Souviens toi de Portofino - deuxième partie
le 24/08/2009 - par The Barte Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Sénéfiand, inspecteur de la Division Centrale de la Police Judiciaire, pensait être au vert en s'installant au coeur du Vexin, au Bellay. C'était sans compter sur l'apparition de crop circles dans les champs du village...
3.
Il avait vu juste.
Il avait compris à la seconde même où le maire était revenu devant sa porte. Sénéfiand s'apprêtait à reprendre du service. Il avait encore réfléchi, pendant une heure d'insomnie. Alors que tout le monde dans un cas pareil se serait demandé qui donc pouvait être suffisamment doué pour produire, en l'espace d'une nuit, un crop circle de cette complexité, lui se demandait plutôt à qui était destinée l'inscription, et ce qu'elle signifiait.
Il avait allumé la radio : si un second crop circle, plus grand et plus complet, avait été réalisé quelque part dans la région, il espérait en être informé ainsi. Peut-être qu'à un moment du monde, un poète avait écrit un sonnet sur un endroit qui s'appelait Portofino et que des illuminés, à l'occasion du centenaire de sa naissance ou de sa mort, préparaient un hommage en taille immense. Mais il n'y avait rien eu de tout cela, et Sénéfiand attendait. Cela pouvait dire que le bicentenaire de la naissance du poète n'interviendrait que dans quelques jours, et que les répétitions étaient laborieuses, ou que le poème était plus long qu'un simple sonnet.
Mais, et c'était à titre personnel la théorie qu'il privilégiait, il se pouvait tout aussi bien que la phrase ait été gravée spécialement pour être lue ici, au Bellay en Vexin, et pas ailleurs. Auquel cas, l'œuvre était achevée, le message était passé à destination de celui qui devait le lire, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Sénéfiand avait remis une chemise en lin dès son réveil : le regard pesant des autres la veille l'avait conforté dans son idée que tous préféraient le voir ainsi qu'il s'était présenté le premier jour. Il était tranquillement en train de petit déjeuner au bout de la grande table. De bois brut, elle trônait de biais au milieu de la grande pièce et, avec le pavement du sol en terre cuite et les pierres apparentes, elle rappelait que l'homme qui vivait ici avait perdu toute tentation du matériel, impression que venait renforcer la longue bibliothèque qu'il avait tendue sur le bas du grand mur et, de l'autre côté, le globe terrestre ancien et la lunette astronomique, qu'il avait posée à l'écart avec la ferme intention d'en nettoyer tous les miroirs avant de la monter sur la mezzanine pour laquelle il avait d'autres plans.
Il avait ouvert la fenêtre et avait ouvert les rideaux pour aérer, si bien que la silhouette du maire apparut au loin, pile en-dessus de sa tartine.
-Entrez ! Entrez-donc ! lui cria-t-il.
Il se leva et se dirigea vers la cuisine pour ramener sur la table le café et le sucre. Un peu de distraction lui ferait le plus grand bien, et elle devait toujours s'accompagner de café.
-Monsieur le maire, comment allez-vous ? dit-il en lui assénant une prodigieuse poignée de main.
-Bonjour Jean-Michel. Je ne vous réveille pas ? demanda-t-il par pure politesse, puisqu'il voyait bien que non. Sénéfiand le lui fit remarquer et lui proposa une tasse de café.
-Vous avez fait une grande impression hier. Bernard est un homme très gentil, mais affreusement borné. Il n'est jamais facile de le raisonner, tant il a des idées arrêtées sur tout. Vous m'avez été d'un précieux secours, il aurait pu faire un scandale. Je tenais à vous remercier.
-Je n'ai rien fait pour vous aider, déclara froidement Sénéfiand. Je me suis contenté de préciser qu'il y avait probablement de multiples pistes à explorer avant d'en déduire que c'était des racailles de Cergy -car nous sommes bien d'accord, c'est bien à cela que pensait Bernard hier- qui soient venues exprès jusqu'ici pour le plaisir de saccager un champ. Il se trouve que la réalité m'a donné raison, mais cela aurait pu ne pas être le cas.
-Je serais curieux d'avoir votre avis définitif sur la question. Je ne crois pas que vous nous l'ayez réellement donné hier, et... il y a de nouvelles circonstances qui font que je vais peut-être avoir besoin de nouveau de vos services.
-Bernard vous a expliqué ce que signifiait la phrase ?
Le maire fut surpris par la question.
-Non, pas exactement. Je ne l'ai pas revu depuis hier, mais même éméché, il soutenait devant tout le monde qu'il ne savait pas le moins du monde ce qu'était Pordofino.
-Je crois que c'était « Portofino », le corrigea Sénéfiand.
-Vous savez ce que c'est, vous ?
-Pas la moindre idée, non.
-C'est une ville.
Sénéfiand jugea l'explication fort probable, attendu que le nom d'une ville collait avec le reste de la phrase. « Souviens-toi de Portofino » comme « Souviens-toi de Londres où on a vu Big Ben ».
-On en a déduit cela à cause de la deuxième marque.
-La deuxième marque ? s'étonna Sénéfiand.
-Je suis venu vous trouver pour cela. Je sais que vous prétendez ne pas être expert, mais Silvio et Bernard ont insisté pour qu'on vienne vous voir.
-Il y a un deuxième crop circle ?
-C'est madame Matthieu, à la ferme du Rapier, qui l'a trouvé ce matin. Il est apparu dans le champ, comme chez Bernard, pendant la nuit.
-Et que dit-il, celui-là ?
-« ses murs ocres gorgés de soleil », un truc comme ça.
-Je termine mon café, et nous allons le voir.
-J'aimerais que vous soyez convaincant avec eux, si possible. Les Matthieu sont butés, surtout le mari, et il ne m'aime pas particulièrement vu qu'il est élu de l'opposition. Ils parlaient de prévenir la police.
-La police a bien d'autres chiens à fouetter. Tant que ces manifestations se limiteront à quelques mots dans un champ, il ne faut pas espérer la moindre mobilisation de leur part. Les effectifs sont loin d'être suffisants pour qu'ils entreprennent quoi que ce soit de taille. Ils leur diront bien mieux que moi.
-Je n'en doute pas une seconde. Mais Matthieu ne le croira jamais si c'est moi qui le lui dis ?
-Vous pensez que cela a plus de chances de passer si c'est moi ?
-Martine Matthieu est venue voir Bernard à l'aube, et il lui a parlé de vous comme d'un connaisseur. Ils tiennent à vous rencontrer.
-Nous verrons. »
Sénéfiand disparut pour se laver les dents et enfiler une veste, car contrairement à la veille, le mauvais temps s'était levé et de gros nuages menaçaient de se rompre.
-Cela vous rend inquiet ? demanda-t-il au maire.
-Cela m'échappe totalement, et je n'aime pas cela. Pour vous, ce n'est pas pareil.
-Pourquoi ? Vous pensez que je comprends ce qu'il se passe ici ?
-Non. Ce que je voulais dire, c'est que vous n'avez ni champ ni responsabilités dans cette commune, et que par conséquent, vous pouvez vous borner à n'être qu'un spectateur.
-Vous me demandiez tout à l'heure mon sentiment sur ce qui se passe. Vous voulez que je vous le donne. Ceci ne me dit rien qui vaille. D'après ce que j'ai vu hier, c'est un message qu'on a dessiné là-dedans. Moi ça ne me choque pas, que des guignols puissent s'amuser à faire des dessins dans les champs. S'ils inscrivent une phrase comme « un bonjour de l'espace », cela fait partie du folklore : les extraterrestres qui font des formes dans les champs -vous avez entendu hier soir comme moi ceux qui alimentaient cette théorie. Ce que je trouve curieux, c'est quand ils disent « Souviens-toi de Portofino ». Ils s'adressent à quelqu'un en particulier. Et utiliser un champ et un mode d'expression impliquant, dans la connaissance actuelle plusieurs personnes pendant plusieurs heures durant, ce n'est ni le moyen le plus économique ni le plus simple pour faire passer une message dans cette ère moderne de communication. Pourquoi faire les choses en si grand ? C'est cela qui est curieux. Pour une publicité, une campagne marketing, admettons, mais dans ce cas, où sont les caméras, où est le buzz ? Cela ne fait pas sens. Ce que je considère à l'heure actuelle, c'est que j'ai des questions sans réponses. A qui s'adresse celui qui a fait cela ? Pourquoi l'a-t-il fait ainsi, et pas plus simplement ? Qu'est-ce qui s'est passé à Portofino, s'il s'agit effectivement d'une ville. Et question suivante : quelle est la prochaine étape ?
-Vous pensez qu'il y aura une prochaine étape ?
-Vous m'avez dit vous-même qu'il y avait eu un nouveau crop circle. C'est déjà une nouvelle étape.
Ils le virent, et il ressemblait au premier, exception faite de la phrase qui n'était pas la même. Le travail respectait pour sa part le même style : lettres ampoulées étendues dans le champ mais qui, lues avec le relief, apparaissaient en clair.
« ses murs ocres baignés de soleil. »
Le premier s était dénué de majuscule. Le champ dans lequel le crop circle avait été dessiné se situait à l'autre extrémité du village, au nord, et il se lisait à l'envers, par rapport au précédent, c'est-à-dire qu'il n'était lisible que depuis le village, et non en le regardant. Les villageois qui travaillaient sur place défilaient dans la cour de la ferme des Matthieu. Il fallait les comprendre : que ce soit arrivé chez le père Menton, c'était une chose, mais que « ça » commence à pulluler dans les champs du village, ce ne pouvait être une bonne chose. Ils n'avaient strictement aucune envie de voir un de ces dessins apparaître dans leur champ à eux.
Contrairement à ce qu'avait annoncé le maire, Sénéfiand trouva la famille Matthieu absolument calme. La femme offrit du café, et le mari ne criait pas haro sur le baudet. Il ne manifestait pas la colère que Bernard Menton avait ressentie immédiatement : il attendait patiemment que les autres lui donnent son opinion. Cela plut à Sénéfiand, qui se décida à coopérer avec eux.
-Comprenez-moi, dit-il. Je ne m'y connais pas spécialement en matière de crop circle. Hier, c'est un peu par hasard que je me suis retrouvé embarqué dans celui de Bernard. Le peu que je connaissais, je le tenais d'une connaissance que j'ai dans la Brie, un cultivateur comme vous qui s'intéresse de près ou de loin à tout ce qui se passe dans les champs et les campagnes du monde.
-Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il est venu chez nous, dit la femme. Il sait ce que ça veut dire, Bernard ?
-Je lui ai téléphoné, dit le maire, il viendra vous voir. Mais il dit qu'il ne sait définitivement pas d'où vient ce crop circle. Bernard est un homme qui ne ment pas, s'il dit ne pas savoir d'où vient le crop circle, on peut lui faire confiance.
-Si vous le permettez, intervint Sénéfiand, je crois que nous pouvons tirer une conclusion du fait que ces deux crop circle interviennent dans des champs appartenant à deux propriétaires différents.
-Qu'en concluez-vous ?
-Qu'ils ne concernent ni l'un, ni l'autre. Personnellement, je suis d'avis que les crop circles ne concernent pas plus Bernard Menton que vous.
-Pourtant, ce sont nos champs qui ont été visés, non ?
-Absolument. Sans lien avec le message inscrit, toutefois, sauf si Bernard Menton ou vous-même nous cachez des choses, mais ce n'est pas le cas, n'est-ce pas ?
-Nous, en tout cas, on y est pour rien, reprit la femme Matthieu.
-Silvio m'a dit que vous connaissiez une technique pour déterminer qui avait fait le coup en fonction de la courbure des blés. Vous croyez que nous devrions en parler à la police ?
Sénéfiand réagit au quart de tour.
-Vous n'avez pas besoin de la police pour cela, et ils ne daigneront pas se déplacer, sauf si cela prend une proportion inattendue, ce qui n'est pas souhaitable.
-Mais alors, il n'y a pas moyen de faire la lumière sur ces crop circles ?
Sénéfiand réfléchit. Il n'y avait pas de mystère derrière ces crop circles, juste des gens qui avaient de bonnes motivations. Ce qu'il redoutait, en fait, c'est que leurs intentions ne se limitent pas à de l'art champêtre. Or, s'il y avait des évènements plus graves à craindre, ne devait-il pas, par acquis de confiance, se dévouer dès à présent pour les empêcher en démêlant le fil au plus vite. Il n'avait strictement aucun moyen de faire qu'une enquête se lance. Il n'avait aucun moyen d'obtenir de l'aide d'un collègue de la scientifique. Et à quand bien même, il aurait eu le pouvoir de les mobiliser sur le sujet, il ne disposait de la moindre pièce qui justifiait qu'il les saisisse.
-Mon ami des Yvelines a peut-être le contact d'un homme qui pourrait nous aider, mais je ne sais pas ce que cela vaut.
-Ne peut-on pas compter sur le destinataire des messages pour faire en sorte qu'ils cessent ? suggéra le maire.
-C'est à vous de voir, déclara Sénéfiand. Soit nous agissons, soit nous laissons faire. Nous pouvons attendre de voir si cela continue.
Les discussions reprirent de plus belles quand Bernard et Silvio entrèrent dans la ferme. Bernard informa l'assemblée qu'il avait reçu un coup de téléphone de la télévision qui voulait venir l'interviewer pour le journal de 13 heures du lendemain. Il allait faire visiter le champ dans l'après-midi, quelques badauds un peu cinglés venaient voir le crop circle. Sénéfiand finit par partir en laissant un numéro de téléphone.
-J'ai des choses à faire de mon côté. Faites votre choix, je vais tenter d'obtenir le contact de mon ami, cela ne coûte rien de demander.
Les habitants du Bellay avaient besoin de plus de temps pour se décider à agir. Le village n'était pas grand, et il semblait y avoir une certaine communauté de décisions. Sénéfiand avait rempli le rôle d'un conseiller, mais il se rendait compte dans la cuisine des Matthieu, qu'il n'était pas encore un membre du village : les anciens faisaient leur collège, et ils sauraient où le trouver lorsqu'ils auraient besoin de lui. Sénéfiand comptait profiter de ce répit pour ramener quelques affaires de Puteaux. Sa vie dans la grange ne tournait pas exactement comme il s'imaginait en venant ici, mais elle ne lui déplaisait pas. Il s'attendait d'une seconde à l'autre à ce qu'elle fasse le lien avec son ancienne existence, et il s'y préparait.
En sortant, il fit quelques pas en direction du champ, pour mieux observer les lettres du second message. Il fallait qu'il pense à chercher sur internet où se trouvait Portofino. Ça sonnait italien. Peut-être dans la région des lacs. Il aurait adoré y partir. Quand il aurait acquis un peu plus de stabilité, peut-être.
4.
Le lendemain, il n'y eut pas de crop circle au Bellay, même si, tous comptes faits, les habitants s'attendaient à en voir surgir un, quelque part autour du village.
Les agriculteurs firent quelques tours de tracteurs dans la campagne environnante, mais il fallait se rendre à l'évidence : aucun champ ne portait la marque du passage inopiné d'un artiste. La nouvelle fut bien accueillie, car on n'aimait pas trop que l'on plaisante avec les cultures. On jasa encore un peu, quand l'inspecteur de la compagnie d'assurance laissa entendre qu'il y avait un montant de franchise que ni Bernard Menton ni les Matthieu ne pourraient s'épargner. La télévision envoyait une équipe, mais le sujet ne passerait que si les feux de forêts connaissaient un peu de calme, sans quoi un reportage sur la coopération des secours dans le bassin méditerranéen serait diffusé. Sénéfiand était rentré tard de Paris mais n'avait vu personne dans les champs quand, ayant quitté la route nationale, il avait parcouru les derniers kilomètres en pleins phares. Ne voyant personne se présenter chez lui ni l'appeler, il se félicita : si les crop circle cessaient, c'est que le message était passé.
S'étant préparé à l'éventualité de devoir emprunter les autoroutes franciliennes jusqu'à Etampes, il se retrouva face à une matinée entière durant laquelle il n'avait rien de prévu. C'était l'apanage des hommes libres que de ne pas manquer de temps. Et à présent que le mystère des crop circles semblait ne pas se poursuivre, il allait retrouver l'existence qu'il était venu chercher ici: calme et apaisement par une autre forme de travail.
Il enfila une chemise avec une poche sur le devant dans laquelle il comptait ranger son tournevis et étendit une couverture devant la fenêtre qui donnait sur la rue. Pareillement, il disposa sur le rebord un linge extrêmement doux qu'il lesta aux angles avec des galets (il les avait manifestement apportés avec lui lors de son aménagement car personne n'avait vu de galets dans la grange du père Meunier. Délicatement, il transporta la lunette astronomique sur le carré de laine et entreprit de la démonter. Chaque pièce qu'il retirait avec la plus grande précaution finissait sur l'étal de la fenêtre. Les lentilles, rangées de droite à gauche, furent manipulées le moins possible. C'était surtout les éléments extérieurs et jointures que Sénéfiand voulait nettoyer. Il ne savait pas quand avait lieu la manifestation de la nuit des étoiles cette année, mais il savait que le mois d'août était propice aux observations. Il avait emporté avec lui le télescope quand il avait quitté sa province natale mais n'avait pas eu l'occasion de s'en servir depuis des années. À présent, il espérait pouvoir bénéficier de son nouveau domicile, à l'écart de l'agglomération parisienne pour voir observer la voute céleste dans de meilleures conditions, loin de la pollution lumineuse générée par les millions d'habitants de la capitale.
Il prit son temps et travailla avec le plus grand soin. Vers onze heures trente, il avait terminé.
Rentrer la lunette, aller chercher son étui de transport, ramené la veille, la démonter et l'installer à l'intérieur nécessita encore quelques minutes. Après quoi, il fit chauffer une poêle, puis coupa l'électricité: il lui fallait au préalable aller prendre du pain, qu'il pouvait de procurer sans la moindre difficulté dans le bar-tabac-poste-dépôts de pain du village, Chez Annick.
Il traversa la grande place et fut en un tour de bras au commerce. Tout le rez de chaussée d'une ancienne maison de collège avait été converti en magasin au début des années soixante. À droite, une galerie étroite, vendant journaux, tabacs, pain et quelques menus accessoires dont on pouvait avoir besoin: timbres, piles et légumes de la coopérative agricole.
A gauche (on communiquait entre les deux par un passage à peine large pour un homme, percé dans la profondeur de la pièce. Il restait quelques tables, en bois, et des tabourets alignés devant le zinc, mais il était bien loin le temps où l'on ne s'entendait plus parler, entre les joueurs de pmu et les hommes attroupés autour d'un guignolet. Pourtant, comparativement à d'autres établissements de ce genre, la clientèle était demeurée nombreuse Chez Annick, où la communauté villageoise trouvait des habitudes. Les séances de questions qui suivaient chaque conseil municipal, et personne n'avait jamais trouvé à y redire, pas même l'opposition. Techniquement d'ailleurs, la salle du restaurant faisait office de salle des fêtes pour le village : il y avait derrière le bar une cuisine où le père d'Annick, du temps où le bistrot s'appelait Chez Firmin, et la commune avait jugé qu'il était plus économique de s'assurer que celle-ci était aux normes plutôt que de bâtir flambant neuve une salle qui aurait nécessité des moyens considérables.
A peine avait-il dépassé le coin de l'église que Sénéfiand constata qu'un groupe de jeunes gens, hommes et femmes, discutaient à la terrasse du bar. Ils n'étaient pas du village. Ils portaient tous les cinq un même modèle de Tee-shirt dans une taille trop grande, et sur lequel on pouvait lire « UFO être stupide pour ne pas voir qu'Ils sont parmi nous ». Sénéfiand mit un moment avant de comprendre le sens du jeu de mot franglais qui jouait sur la ressemblance sonore entre «il faut» et «UFO», l'acronyme anglais pour Unidentified Flying Object, la traduction de nos OVNI.
Sénéfiand passa à leur hauteur et tenta de capter des bribes de leur conversation.
-Il s'agit d'une référence, c'est quasiment certain. Il faut trouver quel autre crop s'est produit à Portofino. En dépit de l'absence de motifs, il fait tôt de même mention du soleil.
-Deux exemplaires en français, c'est étonnant.
-C'est surtout la communication dans un langage alphabétique qui l'est. Ils copient notre mode d'expression.
Lorsqu'il entra chez Annick, elle préparait des sandwichs avec une boite de pâté de campagne que lui avait déposée un voisin.
-Je suis à vous tout de suite, Jean-Michel, je termine celui-ci.
-Vous faites des sandwichs? Vous en vendez dans ce coin reculé? S'étonna Sénéfiand qui caressait déjà l'idée de ne pas cuisiner tous les jours.
-Normalement je n'en fais pas. Je vois mal qui pourrait m'en acheter. Mais là, C'est pour les clients dehors, ce n'est pas pareil, ils n'ont rien à manger les pauvres! Alors je leur prépare exprès. Ça et des cacahuètes, avec des pommes en dessert, cela devrait leur caler un minimum le ventre.
-Ils viennent d'où, ces gens? Demanda-t-il, se montrant curieux.
-Ce sont pratiquement tous des parisiens, sauf un, je pense, parce qu'il a dit qu'il avait pris un en-cas dans le déjeuner. Ils viennent pour voir les crop circles.
Elle prononçait «crop ceurceul» avec un accent normand.
-Je m'en doutais.
-Ils ont l'air de s'y connaître, vous avez vu?
-On dirait bien.
-Que vous fallait-il? Dit-elle changeant le sujet.
-Une baguette, tout simplement.
La transaction se fit de manière coordonnée, une paire de main échangeant l'argent et une autre le pain.
-Les jeunes vont aller voir les crop circles avec leur matériel. Je ne sais pas ce qu'ils vont faire comme expérience. Vous allez voir avec eux?
-Impossible, répliqua Sénéfiand. Je sors, cet après-midi.
-Il faudra que je trouve quelqu'un d'autre pour me raconter ce qu'ils vont faire.
-Cela m'étonnerait fort que Bernard et Philippe les laissent mener des expériences dans leurs champs sans être présents. Ils nous raconteront tout cela, ne vous inquiétez donc pas.
Un des jeunes rentra pour voir si les sandwichs étaient terminés. Sénéfiand croisa son regard et le trouva absolument peu complaisant. Il s'en rentra chez lui, reprit sa cuisine et mangea la moitié de la baguette. S'il rentrait tard ce soir, il s'en contenterait, peut-être avec un peu de pâté. La recette, simple mais attrayante d'Annick lui avait mis l'eau à la bouche.
Il partait à Chartres, faire du tourisme. En traversant la place centrale, il put observer le groupe de jeunes qui se mettait en marche, en file indienne derrière Bernard Menton, qu'il klaxonna. Le visiteur qu'il avait croisé à l'entrée de la boulangerie marchait juste derrière Bernard, et sa façon de se déplacer était curieuse: il faisait de grandes enjambées régulières qui donnaient l'impression qu'il paradait. Un barjo, pensa Sénéfiand tandis que le souvenir des tee-shirts et de leur slogan franglais lui revenait à l'esprit.
Lorsqu'il rentra, assez tard dans la nuit, il ne remarqua aucune activité curieuse aux alentours du village. Il en convint que la personne visée avait fait l'effort de se souvenir, que Portofino était sorti de l'oubli. Le ciel était dégagé au-dessus du Vexin. S'il n'avait pas ressenti la fatigue de la conduite, il aurait très bien pu sortir sa lunette astronomique, faire quelques pas à l'écart des maisons et observer le ciel. Il préféra aller dormir. Ce fut sa première erreur.
5.
D'après ce qu'on savait de lui au village, Sénéfiand était un bon connaisseur des crop circles, et encore, pas tant que les membres de l'association de surveillance ufologique qui étaient arrivés la veille au Bellay. C'est à ce titre qu'on vint le trouver le quatrième jour, lorsque le facteur découvrir un nouveau crop circle dans le champ qui faisait face à celui de Bernard Menton, de l'autre côté de la route.
Il est probable que si les habitants du Bellay avaient su, à ce moment-là, qu'il avait fait partie de la police, ils seraient venus le voir pour lui parler du cadavre qui occupait le centre de la figure.
La découverte fit un choc, au Bellay.
Bien sûr, tout le monde n'avait pas été enthousiaste à l'apparition du premier crop circle, loin de là, mais l'ambiance s'était petit à petit détendue, et la perspective de voir des touristes venir faire un tour au village ne pouvait pas faire de mal. Ils viendraient de la ville et achèteraient les produits des fermes, les courgettes, les compotes, les confitures, les fromages. A aucun moment, il était prévu que quelqu'un meure et que son cadavre devienne la nouvelle attraction.
Ce fut le vieil Ortelli, paniqué, qui prévint Sénéfiand.
-Quand, où ? furent ses seuls mots.
Il s'était montré trop optimiste. Est-ce qu'il avait eu l'assurance que quelqu'un avait pris soin de répondre à ces messages ? Non. Pouvait-il, dès lors, considérer que c'était chose faite ? Il s'était mépris.
-Je savais que ça déraperait, confia-t-il.
Il se voyait le dire lui-même. Une telle dépense d'énergie pour une invitation au souvenir, cela ne pouvait rien signifier d'autre que le fait que l'histoire toute entière tournerait au vinaigre. il l'avait pressenti et n'avait rien fait pour empêcher cela.
-Qui ? finit-il par demander, boutonnant sa chemise. Qui est la victime ?
Il craignit un instant que sa lenteur de réaction ait choqué Silvio. Il conservait ce réflexe de la DCPJ où l'identité de la victime est accessoire tant que l'on n'a pas vu le corps. Il ne lui était apparu que plus tard que la victime était probablement quelqu'un du village, et donc une connaissance, proche ou non, de Silvio.
Ce comportement policier qui rejaillissait de son for intérieur où il l'avait retenu pendant ces quelques semaines posait une question : fallait-il révéler ce qu'il avait été jusqu'alors. L'annoncer maintenant que le pire était arrivé ne ferait certainement rien d'autre que de lui attirer le mépris des habitants dont il n'aura pas su protéger la vie. Et il devrait se justifier sur le silence qui l'avait caractérisé depuis son arrivée, ce qu'il n'avait pas la moindre intention de faire.
-Une des prétendus scientifiques qui sont arrivés hier, dit Silvio. Annick l'a reconnue, elle est partie avec Bernard les prévenir.
-On sait où les trouver, ces gens ?
-Trois d'entre eux sont restés dans la chambre d'hôte des Solcy. Enfin, trois dont la fille.
-Venez avec moi Silvio. Silvio, dites-moi, est-ce que quelqu'un a déjà prévenu la police.
-Oui, Annick les a appelés tout de suite.
-Ils sont déjà là, enchaîna Sénéfiand, au quart de tour.
-Je ne pense pas, reprit Silvio en haussant les épaules.
-Ce sont les policiers de Cergy, ici ?
Le vieux approuva de la tête. Sénéfiand ouvrit le tiroir de la table et prit son téléphone portable. Il agita ses gros doigts sur le clavier et colla l'appareil contre son oreille tout en invitant Silvio à sortir.
-Partez devant, je vous rejoins, souffla-t-il. Et surtout, qu'on ne touche à rien avant leur arrivée.
Il écoutait la sonnerie de son interlocuteur retentir dans le vide. Une fois, deux fois, trois fois... A la dixième fois, il raccrocha et jeta le téléphone dans sa poche de pantalon.
-J'espère que ce sera lui. Ne perdons pas de temps.
Sénéfiand constata qu'il parlait tout seul, le vieux était déjà pratiquement à la hauteur de l'église. Il s'inquiéta de ce que les villageois pouvaient toucher le cadavre ou, à défaut, détruire des indices rien qu'en s'approchant. Si on devait lui reprocher par la suite d'avoir tu qu'il était de la police, il préférait qu'on ne puisse pas lui faire remarquer qu'il n'avait pas été assez réactif au moment où le cadavre avait été découvert. Il prit donc sa voiture même pour les quelques centaines de mètres à faire. Ce n'était pas très écologique, mais on parlait de sécurité d'une enquête. Il se sentit un peu con quand il se trouva nez à nez avec un véhicule de police, dans le virage. Le brigadier au volant lui fit signe de s'écarter. Il fit une marche arrière un peu osée et se gara de la même façon à l'entrée d'un chemin. Les policiers descendus de la voiture commencèrent par chasser les badauds qui s'attroupaient au bord du champ. Ils leur indiquaient de rentrer chez eux, précisant qu'ils seraient peut-être interrogés dans le cadre de l'enquête de police, mais que pour l'heure, il ne fallait pas gêner le travail des enquêteurs. Rechignés, déçus pour certain de ne pas pouvoir observer les enquêteurs en action, ils se pliaient aux instructions. Un brigadier intercepta Sénéfiand, qui arrivait à vive allure, le retenant par le bras.
-C'est interdit, Monsieur, vous ne pouvez pas rester ici, rentrez chez vous.
-Est-ce que le commissaire Arnoux est là? J'ai besoin de lui parler.
-Si vous avez des informations concernant l'homicide, vous devez vous présenter à la police. Je vous prie d'attendre ici, nous allons vous escorter.
-Vous n'êtes pas mal, vous, dans le genre obtus.
Il regarda les policiers en train de s'afférer dans les blés.
-C'est quoi, votre nom? Reprit-il d'un ton sec.
-Brigadier Péri. Nous allons vous prendre en charge.
-Voilà ce que je vous propose, brigadier Péri : soit vous allez me chercher le lieutenant Lonne que j'aperçois là-bas et lui dites que Jean-Michel Sénéfiand de la centrale l'attend, soit je m'en charge moi-même.
Il prit les choses en main sans que le sous officier ne trouve quoi que ce soit à redire. En quelques secondes, il avait réussi à transmettre toutes les informations susceptibles de faire de l'effet sur l'homme : premièrement, il connaissait le commissaire Arnoux. Si ce dernier était toujours en poste à Cergy, ce devait être le supérieur du brigadier. Si jamais il avait quitté le commissariat de la rue de la croix des Maheux, il avait probablement laissé un souvenir. Sénéfiand n'avait que brièvement travaillé avec lui, mais cela avait portant suffit pour que le commissaire lui fasse une excellente impression. Deuxièmement, il avait fait savoir qu'il connaissait le lieutenant Lonne, qui de tôt évidence était la plus gradée à carapater dans ce champ, en ce beau matin d'août. Troisièmement, -et cela faisait office de cerise sur le gâteau-, il avait fait part de son appartenance à la division centrale de la police judiciaire qui souffrait d'une réputation peu enviable: les officiers de la centrale passaient pour des grandes gueules zélées, butées et coriaces qu'il valait mieux rencontrer dans des cocktails au quai ou au ministère, jamais dans le cadre d'une enquête. On disait beaucoup qu'ils intervenaient quand ils avaient un doute sur les capacités d'un commissariat à mener leurs affaires à bien et qu'ils tenaient pour vérité sainte le fait que quand il y avait un doute, il n'y avait pas de doute.
En vérité, cette réputation était grandement infondée, à l'exception de quelques collaborateurs que Sénéfiand connaissait bien, pour qui il était préférable, sinon vital, que cette réputation les précède s'ils voulaient arriver à leur fin. Sénéfiand pensa à eux: à l'heure qu'il était, ils devaient être en train de garer leurs berlines allemandes dans les souterrains de la place Beauvau.
-Excusez-moi, inspecteur, je ne pouvais pas savoir.
-Il n'y a pas de mal, précisa Sénéfiand en souriant. Je ne m'étais pas présenté.
Il lui adressa un clin d'œil pour tenter de faire oublier son comportement presque exagéré et franchit le périmètre de sécurité que la police était en train d'établir autour de la zone sinistrée.
Sénéfiand avançait d'un pas lent, conscient qu'il pénétrait une scène de crime pour la première fois depuis qu'il avait été officiellement mis en disposition. Disposition qui, cela dit en passant, n'aurait pas dû lui permettre d'user d'un passe-droit pour pénétrer le champ. Derrière lui, il entendit le brigadier interdire l'accès à Ortelli. Il se retourna pour le gratifier d'un signe de la main, qui pouvait tout aussi bien signifier «attendez-moi là, je vais devoir parler avec vous » ou « ces cons de flics que j'ai embobinés m'ont laissé passer, faites comme si de rien n'était et je vous raconterai tout ».
La formation dans le cercle paraissait conventionnelle, si tant est que l'on pouvait considérer comme conventionnelles ces apparitions. D'après ce que l'on pouvait en voir en circulant à l'intérieur, la forme était constituée de cercles concentriques à l'image d'une cible. La figure était découpée en quatre secteurs. Alternativement, les maïs étaient laissés debout, ou couchés au sol. Sénéfiand se baissa pour apprécier l'état des tiges et des nœuds, en particulier : il constata que les maïs avait été pliés, non cassés. Il pouvait y voir cinq cercles, pas plus. Et au milieu, effectivement, le corps renversé de la victime.
Il s'approcha et reconnut une des filles qu'il avait aperçues la veille sur la terrasse d'Annick. Sur son tee-shirt, bien trop large pour elle, on pouvait lire « Recherche soucoupes. Ai déjà les tasses ». Il s'accroupit en silence, en veillant à ne rien écraser. Le lieutenant Lonne se trouvait en face, de l'autre côté du cadavre. Elle n'avait pas spécialement vieilli. Elle avait dû, en revanche, changer sa façon de se maquiller, Sénéfiand ne souvenait pas de l'avoir vu cerner ses yeux de noir comme ça auparavant. Toutefois, il nota que cela lui allait à ravir, et qu'elle attirait par cette astuce l'attention sur ses yeux noisette.
-Bonjour Lieutenant.
Elle ne manifesta pas la moindre surprise en le voyant et ne lui adressa qu'un bref regard.
-Bonjour inspecteur. La DCPJ compte nous prendre celui-là aussi ? demanda-t-elle sans relever la tête.
Elle faisait allusion à une précédente enquête où Sénéfiand avait débarqué au commissariat de Cergy et s'était imposé, purement et simplement. Ce fut un succès dont ils se félicitèrent longuement par la suite, et contrairement à ce qu'elle prétendait, la DCPJ n'avait jamais soustrait le cadavre à leur juridiction. Bien au contraire, ils avaient reçu l'aide d'un inspecteur hors pair. C'est en tout cas ce qui s'était dit à l'époque dans les canards.
-Il est entièrement à vous. Je ne suis pas en fonction, de toute façon. Mis en disposition.
Cette annonce, en revanche, la troubla au point qu'elle lui témoigne un regard de sympathie, un peu plus posé, et toujours embelli de ces yeux noisette.
-J'ignorais.
-L'Intérieur n'a pas jugé utile de faire venir la nouvelle jusqu'ici. Mais il est vrai que j'aurais pu prévenir. Je ne tenais pas à ce que cela s'ébruite, en même temps.
-Normal. Que faites-vous là, alors, si vous n'êtes pas en fonction ?
-Dans le champ ? J'ai tu certains détails au brigadier Péri, qui m'a laissé entrer dans le périmètre.
-Non, ici, je voulais dire, là, dans ce coin paumé ?
-J'habite le village. Je voulais changer d'air après ma... mon...
-Votre pause, compléta-t-elle.
-Ma pause, tout à fait. J'ai acheté une bicoque, l'ai retapée un peu, et pensais couler quelques mois au calme, jusqu'à ce que ces trucs me tombent dessus, expliqua-t-il en désignant le crop circle.
-C'est la première fois que je vois un truc comme ça, et pour ne rien vous cacher, ça aurait pu attendre un peu. Vous en pensez quoi ? Vous avez des choses à nous dire ?
-Je ne peux pas m'empêcher de faire le flic, même en vacances permanentes dans ce bled. Je ne sais pas si j'ai grand-chose à vous dire, mais je me soumettrai volontiers à tous les interrogatoires que vous voudriez me faire passer, comme tout le monde dans le village, d'ailleurs. Cela dit, je peux déjà vous faire part de mon opinion là-dessus, si vous le voulez.
Comme elle restait silencieuse, il continua.
-Ça sent le nid à emmerdes.
-Je vous écoute.
-Ce serait assez long, nous ferons ça tout à l'heure. Parlez moi plutôt du cadavre.
-Jeune femme, vingt, vingt ans peut-être. Il paraît que des proches doivent arriver d'une minute à l'autre pour l'identifier. D'après ce que je vois, elle a reçu un important coup derrière la tête.
Elle indiquait la nuque de la jeune femme sur laquelle ses cheveux avaient êtes collés par du sang séché.
-Le légiste nous dira qu'elle était l'arme. On n'a rien retrouvé qui pourrait convenir dans les parages.
-Pas d'autres indices clairs?
-On vient à peine d'arriver... Dit-elle en faisant la moue. Le cercle de récolte, on sait d'où il vient?
La traduction française n'était pas heureuse, elle était maladroite, et donnait la fausse idée que les maïs couches étaient récoltés, ce qui était absolument erronée.
-C'est la troisième forme que l'on retrouve depuis lundi. C'est la première que l'on peut qualifier de cercle de récolte pour autant. Les autres formations contenaient essentiellement du texte.
-Essentiellement?
-Exclusivement, corrigea Sénéfiand, mais il s'apparentait à une calligraphie en trois dimensions.
-Pourquoi n'avons nous pas été prévenus?
-Vous auriez fait quelque chose? Questionna-t-il.
-Nous aurions constaté.
-Vous pouvez constater ce que vous voulez, la première formation est juste là. Et j'ai des clichés faits presque aussitôt qu'on l'a découvert.
-Vous avez bien dit que c'était la troisième formation depuis lundi?
-Exact. La deuxième est de l'autre côté du village. Et il n'y en a pas eu hier.
-Il n'y en a pas eu, ou bien elle n'a pas encore été retrouvée.
-Vous pensez à quoi?
-Je pense au risque que l'on ait un deuxième cadavre quelque part.
Ce risque, il ne fallait en rien le sous-estimer. Lonne semblait donc partir du principe que le meurtre était lié à la figure. Cela paraissait raisonnable. Elle cherchait donc, d'ores et déjà, une logique dans le dessin des cercles de récolte, comme elle disait.
-Je mettrai quelqu'un sur le coup. On aura peut-être un survol, vu que les hélicoptères vont sortir pour les autoroutes ce week-end.
-Il faudra mettre aussi quelqu'un sur l'analyse des phrases qu'on a retrouvées.
-On aurait pu prévenir le meurtre en le faisant plus tôt?
-Peu de chances. Si la phrase avait eu un sens, je vous aurais alertés.
-Je n'en doute pas, dit-elle sincèrement.
Le lieutenant Lonne savait que Sénéfiand n'aurait jamais la prétention de se croire capable de mener une enquête seul.
-Vous avez noté des départs qui avaient l'air précipité, hier. Difficile à dire. Je suis encore loin de connaître tout le monde dans le village. En plus, je n'étais pas chez moi hier après-midi. Le seul mouvement notable, à vrai dire, c'est l'arrivée de la victime et de ses amis.
-Bon, pour les disparations soudaines, je suis persuadée que ce bled regorge de commères qui se feront un plaisir de nous raconter les allées et venues de tout un chacun.
-Il n'y a pas de doute là-dessus. La petite vieille qui habite la maison à l'angle ne peut pas s'empêcher de regarder par la fenêtre à chaque fois qu'elle entend une voiture.
Les grands-mères curieuses constituent une mine d'or pour les policiers, plus importantes encore que les concierges, qui notent les mouvements dans les cages d'escalier de Passy par pure conscience professionnelle. On ne peut pas leur faire confiance. Une petite vieille qui tient un registre -et Lonne en avait vu avant d'être mutée en banlieue-, c'était du pain béni.
-Bien évidemment, personne ne sait qui a dessiné les cercles ?
-Pensez-vous ! Ce serait trop simple. Si l'on en croit les habitants du village, les messages sont arrivés sans que personne ne les provoque.
-Venus du ciel, quoi... traduisit Lonne. Vous n'avez pas l'air convaincu.
-Je savais que cela déraperait, je le savais, je le savais, je le savais !
Il tonnait.
-Ça ne sert à rien de le répéter.
-Il n'empêche que je le sentais et que je n'ai rien tenté pour empêcher cela.
Un homme coupa court en se présentant derrière le lieutenant.
-Lieutenant, dit-il... les proches sont là. Ils veulent la voir. Je les ai interrogés, ils ne sont pas de la famille, mais l'un d'entre eux prétend être son petit ami.
-On demandera une reconnaissance officielle plus tard. Pour l'heure, cela fera l'affaire.
-Comment avez-vous su que c'était la fille qui est arrivée hier ?
-Le facteur s'est arrêté à la première maison du village, et le propriétaire l'a rejoint. Silvio Ortellini, quelque chose comme ça.
-Sivlio Ortelli. Il est bien du genre à proposer son aide et à se mêler de tout.
Sénéfiand et Lonne se levèrent pour intercepter les jeunes à la hauteur du deuxième cercle. Le lieutenant tout particulièrement ne voulait pas qu'ils voient le cadavre de près, car la blessure présentait un aspect passablement répugnant. Sénéfiand constata que celui des hommes qu'il avait rencontré hier était toujours là, et passa un peu plus de temps à contempler son regard caverneux. Il avait l'air aussi sombre que le noir de son tee-shirt, qui n'arborait pas de phrase insolite aujourd'hui. Le deuxième jeune se tenait à sa gauche, blême, extrêmement blanc du visage. Son regard était fixé sur la silhouette au sol à quelques mètres de là.
-C'est elle ? demanda-t-il sans la lâcher des yeux.
Le lieutenant approuva de la tête. L'autre commençait de pleurer.
-Nous ne savons pas encore qui a fait cela. Nous allons faire tout notre possible pour mettre de la lumière sur cette disparition.
-Je veux la voir, dit-il.
-Nous ne vous le recommandons. C'est un spectacle très dur, psychologiquement...
-Capucine était ma petite amie.
Le gars avait vraiment l'air d'un gamin perdu, ses cheveux en pétards lui revenaient sur le visage. Il devait avoir vingt ans, et n'avait pas franchement l'air de réaliser ce qui était en train de se produire.
-Je veux la voir tout de suite, avant que vous ne la touchiez et que vous effaciez les traces.
-Nous nous efforçons de répertorier tous les indices.
-On sait très bien ce que vous faites, vous les flics. Dès que les aliens sont mêlés, vous n'hésitez pas à faire disparaître les preuves et à inventer un bobard.
-Votre amie a manifestement été tuée d'un coup derrière la tête.
-Ça y est ! s'écria-t-il, devenant d'un seul coup plus agressif et nerveux. Vous êtes déjà en train d'échafauder une théorie bidon ! reprit-il alors qu'il tremblait de tout son corps. Il n'y a pas de honte à reconnaître votre incapacité à statuer sur les causes de la mort si celles-ci vous dépassent. Mais reconnaissez-le, tout de même !
-Vous êtes sous le choc, manifestement, nous allons vous conduire au commissariat ou vous pourrez vous reposer.
-Comme ça vous aurez le temps de martyriser son corps pour asseoir votre théorie bidon. Je parie qu'il n'y a aucune trace de blessure. Capucine est morte parce qu'elle est entrée dans le crop au mauvais moment. Elle aura été tuée par accident pendant la formation du crop. Les aliens ont essayé de la sauver mais...
-Venez avec moi, le coupa le lieutenant, en le saisissant par le poignet. Elle l'entraîna plus près du cadavre, là où l'on pouvait distinguer la blessure.
Sénéfiand et l'autre jeune homme étaient restés à l'écart.
-Il faut lui pardonner. Capucine va lui manquer.
-Pas à vous ?
-Bien sûr que si ! J'ai perdu une amie très chère, et je crois que je ne réalise pas encore. Mais Jérémie et elle vivaient une communion. Leur amour reposait sur une même compréhension de la vie. Lorsqu'ils avaient des questions, ils apportaient les mêmes réponses. Vous voyez ce que je veux dire.
-C'était quoi, son « âme sœur » ? demanda Sénéfiand qui demeurait étranger à tous ces élans romantiques de jeunesse.
-Plus que ça. A croire qu'ils se seraient rencontrés même sur deux planètes différentes. Ils avaient les mêmes convictions sur les crop. Des stellaires convaincus. On est jeune, mais ceux-là s'étaient trouvés pour la vie.
Etonnant comme ce gamin pouvait parler comme s'il était vieux. Et avec un calme incroyable, alors que devant lui, son ami s'arrachait en larmes et en cris sur le corps refroidi de Capucine.
-Qu'entendez-vous par « des stellaires convaincus » ?
-A propos des crop, des crop circles, précisa-t-il. Tous les deux sont persuadés qu'ils sont la manifestation d'extraterrestres qui essayent d'entrer en contact avec l'humanité par ce biais.
-Vous n'êtes pas de cet avis ? J'aurais parié que si, compte tenu du tee-sirt que vous portiez hier.
L'évocation du calembour lui souleva un léger sourire.
-Je l'ai été par le passé, mais je m'en éloigne petit à petit. Surtout depuis la 4C -la Crop Circles Chibolton Conference-, en fait. Je crois que je me laisse de plus en plus séduire par les théories gaïaistes, qui veulent que les crop circles sont des communications de la nature et de la Terre.
Sénéfiand hocha la tête en signe d'incompréhension. Tout cela ressemblait fortement à du charabia.
-Gaïa ? La divinité grecque ?
Devant l'inculture du policier, le jeune homme se sentit dans l'obligation d'entrer dans les détails de façon plus complète. Les gaïaistes, dont il faisait partie, était un courant de pensée apparut au sein des amateurs de crop cricles. Il reposait sur une théorie qui n'avait aucun rapport avec la formation des cercles de récoltes dans les champs : l'idée selon laquelle l'ensemble des êtres vivants de la Terre, y compris les hommes, était partie prenant d'un organisme vivant à l'échelle de la planète, impliquant les animaux, naturellement, mais aussi les plantes, et les autres sphères a priori non vivantes : lithosphère, hydrosphère et atmosphère. La théorie avait été développée dans les années 70 par un scientifique anglais du nom de James Lovelock et avait rencontré un certain succès, au début, avec le courant New Age, qui recherchait un certain retour à la nature. Depuis, la théorie avait surtout alimenté les métaphores des écologistes, et ce au fur et à mesure que l'économie et la pollution consommaient et altéraient les ressources de la planète Terre. Quand le phénomène des crop circles était devenu récurrent en Grande Bretagne, plusieurs leaders New Age avaient introduit l'idée que la Terre, surexploitée par les hommes, cherchait à présent à communiquer avec eux pour les sensibiliser sur son sort.
-Il y a trois grandes visions parmi ceux qui défendent le point de vue selon lequel les crop circles véritables ne sont pas des produits de la main humaine. Les aliens, la nature, ou des manifestations d'énergies brutales. Toutefois, je dois vous signaler que ce dernier courant est largement minoritaire, bien qu'il soit, des trois voies que je viens de citer, celle qui reçoit le plus de soutien de la part de la communauté scientifique.
Sénéfiand l'avait écouté d'un bout à l'autre comme s'il se fut agi d'un professeur qui lui dispensait une leçon.
0 commentaire(s)
Ecrire un commentaire
En validant, j'accepte les conditions générales d'utilisation du site.

vers Edito