Les policiers de Cergy, sur les traces d'un historien amateur disparu, sont-ils sur le point de découvrir à leur tour le secret de la richesse de Nicolas Flamel, alchimiste né à Pontoise au cœur du Moyen-âge et heureux possesseur de la Pierre Philosophale?
19.
« Vous vous emportez, inspecteur, finit par dire Arnoux pour interrompre le monologue de son interlocuteur.
-Excusez-moi, s'arrêta Sénéfiand. Je crois qu'il fallait que cela sorte. Cela fait des mois que je constate chacun de ses méfaits, chacune des entraves qu'il commet à l'égard de la loi et je suis condamné à être impuissant... Comprenez mon désarroi.
-Je vous comprends, inspecteur. Vous savez, nous aussi sommes parfois dépassés, mais vous devez savoir que nous n'ignorons pas ce qu'il se passe dans la circonscription. Il nous est arrivé de voir des cas où des victimes d'un vol venaient déposer plainte: nous savions déjà que la voiture roulait à Bucarest ou à Kiev avec la bénédiction de Guth. Que voulez-vous, nous ne faisons pas le poids, ni vous, ni mes hommes. Guth est extrêmement soigneux. Parfaitement bien renseigné sur les lois et les règlements... Ses trafics ne laissent jamais transparaître son implication. Il se couvre par une nébuleuse de sociétés-écran dont l'objet social réel n'est jamais légal ou presque, et grâce à ses bonnes connaissances dans tous les types de tribunaux, il ne craint pratiquement rien. Le TGI de Pontoise est impuissant.
-Je sais qui sont parmi les membres du tribunal ceux qui fleurissent dans l'orbite de Guth. Tout ce qui me manque, à vrai dire, c'est une erreur de sa part... L'acte emporté qui le fera tomber.
-Comme un règlement de compte un peu trop violent, suggéra le commissaire. Vous m'avez déjà parle de l'hypothèse que vous avez soulevée selon laquelle Guth aurait pu être le meurtrier de Christiansen.
-Le commanditaire, corrigea Sénéfiand. Vous vous doutez bien qu'il n'est pas du genre à s'abaisser à ces petites tâches qui salissent. Que je vous explique: Guth, à l'heure actuelle, a une nouvelle passion: les antiquités.
-Magny-en-Vexin, la grande route? On a vu le magasin l'autre jour avec ma femme, en nous promenant.
-C'est le dépôt. Le magasin se trouve naturellement dans le Marais, juste à côté de la place des Vosges. Le gérant n'est pas très contrariant: ancien repris de justice, il peut fondamentalement remercier son « protecteur » d'être encore en vie.
-C'est ça, le petit commerce de fonds de tiroir de musées parisiens ? devina le commissaire.
-Radicalement autre chose que les armoires bancales et les tables de ferme que vous vous pouvez trouver dans le dépôt-vente de Magny. Non, au contraire : dans la vitrine, bien en évidence rue Charles V, du mobilier ancien, d'époque, que les bobos et les gays s'arrachent plusieurs milliers d'€uros.
-De temps en temps, j'aimerais bien être bobo ou gay, murmura le commissaire, pensif.
-Oui, enfin, ne vous méprenez pas. Des objets peuvent coûter les yeux de la tête et être les plus vilains du monde. »
Sénéfiand disait cela en pensant à son appartement et à ses lignes épurées, stylisées. La quasi-totalité des cochonneries que vendaient les antiquaires du Marais ne l'intéressaient pas.
« C'est tout bêtement qu'on s'est rendu compte que Guth était entré dans le trafic d'œuvres d'art anciennes. Il se trouve que j'ai un chef, le chef d'un chef très précisément, qui n'est pas comme moi. »
Le commissaire écarquilla les yeux.
« Il aime bien les vieilleries. Il habite sous les toits dans le sixième, et il passe toute sa paye de flic à acheter des vieux bouquins. Un jour il est arrivé tout fier au boulot et s'est vanté dans les couloirs d'avoir acheté un exemplaire de la Chartreuse de Parme de la toute première édition.
-C'était en quelle année ?
-Je n'en ai bigrement aucune idée. Mais il aurait acheté sept mille euros un bouquin qu'on trouve à cinq en collection de poche.
-Ma mère achète des bouquins dans des vide greniers. Elle ne les paye jamais plus d'un euro la pièce, mais tout le monde ne les lirait pas. Ma mère les lit, elle. C'est comme ça qu'elle est devenue super calée sur la Réunification allemande.
-C'est pas mal, comme sujet de bouquin, la réunification allemande, remarqua Sénéfiand.
-Oui, enfin, si l'on veut..... et donc, cette Chartreuse de Parme ?
-Le chef de mon chef s'est dit un matin qu'il faudrait qu'il achète le Rouge et le Noir. Pour faire la collection, vous comprenez. Sauf que le Rouge et le Noir a été publié par Stendhal à compte d'auteur. C'est lui qui a payé l'impression des premiers exemplaires, et comme il n'avait pas franchement les moyens, il y en a eu très peu. Par conséquent, aujourd'hui cela se vend très cher, et le chef de mon chef a fini par le trouver, en excellent état, dans la boutique de Guth. Forcément, un client qui dépense vingt cinq mille euros...
-Vingt cinq mille ! s'étouffa le commissaire
-Vingt cinq mille, oui, toute sa paye y passe, et il a une sacré paye. Un prix qui laisse entendre qu'on a les moyens. Et c'est comme ça que le chef de mon chef a appris qu'une somptueuse tapisserie était à vendre. Vente privée, le soir même, le chef y est allé et il a compris tout de suite que la tapisserie était effectivement une merveille. Elle est sublime.
-qui l'a emportée, ce soir là ?
-Le chef de mon chef, avec l'argent du ministère. Inutile de vous dire que c'est le chef de son chef à lui qui a poussé une gueulante.
Sénéfiand marqua un temps d'arrêt pendant lequel il avala un verre d'eau.
« Il n'empêche qu'on a rudement bien investi l'argent utilisé.
-Laissez-moi deviner : la tapisserie est contemporaine de Nicolas Flamel, c'est bien cela ? »
Sénéfiand haussa les épaules.
« Non, elle est un peu plus ancienne. Elle date du XIIIème siècle d'après les analystes que nous avons consultés. Elle représente des chevaliers qui attaquent une ville. Le dessin est superbe, même si les artisans de l'époque n'avaient strictement aucune idée de la perspective ni même de la proportion, si bien que les chevaliers sont démesurément grands par rapport à la ville et aux arbres. Ne me demandez pas comment ils savent cela, mais les analystes ont été en mesure de nous certifier que les chevaliers en question étaient des envahisseurs normands et que la ville toute petite qu'ils attaquaient, c'était Beauvais.
-C'est marrant, ça.
-Classique, en fait. Il y a eu des guerres dans la région, la guerre de Cent ans, bien sûr, et d'autres que je ne connais pas. A l'époque, les tapisseries étaient un peu les films. Le seigneur qui a commandé cette tapisserie se serait contenté de louer le dvd de Pearl Harbor aujourd'hui. »
Sénéfiand avait la capacité d'utiliser des comparaisons parfois simples, mais parlantes toutefois.
« On a aussi vu passer des Van Gogh, de la porcelaine de Sèvres, des commodes provenant probablement du mobilier de Versailles... Pas que des produits français, d'ailleurs. Antiquités gréco-romaines, asiatiques, égyptiennes. Enfin, bref, cela ne nous intéresse pas. Ce qui est amusant, c'est juste que Guth a attiré l'attention sur son trafic en essayant de revendre une tapisserie au chef de mon chef.
-... qu'il lui a revendu, corrigea le commissaire.
-Ah oui, vous avez raison », reconnut Sénéfiand.
La somme ayant été engagée pour l'achat de la tapisserie était suffisamment importante pour être considérée comme un acompte sur frais d'enquête : elle justifiait qu'on engage des frais supplémentaires pour enfin épingler Guth et récupérer l'argent. C'est ainsi que Sénéfiand avait trouvé un matin le dossier sur son bureau.
« Je sens que vous avez encore des choses à me dire, inspecteur. Il y a un lien avec Christiansen, n'est-ce pas ?
-Je vous ai déjà expliqué que je fliquais absolument tous les meurtres de la région pour tenter d'établir un lien avec les affaires de Guth. Dans la forme, celui de Christiansen colle: on s'est apparemment acharné à le faire mourir, c'est donc qu'il gênait.
-Jusque là, je suis d'accord.
-Imaginons maintenant que Christiansen gène précisément Guth: on sait déjà qu'ils se connaissaient tous les deux. Christiansen a acheté des antiquités à Guth, le frère nous l'a dit. Imaginons encore que le magasin de Guth invite notre victime à une vente privée.
-Comme celle à laquelle a assiste le chef de votre chef ?
-Dans le même genre, oui. Là, je ne suis pas très sûr de moi: soit Christiansen y fait l'acquisition d'un bien qui le met sûr la piste de Flamel, soit il reconnaît en vente une oeuvre d'art d'exception et crie haro sur le baudet.
Le commissaire ne semblait pas convaincu.
« Mais si, regardez : Christiansen se passionne pour Pontoise et découvre que Flamel en est originaire, cela aiguise sa curiosité et il se met à la recherche de tout ce qui pourrait s'approcher de près ou de loin à la vie de l'alchimiste, sachant qu'il a déjà ses entrées dans la boutique de la rue Charles V où il a effectué des achats par le passé.. Il explique ce qu'il cherche, en vient à bavarder avec l'antiquaire et il dit quelque chose comme « je suis sur le point de découvrir la pierre philosophale ».
-C'est un peu gros.
-Toute l'histoire ou juste ce passage ?
-Toute l'histoire, et ce passage encore un peu plus que le reste.
-Bon, je continue parce que de toute manière, je voulais votre avis quel qu'il soit, dit Sénéfiand qui sentait que son auditeur s'impatientait. On n'a qu'à rendre l'histoire un peu plus crédible en changeant un peu les termes : disons que Christiansen parle d'un « trésor appartenant à Nicolas Flamel ». Symboliquement, Guth a besoin de cette pierre philosophale qui lui garantirait, selon la croyance populaire, richesse et immortalité. Avouez que le programme est plutôt sympa. »
Le commissaire acquiesça silencieusement.
« Christiansen sait que Guth veut son projet, mais il ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Il pense conclure ses recherches avant que Guth ne le rattrape. C'est pour cela qu'il presse Marion Fougères de l'aider. Malheureusement pour lui, le temps joue contre lui. Arrive un certain point où c'est Guth qui pense pouvoir terminer sans Christiansen, et il décide de le supprimer. Il met le feu au château, qui n'échappe à la combustion complète que grâce aux insomnies du voisin, et si Christiansen parvient à s'échapper, c'est pour mieux se jeter dans l'Oise... »
Il se tut, attendant le verdict du commissaire.
« Capillotracté d'un bout à l'autre.
-Pardon ?
-Capillotracté. Tiré par les cheveux, quoi. Votre théorie est bourrée de suppositions qui ne tiennent pas. Cela n'a pas pu réellement se passer comme cela.
-Je sais, je sais ! pesta Sénéfiand. Mais que voulez-vous, j'essaye d'être créatif ! J'imagine tout ce qui est à peine probable et pousse toutes les probabilités jusqu'au bout, juste au cas où une de ces théories absolument foireuses se révèlent être la vraie.
-Et si nous procédions un peu plus logiquement, non ? Il faut de la rigueur.
-Il n'y a pas une pièce dans cette enquête qui colle avec la suivante : plus toutes celles que je crois voir et qui n'existent pas.
-Qui n'existe pas plus que le lien entre Guth et Christiansen ? »
Cette dernière phrase était lourde de sens.
« Vous pensez encore qu'il n'y a aucun lien ?
-Je veux bien accepter l'idée d'un copinage entre Guth et Christiansen qui aurait mal tourné. Je connais Guth, et j'admets que les circonstances de la mort du Danois laissent penser à un règlement de comptes. Ils se connaissent, d'accord. Mais tout le passage de la rencontre et de la pierre philosophale, je n'y crois pas un mot.
-On peut inventer d'autres choses si vous voulez.
-Autre choses qui vaille la peine d'être écouté.... Il est très tard et entre l'aventure du chef de votre chef qui achète un bouquin et celle de votre Christiansen imaginaire qui crie sur tous les toits qu'il a découvert la pierre philosophale, nous n'avons pas gagné de temps. »
Il était vrai que Sénéfiand aussi commençait à fatiguer : il avait froid de ce froid qui ne vient que lorsque la journée a été longue et la nuit précédente, trop courte.
« Une dernière pour la route. Je vous la fais en accéléré, c'est promis.
-Vous avez vingt secondes.
-C'est Guth qui a mis Christiansen sur la voie de Nicolas Flamel. Christiansen était dans le réseau, pas forcément membre du réseau, mais intervenant de temps à autre, comme un consultant, par exemple pour lui faciliter la tâche dans la vente de ses bibelots d'antiquaires. Christiansen fait ses recherches et trouve de plus en plus de matière intéressante au plus haut point. Et comme Guth lui assure de substantiels revenus financiers, il estime qu'une partie du secret lui revient de droit. Ils ne s'accordent pas sur le partage, et Guth supprime Christiansen, bien décidé à mener les recherches lui-même ou les confier à quelqu'un d'autre.
-Celui qui se fait appeler l'Alchimiste ?
-Pourquoi pas. Un autre historien, à la solde de Guth.
-Il aurait des historiens aussi, dans sa manche, cet homme là.
-Il a des historiens comme il a des policiers, peut-être même dans votre propre service.
-C'est une insulte, ça, nota le commissaire.
-Je ne suis pas sûr de moi, mais on ne pourra pas me reprocher de ne pas vous avoir fait part des mes doutes.
-Comment cela pourrait être possible ? Comment l'un de mes hommes pourrait-il être un agent double sans que l'on s'en aperçoive ?
-C'est comme le reste, commissaire, c'est comme le reste. Tant qu'on n'est pas dedans, tant qu'on n'est pas confronté à l'évidence même, on ne veut pas accepter la simple hypothèse que cela puisse être vrai.
-Comme avoir un de mes hommes à la solde de Guth, alors ?
-Comme ça, ou comme demander à des spécialistes de commenter une tapisserie et gober tous les mensonges qu'ils pourraient sortir...
-Que voulez-vous dire ? s'étonna le commissaire.
-Tout à l'heure, j'étais chez Marion Fougères. Ça remonte à quelques heures, depuis le temps.
-Chaque chose en son temps. On abordera la question de la poignée de porte en salamandre verte demain. On se disperse trop sinon, Je ne vois même plus où vous voulez en venir avec votre tapisserie.
-Dans son couloir, Marion Fougères a une photo de l'église de Pontoise sous un angle particulier. Je me demande bien d'où elle a été prise, d'ailleurs. Tenez, regardez rapidement la photo. »
Il lui tendit la copie qu'en avait faite Marion et profita du temps que le commissaire passa à l'observer de près pour prendre dans son dossier une reproduction couleur de la tapisserie du chef de son chef. Le commissaire passa de l'une à l'autre, mit ses lunettes pour mieux voir les détails et tenait encore les deux images quand il s'exclama.
« Une minute ! L'église sur la tapisserie, ce n'est pas celle de Beauvais. C'est la tour de Saint-Maclou, à Pontoise.
-Comme quoi tant qu'on n'est pas confronté à l'évidence même... »
Demain à la première heure, Sénéfiand téléphonerait à la Dcpj, au ministère, pour demander une mise en garde à vue des deux analystes qui avaient fait une fausse déclaration lors de l'authentification de la tapisserie.
Sénéfiand rentra très tard ce soir-là, et avec un mal de crâne insupportable qui l'obligea à rouler plus vite que la vitesse autorisée sur la route de Puteaux.
Après avoir encore discuté quelques minutes des différentes théories possibles pour lier Christiansen, Guth et ce fameux Alchimiste, le commissaire et lui s'étaient séparés en convenant qu'ils passeraient le lendemain tous les deux, enfermés dans une salle du commissariat avec un tableau blanc et qu'ils n'en sortiraient qu'une fois assurés d'avoir une explication rationnelle et valable sur tous les éléments de l'enquête, de l'accident -les experts automobiles n'avaient pas encore rendus leur verdict, jusqu'à la confirmation ou l'infirmation du lien entre la mort de Lars Christiansen et le mensonge des prétendus experts qui avaient ausculté la tapisserie.
Ceci fait, il resterait un autre point qu'ils devraient éclaircir, chose qu'ils ne pourraient faire sans le soutien de Marion Fougères : le faux que Christiansen avait inséré dans ses recherches et de la salamandre verte qui s'y baladait.
Sénéfiand arriva chez lui à près de deux heures du matin. Son voisin crétin avait encore mordu sur sa place de parking pour garer son Range Rover, ce qui l'obligea à s'y reprendre à deux fois sa manœuvre pour garer sa propre voiture. Passablement fatigué, il prit l'ascenseur, jeta sa veste sur le tabouret du piano et alla se coucher directement.
20.
Le jeudi plus que la veille avait débuté sur les chapeaux de roues. Rentré tard et ayant omis de rebrancher son réveil, Sénéfiand n'émergea pas de sa nuit avant dix heures, chose qui l'irritait dans la mesure où il était de ceux pour lesquels une bonne journée devait commencer tôt.
Le commissaire n'avait pas eu ce problème : sa femme l'avait réveillé en même temps qu'elle se levait, et il savait qu'il pouvait compter, dans le pire des cas, sur Lonne, Perrodain et Machi pour faire tourner la boutique, comme il disait. Plein d'enthousiasme, il se présenta bien à l'heure.
« Lieutenant, dit-il en entrant bruyamment dans le bureau, Qu'avez vous de prévu aujourd'hui ?
-Vous n'avez pas regardé votre emploi du temps ? Nous allons assister à la reconstitution de l'accident avec les experts, dans une heure ?
-Et après ?
-Christophe de la grapho doit étudier la lettre anonyme de l'Alchimiste pendant que nous sommes là-bas, restitution prévue à treize heures cet après-midi, que la lettre puisse partir pour prélèvement Adn et comparaison avec le fichier central.
-Mais encore?
-A huit heures ce soir, je relève Perrodain et Franceuil sur la garde rapprochée de Marion Fougères.
-Elle ne s'est pas manifestée, mademoiselle Fougères ? Elle devait nous dire si elle parvenait à déchiffrer un texte en vieux français sur la porte de l'atelier de Flamel, un truc.
-Quelqu'un a appelé sur votre poste. Peut-être elle.
-Très bien. Qui est avec l'autre Christiansen, en ce moment ?
-Kantwiak et Martin.
-Parfait. Bien, voici les nouvelles : je vous charge de faire tout ce qui était prévu pour moi. Je passe la journée avec Sénéfiand.
-Mais on n'a besoin de vous pour la reconstitution. On s'interrompra pour le rapport du graphologue, mais sinon, on ne veut être dérangé qu'en cas d'urgence. On se prépare une grosse période de réflexion commune. »
Le lieutenant n'avait pas l'air ravie.
« Vous avez toutes les qualités pour me représenter, et vous le ferez très bien. Nous, on se penche dans la boue et on remue le tout.
-Comme vous voudrez ».
Le commissaire passa dans son bureau en attendant que Sénéfiand arrive, écouta son répondeur. C'était effectivement Marion Fougères qui s'excusait de devoir mettre de côté ses recherches sur le texte du loquet dans la mesure où elle était obligée de se présenter à l'agence aujourd'hui où un audit devait être tenu. Elle insistait sur le fait que l'audit nécessitait la présence de tous les chargés de clientèle et qu'elle n'avait par conséquent aucun autre choix en dépit de sa situation sur le plan personnel. Elle expliquait par ailleurs qu'elle comprenait la langue du texte, qui avait tout l'air d'être un message codé laissé par Lars. Elle parlait d'un cas sujet pratiquement jamais usité, mais le commissaire ne savait pas à quoi cela correspondait.
Il était en train de rassembler des crayons et des marqueurs pour se rendre en salle de réunion quand Micucci lui amena, un courrier qu'il avait pris avec des gants.
« Le lieutenant Lonne m'a dit que vous aviez changé vos plans pour aujourd'hui, mais je vous conseille quand même de prendre cinq minutes pour lire les dernières nouvelles de l'Alchimiste. »
Le commissaire enfila à son tour une paire de gants en plastique et s'empara du courier.
« L'enveloppe et l'écriture sont la même, c'est pour cela qu'on pense que c'est lui. Elle est arrivée au courrier ce matin.
-Monsieur le commissaire, lut Arnoux, je sais que vous êtes vous aussi sur la piste des salamandres.. Ne perdez pas votre temps plus que nécessaire. Au point où nous en sommes vous et moi, j'aurais tous les pouvoirs de Flamel avant même que vous n'ayez compris à quoi sert la pierre philosophale.. Vous-même et ce monsieur Sénéfiand avez sans doute mieux à faire.. Cordialement, signé : l'Alchimiste. »
Il reposa la feuille de papier.
« Même écriture, même ton hautain, même auteur. Le graphologue ne devrait pas tarder, qu'il étudie celle-là aussi, et qu'elles partent toutes les deux en analyse. »
La voiture de Sénéfiand déboula en quatrième vitesse de l'avenue de l'Hautil. Il avait lui aussi eu le message de Marion Fougères mais avait compris ce que signifiait la précision sur les cas régimes et sujets : il avait convoqué les souvenirs des ses années de collège où, bon élève, il avait étudié le latin : Des six déclinaisons que comportait cette langue, le français médiéval n'en avait retenu que deux, le cas sujet et le cas régime. Et d'après ce qu'il avait compris du message de Marion Fougères, le texte sur le loquet de l'atelier de Flamel ne comportait que des cas régimes -celui qui était passé en français moderne-, ce qui était le signe d'un bricolage qui terminait, selon elle, d'accuser le texte d'être fallacieux.
S'il se félicitait de cette avancée, Sénéfiand déplorait toutefois que la jeune femme ne soit pas parvenue à comprendre le contenu du texte qui était en réalité une énigme.
Il avait lu le texte lui aussi, sans n'y rien comprendre, mais avait nourri le désir que Marion, dans sa sagesse plus grande, y parvienne du premier coup. Il commença à songer à cela, à Flamel et à ses fleurs de lys, à la jeune femme, au clocher, à la poignez du loquais qui estoit une salamandre sinople et se refusa à aller plus loin dans cet angle : la soupe qu'il essayait de préparer ne prenait pas, et il avait convenu qu'il remuerait le même chaudron que le commissaire Arnoux aujourd'hui. Il entra dans le commissariat à onze heures moins une. Il allait y rester dix heures d'affilée.
21.
« J'en ai assez, j'ai besoin d'air. »
Marion se leva et quitta la pièce sans qu'aucun des trois hommes n'essaye de la retenir.
La journée avait été éreintante, pour elle comme pour les autres. Non seulement elle avait du supporter toute la journée un audit de l'agence bancaire où elle travaillait, mais le soir, elle s'était rendue immédiatement au commissariat où l'attendaient la police, ainsi que Søren.
Or, l'ambiance dans les bureaux de la police n'était pas au beau fixe. D'après ce qu'elle avait compris, Sénéfiand et le commissaire s'étaient évertués sans succès à essayer de faire coller les différentes pièces ensemble.
« Ça ne rentre pas. Ça ne veut pas rentrer ! » répétait Sénéfiand de temps à autre. Je ne comprends pas. Rien ne colle. »
Sénéfiand, tout comme le commissaire Arnoux, était particulièrement déçu. Ils étaient restés concentrés, toute la journée. Ils avaient abrégés le compte-rendu du graphologue pour disposer de plus de temps. Ils avaient noté de manière exhaustive tout ce qui pouvait constituer un indice. Sénéfiand avait fait part d'absolument tout ce qu'il savait sur Guth.
Ils s'étaient mis d'accord pour faire trois classes d'indices : ceux qui laissaient croire que Guth pouvait être impliqué dans la mort de Lars, et ceux qui faisaient pencher l'enquête dans une autre direction. Enfin, une troisième catégorie d'indices ou de notes venaient en complément : c'était ceux qui étaient curieux. Souvent, il y avait une remarque pour atténuer chacun des éléments qui étaient apportés dans l'une ou l'autre des colonnes. Le tout formait une masse indigeste, et qui, contrairement à ce que les deux policiers avaient supposés en première lui, ne permettaient pas de distinguer une théorie qui serait plus vraisemblable. Ainsi, le témoin de l'incendie avait bien signalé qu'un van noir avait quitté le château de Brignancourt en louvoyant sur la route, mais Sénéfiand n'avait observé aucune activité sur la plupart des téléphones qu'il surveillait dans le cadre de son enquête sur Guth. D'après le graphologue, l'écriture sur les lettres signées par l'Alchimiste n'était pas naturelle, le scripteur avait fait des efforts pour modifier son écriture, mais il doutait que ce soit la même main que celle de Guth que Sénéfiand lui avait montrée.
Aucune option ne se distinguait. Plus ils creusaient, et moins ils avançaient, ce qui était rageant. L'Alchimiste suivait la piste des salamandres, mais eux, qui disposaient des indications supplémentaires que Lars avait laissé à l'attention de Marion, mais ils ne parvenaient pas pour autant à accéder au fameux ftp.
La jeune femme avait isolé dans le faux document traitant du loquet, tout un passage qui était selon elle une énigme et qu'elle avait présentée comme telle aux autres. A vingt heures, ils avaient décidé d'arrêter là leurs théories sur le meurtre. Le commissaire avait alors suggéré qu'ils se penchent tous les trois sur l'énigme en vieux français, et Søren avait dit que c'était une excellente idée. Ils avaient sorti le document et c'était à ce moment que Marion, qui avait voltigé toute la journée durant entre les dossiers professionnels que réclamait l'équipe d'audit de la banque et ce qui était écrit dans cette fameuse énigme.
« Le loquais de l'atelier estoit magique : pouvoient l'ouvrir et le sieur Nicolas Flamel qui le faisoit tantôt et sa femme seulement. Jour d'huy le roy requestoit qu'on l'ouvrît pour luy et Flamel en sa demeure : pour ouvrir à mon sire la fleur de lys ou j'œuvre, j'ouvre œil clairvoyan, mon esprit par Dieu mu s'élève en ce lieu de terre ou les ennemys sont teins : çi est la pierre qui estoit ma formule. »
13/08/2008
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