelle était la logique dans un tel acte. Bien sûr, Marion et lui avaient partagé la même espérance, quand il avait disparu après leurs avoir confiés à chacun des craintes pour sa vie. C'était une chose possible, alors, qu'il ait maquillé sa mort pour échapper à la vengeance de ceux qui le menaçaient.
Ce qui ne faisait pas sens selon lui, c'est qu'il ait maquillé sa mort pour mieux enlever Marion. Cela dépassait l'entendement, quel qu'il soit. Quand il avait avoué n'y rien comprendre, il s'était rassuré en entendant les policiers confier qu'il en était de même pour eux.
Il regardait Sénéfiand, étendu sur le canapé et solidement emmitouflé dans ce qui semblait être un amoncellement de vestes et de blousons. Cet inspecteur qui passait pour être une pointure du Ministère d'après ses collègues se cassait les dents lui aussi. Lars Christiansen était en train de se payer la tête d'une grosse part des policiers d'Île de France. Et Søren était le spectateur de la farce de son frère qui allait bientôt prendre l'allure d'une grande œuvre d'opéra.
C'était ça. Un magnus opus.
Sénéfiand s'éveilla, le cou douloureux. Il avait atrocement mal dormi, et si peu que le sommeil était loin d'avoir été seulement réparateur.
« Vous êtes là, vous ? demanda-t-il en voyant Søren en face.
-Vous suspectez mon frère de n'être pas mort, vous mettez la moitié des flics de Fance et de Navarre sur son dos, et vous vous demandez pourquoi je suis là ? Je suis ici depuis le petit matin. »
Le lieutenant Lonne vint chercher les deux pensionnaires un peu après neuf heures. On accorda à Sénéfinad le droit de se doucher à toute allure, chose qu'il fit en quelques minutes après lesquelles ont le vit passer, torse nu, en pantalon, dans la cour du commissariat, jusqu'au coffre de sa voiture où il prit, devant les autres stupéfaits, une chemise neuve, emballée, blanche.
« Vous aviez prévu le coup ? demanda Bierling, le cadet qui avait brillé la veille.
-J'ai toujours une chemise neuve dans ma voiture, et une autre dans le dernier tiroir de mon bureau. Il faudra juste que je pense à en racheter une pour la prochaine nécessitée.
-Vous vous en servez souvent ?
-C'est la deuxième fois.
-Ce n'est pas franchement utile, alors, ponctua Bierling.
-Sauf ce matin. »
L'inspecteur portait des vêtements neufs et sentait bon le savon à l'amande douce quand il se présenta, avec tous les réguliers, dans la salle de réunion. Tous les autres avaient mauvaises mines, et Vontreuil distribuait des cafés en grande quantité. Le commissaire faisait face à ses équipes, autour de la table. Sénéfiand remarqua qu'il y avait dans l'assistance des brigadiers qu'il ne connaissait pas.
« Bien. Désolé pour ceux qui ne sont pas matinaux, et tous ceux aussi qui devaient être de week-end, voire en vacances. Comme vous le savez tous, on a vécu une journée plutôt chahutée hier. Ce matin, on a un enlèvement sur les bras et un individu que nous recherchions comme disparu et qui était en fait dans la nature de son propre gré.
-Attendez, si vous ouvrez une enquête parce que le mec disparaît, et qu'en fait il n'a pas vraiment disparu, on ne ferait pas mieux d'être chez nous ? Je vous suis pas », invectiva une petite femme gironde, que Sénéfiand avait listé comme étant une « nouvelle ».
Commissaire divisionnaire à Mantes la Jolie, Annick Monin avait fait le déplacement en personne pour mieux comprendre dans quelle aventure elle laissait s'engager cinq de ses meilleurs agents.
« Grosse nouveauté par rapport à hier. Non seulement notre homme est l'auteur de l'enlèvement de Marion Fougères, mais grâce aux travaux de notre chère lieutenant, il est désormais fiché au grand banditisme.
-Deux choses, interrompit Sénéfiand en réclamant un café auprès de Vontreuil. C'est Lars Christiansen qui a enlevé Marion Fougères ? On en est certain ?
-Les gars sont allés interrogés les témoins visuels dans la banque et on a recueilli les dépositions de clients qui les ont vu monter dans le van, sur le parking. En tout, ça fait quinze témoignages, et ils concordent tous avec la description de Lars Christiansen.
-Parfait. Ça c'était la première chose. La deuxième, maintenant. Depuis quand est-ce que Lars Christiansen est fiché au grand banditisme ?
-Oui, c'est vrai, cela, depuis quand ? demanda Machi.
-Expliquez-leur, lieutenant, c'est vous qui êtes la mieux placée pour en parler. »
Le lieutenant Lonne s'avança dans un survêtement blanc.
« Ceux qui sont avec nous depuis le début de l'enquête savent probablement que nous supposions jusqu'il y a relativement peu de temps que Lars Christiansen avait été assassiné parce qu'il avait découvert la vérité sur Nicolas Flamel. Selon toute vraisemblance, ce n'est pas le cas puisqu'il n'est pas mort.
-En outre, intervint le commissaire, les experts de la technique ont rendu un rapport qui va dans ce sens puisqu'ils déclarent ne pas avoir retrouvé de traces de freinage important d'une autre voiture dans la rue où Christiansen est passé à l'eau.
-C'est décisif, ça, demanda la commissaire de Mantes.
-Cela n'exclut pas la thèse de l'accident, mais cela en réduit fortement la probabilité. Quant à l'incendie, on ne peut pas savoir qui l'a allumé. Christiansen aurait pu mettre le feu chez lui.
-A quoi bon ?
-J'y viens, reprit Lonne. J'ai eu accès aux données informatiques conservées par Christiansen au cours de ses recherches sur Flamel. Tout criminel qu'il est, votre frère a accompli un boulot d'historien... elle hésita sur le terme.... monstre. »
Søren détourna le regard : il ne savait pas s'il devait prendre cela pour un compliment, ou au contraire, si le choix du mot « monstre » était là pour lui rappeler que son frère avait manifestement flirté avec les lois.
« Commissaire Monin, sachez que Flamel dépensait sa fortune dans l'immobilier, un choix rentable, semble-t-il
-Il n'y avait pas la crise des subprimes au Moyen-âge, commenta Søren en riant jaune.
-Lars Christiansen a établi une liste de près de trente maisons à Paris ayant appartenu à Flamel. Ainsi que douze fermes dans le Vexin, et une maison à Pontoise. Les points derrière moi présente les lieux dignes d'intérêts.
Il y avait trois cartes sur le mur : Paris, le Val d'Oise, et l'Ile de France. Sur les trois, des punaises blanches, rouges et jaunes.
« Prenez des notes, si je vais trop vite. En blanc, les emplacements des maisons ayant appartenues à Flamel. Pour les fermes, les photos aériennes nous montrent qu'elles ont été rasées depuis longtemps. Il n'en reste qu'une seule, ici, à Maudétour-en-Vexin. »
Elle pointa Saint Clair sur Epte.
« En rouge, tous les biens immobiliers possédés directement ou indirectement par Heinrich Guth. »
Le commissaire Monin fit un signe de la tête qui traduisait l'estime qu'elle avait pur le commissaire qui osait s'en prendre à un poisson bien entouré comme Guth.
« Un instant, s'interposa à nouveau Sénéfiand. Guth est toujours soupçonné ? Mais de quoi ?
-Laissez-moi terminer, je suis au milieu de mes points. Nous parlerons de tout cela après. En rouge, les propriétés de Guth, disais-je. En jaune, celles de Lars Christiansen. »
Søren parut surpris en découvrant les quatre points que comportaient les cartes.
« Mon frère a vendu son appartement du quinzième arrondissement pour acheter le château. Et il n'a jamais eu de logement ailleurs.
-Détrompez-vous, monsieur Christiansen. D'après la préfecture, votre frère est l'heureux propriétaire d'un hangar à Montmorency. La punaise placée ici sur le rebord de la carte désigne un pavillon à Villers Cotterêts, dans l'Aisne, rue de la Salamandre.
-Intéressant, très intéressant. Suivez les salamandres.
-On a fait envoyer une voiture de Soisson, dans la nuit, mais nous devrons sans doute aller y faire un tour nous-même. Après tout, nous ne sommes pas à cela près, commenta Arnoux.
-J'ai préparé des circuits. En tout, nous avons une cinquantaine de lieux à visiter dans la journée. Avec les hommes de Mantes et l'inspecteur Sénéfiand, on peut faire neuf voitures, ce qui fait six lieux par voiture, à l'exception de la voiture numéro 1 -la mienne- , qui ira à Villers Cotterêts, et qui aura par conséquent plus de trajet que les autres.
-Que cherche-t-on sur place ? demanda Martin.
-Va-t-on enfin me laisser parler ? Faites vous passer un dossier. Je vous ai préparé la liste des équipes. Les équipes de Mantes seront réparties dans les voitures 7 à 9 : deux par voitures, pour ne pas vous retrouvez paumés, précisa-t-elle à l'attention des sept policiers ayant fait le déplacement et de leur patronne.
-Les parcours fignolés sont à thème. Moyen-âge pour les uns, contemporain pour les autres. Concrètement, si vous êtes affecté sur une mission Flamel, vous cherchez des ruines et des curiosités du paysage.
-Des curiosités du paysage ? Comment ça ?
-Petites collines, promontoire rocheux, grotte, ce genre de choses, explicita le lieutenant.
-Pour les contemporains, vous cherchez en priorité Lars Christiansen, y compris dans les emplacements appartenant à Guth. Si les deux faisaient la paire, l'un peut très bien héberger le copain. Cela se passe comme ça. Et tout le monde me cherche ça. »
Elle prit un dossier et l'ouvrit à la première page qui représentait une salamandre.
« Un lézard ? demanda quelqu'un de Mantes.
-Une salamandre. Sculpture, gravure, tag, peinture, tout ce que vous voulez. C'est le fil rouge que nous avons utilisé jusqu'à présent pour suivre la piste que Christiansen semait devant lui, à l'époque où nous supposions que cette piste nous permettrait de le sauver.
-Il serait assez con pour semer des traces derrière lui ?
-Non seulement il le fait, mais il le fait sciemment. Certes, si on suit cette piste c'est lui qui nous guide, mais nous sommes toujours dans la bonne direction. Ne négligez donc pas les salamandres, même si elles peuvent vous paraître accessoires. Sachant que si la salamandre est tachetée, on est près du but.
-Je croyais qu'elles étaient vertes, les salamandres ? objecta Søren.
-Lars laisse des salamandres vertes. Mais les salamandres de Flamel sont tachetées.
-Il y en a plusieurs sortes, maintenant ? »
Cette fois-ci, Sénéfiand était définitivement perdu. Le commissaire n'avait pas l'air bien en confiance lui non plus, attendu que c'était son lieutenant qui menait la réunion, mais au moins, il semblait comprendre les histoires de punaises et de salamandres.
« Très bien. Qui n'a pas suivi le point de cette nuit ?
-Cette nuit, murmura quelqu'un, vous voulez dire tôt ce matin. »
Il était vrai que la réunion en question s'était tenue de très bonne heure le jour même, techniquement parlant. Outre les policiers de Mantes, sept autres mains se levèrent, dont celle de Kantwiak, de Perrodain et de Sénéfiand.
« Bon. Je vous explique. »
Elle commença son histoire en annonçant qu'elle était triste.
« Pourquoi triste ?
-Parce que la pierre philosophale n'existe pas.
-Comment le sait-on ?
-Nicolas Flamel ne l'a jamais trouvé, même s'il a passé sa vie à la chercher.
-Ce n'est pas parce qu'on ne l'a jamais trouvée qu'elle n'existe pas. Ce n'est pas parce que tous les corbeaux sont noirs que cela veut dire qu'il n'existe pas de corbeaux blancs, fit remarquer Sénéfiand, ayant lu cet adage dans un livre, bien des années auparavant.
-Les corbeaux blancs existent... Un jour, après la météo, j'en ai vus. Ils avaient été apportés dans un centre pour oiseaux car les autres corbeaux les maltraitaient. »
Sénéfiand n'était pas au courant de cette découverte, et cela le laissa pantois.
« Vous voyez, qu'est-ce que je disais ? dit-il.
-On se fout des piafs. Nicolas Flamel ne tenait pas sa fortune de la pierre philosophale. Il s'est peut-être amusé pendant des années à faire des expériences dans son atelier, mais ce n'est pas de cela dont il vivait. Enfin, si.
-Il faudrait savoir.
-Nicolas Flamel était un alchimiste malin, qui pour être sûr d'obtenir de l'or dans son chaudron, mettait de l'or, comme ingrédient de départ.
-Vu comme ça, la recette est plus simple. « Recette de l'or : prendre de l'or. C'est prêt », ironisa un policier de Mantes.
-C'est votre frère qui a découvert cela, Søren. Une découverte archéologique de premier plan, qui aurait pu lui valoir la jalousie de ses pairs, c'est vrai. L'histoire continue, car vous vous doutez bien qu'il faut avoir un important stock d'or pour que tout un pays croie que vous le produisez vous-même. Ce stock d'or, Flamel le tient du Vexin.
-Des mines ?
-Non. Probablement les restes des pillages des villes de Beauvais, d'Amiens et d'Arras, pillées par Rollon, le duc des normands, en 925. Lars avait d'abord pensé à des reliques, éventuellement à celle de Saint Mellon, censée avoir été entreposé dans l'abbaye Notre Dame de Lorette, à Pontoise, mais ses recherches richement documentées semblent effectivement prouver que Flamel tenait sa fortune d'un ancien butin de guerre viking qu'il se contentait de fondre, en fait.
-C'était bel et bien un imposteur, commenta Arnoux.
-Un imposteur qui s'intéressait uniquement à l'or, et qui a laissé intact le reste du trésor, qui n'a pas de valeur au quatorzième siècle mais qui, de nos jours, est devenu une caverne d'Ali Baba pour les contemporains. Flamel aurait usé du symbole de la salamandre pour indiquer la cache du trésor. Paracelse, un alchimiste du seizième siècle, a clairement établi la salamandre comme étant un symbole du feu, et donc, par extension, de la pierre philosophale. A noter que les seules salamandres en Europe de l'ouest sont des salamandres tachetées, qu'on appelle parfois salamandres de feu. Allez savoir si Paracelse a piqué son symbole dans la croyance populaire ou si lui qui a fait entrer cette comparaison dans les esprits. Alors, autant vous le dire : nous ne savons pas où est la caverne. Lars Christiansen, lui, le sait. Il a sorti les trésors de Flamel pour les revendre sur le marché noir de l'art, chose qu'il ne pouvait pas faire sans un homme du milieu.
-Heinrich Guth, devina le commissaire Monin.
-Lui-même. La tapisserie a parlé, et les deux experts qui l'ont analysée aussi.
-Vraiment ? se félicita Sénéfiand.
-Ils sont en garde à vue pour l'heure, et c'est grâce à leurs aveux que nous avons pu obtenir l'autorisation de perquisition chez Guth. Une contre expertise a été effectuée, qui confirme les intuitions que nous avons eu l'autre jour : la ville au fond est bien Pontoise, vraisemblablement représentée pendant un siège des Normands, par exemple celui de 855. Les chevaliers au premier plan ne sont pas des Anglais, mais des Vikings. Les Normands qui ont envahi la région se font donc un petit pactole, qu'ils enterrent, que Christiansen découvre et que Guth, enfin, écoule. »
Sénéfiand se plut à imaginer un Guth minuscule, à la toute fin de la chaîne alimentaire des criminels, condamnés à vendre ce que d'autres gagnent ou trouvent, comme un dealer de bas quartier.
« Pour une raison X ou Y, ils ne s'entendent plus, soit que le partage ne convient plus, soit que Christiansen ait trouvé un meilleur vendeur. C'est à ce moment que Guth commence ses menaces.
-C'était une théorie que nous avions évoquée.
-Elle est probablement vraie, en effet. Si ce sont bien les hommes de Guth qui ont mis le feu à Brignancourt, ce ne sont pas eux qui ont poussé la voituré de Lars dans l'Oise. Il a volontairement fait croire à un accident.
-Il s'est mis à l'abri de ce Guth, tempéra Søren.
-Rien ne dit qu'il n'a pas non plus enlevée Marion fougères dans l'optique de la protéger elle aussi.
-Envisageable à la rigueur, admît Arnoux, même si je suis personnellement d'avis qu'elle avait compris quelque chose sur le trésor. Qu'elle pouvait à son tour compromettre sa richesse.
-Qu'a-t-il à craindre?
-Il y a une grande différence entre Marion Fougères et Lars, objecta le lieutenant Lonne. C'est une femme d'histoire fortement attachée à Pontoise, alors que Christiansen est un diplomate, pas un historien. Il n'a pas l'éthique d'un vrai universitaire. La preuve, aussitôt trouvé le trésor de Flamel, il le met en vente en pièces détachées! Lars est clairement un criminel, et non une victime. »
Søren ne pouvait s'empêcher de soupirer en entendant cet ignoble adjectif mêlé au prénom de son frère. Pouvait-il se considérer coupable? Pouvait-il trouver, de mémoire, un seul geste, une seule parole de l'un de leur parent qui aurait pu être à l'origine de l'engeance de Lars? Jamais leur père n'avait levé la main sur eux. Jamais leur mère ne s'était montrée sèche. Lars avait sombré là où tant d'autres avaient été dévorés avant lui: non pas dans la gloire, mais dans l'ambition, dans la soif de pouvoir. Qui ne voudrait pas être l'heureux possesseur d'une pierre philosophale, panacée du corps, de l'esprit, source de vue éternelle, de richesses ineffables?
Comment pouvait-on décliner un tel avenir? Comment pouvait-on prétendre ne pas vouloir de cela?
« Marion Fougères a probablement deviné. Elle est arrivée à la dernière salamandre, et ce faisant, elle a su qu'il n'était pas mort. Elle a repris contact. Il a su qu'elle savait, mais il ne pouvait la supprimer: il fallait donc qu'elle disparaisse.
-Mais qu'elle disparaisse pour quoi? Christiansen est cuit: maintenant que nous savons ce qu'il cache, il est coincé! C'est lui, plutôt, qui devrait disparaître.
-En tant qu'otage, elle peut servir de monnaie d'échange. Et nous avons aussi prévu le coup. Tous les aéroports ont reçu son signalement, et aucune réservation n'a été passée à son nom.
-Il voyage sous un autre nom, tout simplement. Certains billets s'achètent en ligne, sans rien d'autre qu'une carte bleue.
-Sa carte bleue n'a pas été utilisée depuis l'accident, pas plus que son téléphone. Il est planqué. Il connaît les agissements de Guth, il a appris comment se faire oublier c'est pour cela que nous investiguons toutes les maisons ou les caches qu'il aurait pu trouver.
-On sait qu'il est à proximité de Cergy: il y postait les lettres, souvenez-vous. On sait aussi qu'il est passé hier à Ermont-Eaubonne.
-Il n'est pas loin.
-Il peut parfaitement être à l'autre bout de l'Europe. Combien de temps s'est écoulé depuis que le van a été retrouvé? Neuf heures? Dix heures? Depuis Paris, avouez qu'il peut aller très loin pendant ce laps de temps.
-Raison de plus pour ne pas perdre de temps. Nous avons déjà été trop longs. Tout le monde se met en route », ordonna le commissaire Arnoux.
« Une dernière chose, poursuivit-il. Le divisionnaire a fait le nécessaire. Christiansen a été déchu de son statut diplomatique par l'ambassade du Danemark. Aucune immunité pour lui, en conséquence, donc on peut le mettre en garde à vue sans dispositions particulières, c'est clair ? »
Il y eut un grand branle-bas de combat, les brigadiers se levèrent tous d'un seul mouvement, récupérant leurs dossiers. Ceux de Mantes se groupèrent deux à deux avant de suivre les responsables des équipes qui lançaient, au-dessus si brouhaha, le numéro de leur voiture.
Sénéfiand prit un dossier lui aussi pour voir qui serait ses passagers. Le commissaire Arnoux, pour des raisons de procédures, allait à Saint Clair dur Epte, rendre une petite visite à Heinrich Guth. Le lieutenant Lonne s'était affectée à la voiture de Villers-Coterets. Il ferait donc équipe avec Kantwiak, Miccuci et Monin, la femme de Mantes.
« Et moi? Demanda Søren.
-On vous raccompagne. On va simuler le départ des agents veillant sur vous. Vous n'êtes au courant de rien. Naturellement, c'est un leurre. On surveillera discrètement votre entrée. Ceci dans l'hypothèse où votre frère prendrait contact avec vous. Il va de soi que nous interviendrons immédiatement.
-C'est entendu. »
Plusieurs équipes étaient déjà parties. La voiture de Sénéfiand quitta la sixième la rue de la croix des Maheux.
28.
« Vous me guidez, Kantwiak ? Où allons nous?
-Brignancourt, le château.
-Encore! » s'exclama-t-il. Il est vrai qu'il y avait passé une nuit très désagréable
« Qu'est-ce qu'on va faire là-bas? Chercher Christiansen? Il n'est pas venu de la nuit, je peux vous l'assurer !
-Vous n'avez pas fait attention sur la carte derrière le lieutenant? Brignancourt était marque d'un point blanc et d'un point rouge. Le château a appartenu à Flamel avant d'appartenir à Christiansen, c'est pour cela que nous devons y retourner. On cherche des caches, des caves, n'importe quoi qui aurait pu servir de container pendant cinq cents ans.
-Le château a été construit dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, j'en mettrais ma main à couper.
-Pas la tour sud. Lisez le dossier.
-Je voudrais bien, mon petit Micucci, mais je conduis.
-Dans ce cas, laissez-moi vous le lire. »
La photocopie qui avait été jointe au dossier indiquait clairement que le château actuel avait été rebâti à partir d'une ruine.
« Seulement une partie? J'aurais juré que l'ensemble était du
Napoléon III.
-Franchement, je n'aurais pas su dire, reconnut Micucci. Toujours est-il que si nous faisons confiance au lieutenant, le château est en patrie contemporain de Flamel.
-Nous allons bien voir.
-Pourquoi ne nous concentrons-nous pas sur Christiansen? Se morfondait encore le commissaire de Mantes. Le trésor, s'il existe, ne va pas disparaître dans la journée, alors que
Christiansen pourrait le faire, lui.
-J'ai dit la même chose, fit remarquer Sénéfiand. Mais il paraît que Lars Christiansen pourrait se trouver avec ledit trésor, d'où l'intérêt pour nous de le chercher.
-Il pourrait tout aussi bien être avec le trésor, mais bien loin. Si vous êtes d'accord avec moi, Inspecteur, pourquoi être vous ici, à la poursuite de babioles du quinzième siècle?
-Ce n'est pas mon enquête. Moi j'enquête sur Guth. Arnoux fait mon boulot, c'est la moindre des choses que je fasse le sien, vous ne pensez pas?
-C'est crétin, mais bon, je sais ce que vous allez dire... Moi-même, je fais une partie du sien, n'est-ce pas?
-N'est-ce pas? » Répèta Sénéfiand, ne voulant pas pousser plus loin cette discussion.
Si Arnoux arrêtait Guth -et il était fort possible qu'il écope d'une préventive, il aurait le droit de le voir, de l'interroger, lui qui avait instruit l'enquête depuis le début.
Revenir au château après y avoir passé la nuit était en fait plus plaisant que Sénéfiand l'avait cru dans la voiture. Il retrouvait les images de la veille sous la lumière du jour: les masses, sombres et informes qui étaient légion la veille se révélaient être tantôt un buisson, tantôt des rochers, tantôt un appentis. Le jardin devenait tout autre.
Le château, en revanche, n'avait pas change depuis le lundi, date à laquelle il avait fait sa première visite.
« On peut entrer normalement, seule la bibliothèque est sous scellés. Le rapport rendu par la police scientifique n'avait pas permis d'établir clairement qui pouvait être responsable de l'incendie. Les différentes empreintes ADN retrouvées dans la demeure ne témoignaient d'aucune présence étrangère qui ne pourrait pas être considérée comme celle de visiteurs « conventionnels », famille ou amis, venus sans la moindre intention de nuire au propriétaire.
« On prend chacun d'un côté ? suggéra le commissaire Monin. On aura plus vite fait de couvrir toute la maison.
-Vous ne préférez pas que l'on reste groupés ?
L'air léger et apaisant du boléro de Ravel émana tout à coup de la veste de Sénéfiand. Il pensa immédiatement à Arnoux, et le numéro qui s'affichait à l'écran lui confirma cette intuition.
« Inspecteur, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelles à vous annoncer.
-Vous avez arrêté Christiansen mais Guth est en cavale? » dit-il en redoutant que la réponse soit oui.
Il croisa les doigts pour que ce ne soit pas le cas.
« Perdu! Guth est en garde à vue, félicitations !
-Et la mauvaise? Continua Sénégiand qui n'était pas d'humeur à se transporter de joie si facilement.
-Il était au courant qu'on venait le cueillir. Il a quelqu'un chez vous, ou chez moi.
-Ça, ce n'est pas une nouvelle, jugea l'inspecteur. Je vous avais prévenu du départ qu'il y avait une taupe dans votre commissariat.
-J'aimerais croire que c'est au sein de votre équipe du ministère, mais je suppose je vous ne leur avez pas parlé de mon projet d'intervenir ce matin.
-Effectivement, non.
-Cela me déçoit beaucoup que quelqu'un me déçoive au sein de ma propre équipe. »
La formule n'était pas très heureuse mais elle avait le mérite d'exprimer avec sincérité le ressenti profond du commissaire face à cette déconvenue.
« Vous cuisinerez Guth, il finira par parler, relativisa Sénéfiand.
-Où bien j'attendrai tout simplement de voir qui se fera porter pâle dans les jours qui viennent. »
Sénéfiand pensa un instant à Micucci. S'il ne lui avait pas parlé le premier, la veille au soir, est-ce qu'il aurait fait quelque chose pour le tuer? Il était seul à ce moment là, il portait des gants et il aurait très bien pu l'étrangler ou lui fracturer le crâne en prétendant l'avoir retrouvé ainsi. C'était lui qui, le premier, l'avait suivi dans le château. Espérait-il le distraire pour l'empêcher de trouver le disque dur externe, du temps où Guth pensait encore se trouver le secret à son tour? Mais cela n'avait plus se sens, puisque Christiansen, en vérité, avait disparu de son plein gré.
Il se promit d'y réfléchir très rapidement, mais au bout de quelques minutes, il ne tint plus.
« Micucci? Appela l'inspecteur décidé à comprendre. Pourquoi êtes-vous venu me chercher, hier?
-Tu es venu chercher l'inspecteur, Aldo? Rajouta Kantwiak.
-Oui.
-Avec Luc?
-Non, avec Pierre. »
Sénéfiand marqua un arrêt.
« Cela vous surprend, Kantwiak?
-Pas fondamentalement, non, mais un peu quand même, oui. Luc m'a dit hier dans la nuit qu'il allait au château.
-Je ne crois pas qu'il vous ait menti pour autant », admit Sénéfiand.... Vous avez le dossier, la page des équipes? Où est Perrodain?
-En tournée dans la campagne à la recherche des fermes de Flamel, répondit Kantwiak.
-Tant mieux, il ne devrait pas nous porter préjudice sur ce plan. »
Sénéfiand composa le numéro d'Arnoux, remerciant celui qui avait émis un jour l'idée d'enlever le fil du téléphone.
« Commissaire... C'est à propos de votre traître. À l'occasion, demandez à Luc Perrodain comment il a rencontré Guth.
-Perrodain? Vous plaisantez, c'est l'un de mes meilleurs éléments.
-Qui avez-vous envoyé à Brignancourt, ce matin, pour me récupérer?
-Martin et Micucci, vous le saviez bien, vous êtes rentré avec eux.
-Précisément, rétorqua Sénéfiand. Perrodain a affirmé à Kantwiak qu'il s'occupait de moi. Vérifiez. »
Il fallut un petit moment pour que le commissaire finisse par admettre la triste réalité: si Perrodain n'était pas forcément le mouton noir, c'était le plus gris d'entre tous.
« Parlons de choses plus réjouissantes. Vous avancez ?
-En même temps que je vous parle, nous sommes en train de faire l'étage. Pas de trace de salamandre jusqu'à présent.
-Si vous voulez faire une vérification dans la bibliothèque ou bien si le commissaire Monin veut voir les restes de l'incendie, ne vous gênez pas, brisez les scellés.
-Nous n'y manquerons pas. »
Ils passèrent près de deux heures en tout à arpenter les deux niveaux du château. Ils passèrent ensuite à la cave, dont la porte était dissimulée au fond du cellier.
« Elle n'est pas un petit peu petite, cette cave, pour un château de cette taille? Demanda le commissaire Monin.
-Je ne sais pas. Vous vous y connaissez, en cave?
-Pas plus que cela mais il me semble que la surface des pièces du rez-de-chaussée était plus grande que celle qu'on voit là. Regardez, quand on est au pied de l'escalier, on est pratiquement contre le mur du fond. Au-dessus il reste encore au moins un quart du bâtiment. Toute la tour qui a brûlé, en fait. »
Les hommes regardèrent dans la direction qu'elle indiquait.
« Vous êtes sûre que ce n'est pas qu'une impression?
-Moi j'ai toujours entendu dire que les femmes avaient un mauvais sens spatial. Même que ça serait pour cela qu'elles sont incapables de lire un plan.
-Ce n'est pas une question de sens spatial, mais de bon sens, simplement.
-Qu'est-ce que cela change, la taille de la cave ? De toute façon, une baraque comme celle-ci, c'est mille fois trop grand.
-Non, attendez, elle n'a pas tort du tout, intervint Sénéfiand. Les caves font pratiquement toujours la taille du niveau supérieur, puisqu'elles sont aménagées dans les fondations.
-Et ?
-Micucci, vous étiez là le premier jour. Vous vous souvenez de l'escalier en colimaçon dans le coin de la bibliothèque ?
-Celui qui desservait la mezzanine ?
-Pas que la mezzanine, si cela se trouve.... »
Ils remontèrent quatre à quatre les escaliers de la cave et furent dans la bibliothèque en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
1 commentaire(s)
Suite et fin dimanche, comme promis!
par , le 2008-08-26 20:53:00
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