Souviens-toi de Portofino - Troisième partie

le 01/09/2009 - par The Barte Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Que des crop circles apparaissent dans les champs du Vexin, passe encore. Que l'on prenne la mauvaise habitude de se faire assassiner à l'intérieur, c'en est trop... Au milieu des théories fumantes et des inquiétudes, l'inspecteur Jean-Michel Sénéfiand chercher à faire la part de vérité.

Souviens-toi de Portofino - Troisième partie

 

                -En 2006, il y a eu une importante conférence qui s'est tenue à proximité de l'observatoire de Chibolton, en Angleterre, où une série de crop circles fameux ont été répertoriés au début des années 2000. C'était cela, le Crop Circle Chibolton Conference. J'y suis allé seul, persuadé que des extraterrestres essayaient de communiquer avec nous. J'ai été assez déçu de constater que beaucoup des intervenants n'avaient aucun sens. Entre les obsédés de la zone 51, où un astronef extraterrestre se serait écrasé, entre ceux qui maintiennent que les USA cachent la vérité au reste du monde et les tenants d'un gigantesque complot organisé pour asservir l'humanité, pas un seul ne méritait qu'on se déplace jusqu'à eux. Vous comprendrez, du coup, que je sois moins enthousiaste, depuis. Le seul avantage que j'ai retiré de ce voyage, c'est la rencontre avec Jérémie, Capucine et les autres du club.

                -Vous faites quoi, concrètement, dans le club ?

                -On a un site internet, avec un forum de discussion. On se tient au courant les uns les autres des crop circles qui apparaissent.... Quand il y en a en France ou  pas trop loin, et que certains pensent y aller, on essaye de faire des sorties ensembles. C'est comme cela que nous sommes venus hier.  On met à disposition une galerie de photos pour tous ceux qui n'ont pas les moyens ou les capacités de se déplacer. Et bien évidemment, nous relayons les publications sur le sujet, qu'on n'hésite pas à commenter entre nous, d'ailleurs.

                -Jérémie et Capucine, ils sont convaincus que les crop circles sont produits par des extraterrestres ?

                -Persuadés. Bien évidemment, nous savons bien qu'il y a des usurpateurs qui créent de faux crop pour démontrer qu'ils sont tous l'œuvre de l'homme. A côté de cela, il y en a qui sont assurément au-delà de ce que l'humanité peut créer.

                -A cause de leur forme ? De leur complexité ?

                -Par exemple. Ou à cause du message qu'ils contiennent. Certains sont des représentations imagées de phénomènes de physique quantique qui, à ce stade, ne sont que des suppositions dans les théories humaines. J'ai même vu, en Suisse, un crop qui proposait une nouvelle interprétation de la fusion nucléaire. Certains crop peuvent paraître simples au niveau du tracé, et pourtant contenir un savoir technique immense. On ne se rend pas toujours compte.

                -Je ne comprends pas. Pourquoi être venu voir les crop circles ici, alors qu'il ne faisait pas de doute qu'ils avaient été tracés par des hommes ?

                -Qu'est-ce qui vous a permis de déterminer qu'ils étaient tracés par des humains ? demanda le jeune. Certes, cela ne fait pas de doute, mais tout de même...

                -La phrase. Je ne suis pas un grand spécialiste des crop circles, mais il me semble que les motifs sont uniquement figuratifs.

                -Si l'on exclut le fait que les dessins peuvent contenir un sens caché, effectivement, les crop sont surtout géométriques ou figuratifs. Il y a bien eu des représentations du visage de Cydonia et divers visages stylisés d'aliens comme on les représente dans la culture populaire, dont un tout près de l'observatoire de Chibolton dont je vous parlais tout à l'instant, mais il est vrai que pour l'essentiel, ce sont des cercles et des déclinaisons. Ceux qui sont apparus à proximité étaient assurément créés par des hommes, vous avez raison, mais ils n'étaient pas dénués d'intérêt pour nous. En fait, nous sommes toujours à la recherche d'éléments qui permettent de confondre systématiquement les humains quand nous avons un doute. Certes, nous nous déplaçons de préférence sur des crop circles qui ont l'air d'être authentiques, mais il arrive que nous découvrions, sur place,  que ce sont des faux. C'est pour cela que nous consultons aussi ceux qui sont faits de façon certaine par des humains. Nous cherchons des signes qui ne trompent pas, quand nous avons un doute.

                -Du genre : il ya des traces de pas, les maïs sont cassés,...

                -Il y a plus évident encore. Les traces de l'axe central, planté dans la terre, à partir duquel le cercle a été tracé, par exemple... Les indices les plus simples sont toujours les plus vrais. 

Il détourna la tête en direction de son ami, toujours abattu, mais qui avait cessé de crier.

                -Jérémie va avoir du mal à l'admettre. Je devrais peut-être le rejoindre...

                -La police, tout particulièrement le lieutenant voudra probablement vous poser des questions, elle aussi.

                -Je me doute. Nous avions prévu de repartir aujourd'hui, mais il faudra peut-être poursuivre notre séjour. Je reprends le travail la semaine prochaine, mais je pourrais peut-être me libérer à un moment ou à un autre dans la semaine.

                -Je ne peux pas vous renseigner. Je ne suis pas de la police.

Cette réponse surprit le jeune.

                -Qu'est-ce que vous faites là, alors ?

                -Enfin,  je ne suis plus de la police, précisa Sénéfiand.

Pendant tout le temps où il lui avait parlé de crop circle, il avait perdu cet air mal intentionné que Sénéfiand lui avait trouvé lors de leur première entrevue. Son visage, pourtant, s'était assombri de nouveau, en un instant.

                -Peu importe. Je serai avec Jérémie.

Sénéfiand le regarda s'éloigner. Il ne parvenait pas à se faire d'opinions sur cet homme, qui par moment, et rien que du fait de son apparence physique, avait l'air d'un gamin et qui, pourtant, derrière, semblait d'une étonnante maturité. Etonnante au point de presque paraître fabriquée, presque vide. Il en parlerait au lieutenant.

 

                Il tenta de communiquer subtilement avec elle, comme pour lui dire de se méfier de l'autre jeune. Il se rendit compte qu'il ne lui avait même pas demandé son nom. Il emboîta le pas du gaïaiste, comme il se désignait lui-même. Celui-ci posa la main sur l'épaule droite de son ami Jérémie, qui releva la tête vers lui, les joues bouffies et les yeux rougis par les pleurs.

                -Pourquoi voudrais-tu que les aliens nous offrent leurs connaissances quand nous autres les hommes nous tuons encore les uns les autres ? Ils doivent être tellement déçus.

                -Viens, Jérémie, viens.

 

Sénéfiand les regarda s'éloigner et être pris en charge par d'autres policiers. Lonne s'était approchée.

                -Qu'est-ce qu'il vous a dit ?

Il le lui répéta, de la façon la plus précise possible.

                -Ils m'ont l'air un peu dingues, tous les deux, ponctua-t-il en guise de commentaire personnel.

                -Je dois reconnaître que j'ai moi aussi du mal à les cerner. J'espère me faire une meilleure opinion en les interrogeant.

                -Comme vous l'aurez compris, je n'ai pas mené d'interrogatoire. Je n'ai fait que discuter avec ce jeune homme.

                -Et ?

Elle pressentait où il voulait en venir.

                -Et je n'ai plus aucun lien avec la police. A quand bien même ce serait le cas, il me serait impossible d'agir, même au nom de la centrale.

                -Vous connaissez Arnoux tout comme moi... il dit qu'on n'est jamais de trop pour mener une enquête à bien, mais comme vous le savez aussi, on ne peut pas s'adjoindre les services d'un civil. Je suis désolée, inspecteur.

                -Je sais tout cela, et ce n'est pas ce que j'avais en tête. Simplement, si je ne me trompe pas -je vous laisse le temps d'arriver à une conclusion identique vous aussi-, je pense que les crop circles, les deux premiers tout au moins, concernent quelqu'un du village.

                -A cause des messages ?            

                -Absolument. Et je peux, de mon côté, essayer de glaner des informations.

                -Tout cela paraît risqué.

                -Parlez-en à Arnoux ! insista Sénéfiand. Je suis dans la place. Et je connais un spécialiste des crop circles qui pourra sans doute m'aider. Il viendra en pur touriste, comme les jeunes.

                -Vous vous arranger pour qu'il soit sûr de venir et qu'il apporte son aide à la police, et j'en parle au commissaire.

Ils inclinèrent tous les deux la tête, signe que l'accord était scellé.

                -Bon courage avec les interrogatoires, dit Sénéfiand.

                -Trouvez-nous qui ici connaît Portofino. On verra ensemble s'il existe un lien.

 

Ils se séparèrent alors que l'équipe qui allait emmener le corps arrivait sur place. Le long de la route, Sénéfiand aperçut Ortelli qui l'attendait.

 

 

6.

 

                Il fallut lui expliquer pourquoi lui avait eu l'autorisation de rentrer dans le périmètre bouclé. Un instant, il s'était imaginé lui mentir et inventer un bobard gigantesque où il se serait fait passer pour un policier sans en être un.  Et puis, il se dit que, dans la mesure où sa retraite au Bellay, loin de sa vie d'alors, avait été ruinée par les petits plaisantins qui dessinaient et tuaient dans les champs, il n'avait pas vraiment de raison de maintenir un secret à la face des autres. Il prétexta tout de même qu'il s'était fait viré, ce qui n'était pas exactement la réalité, mais convenait mieux, disait-il, vis-à-vis d'individus qui ne comprendraient pas pourquoi, sous des prétextes purement politiques, on pouvait demander à des policiers de rester chez eux en permanence.

                Ortelli accueillit la nouvelle avec un certain dédain. Il avait été le premier de tout le village à lui avoir parlé, donc, dans son esprit, le premier de la communauté à lui faire confiance. Il l'avait consulté lorsque Bernard Menton et le maire étaient tombés en désaccord. Il reconnut que Sénéfiand n'avait jamais précisé ce qu'il faisait avant de s'installer au Bellay. Sénéfiand argua que si on lui avait demandé, il l'aurait probablement dit. Ortelli haussa les épaules.

                -Ce n'est pas qu'on ait des trucs à cacher aux flics, relativisa-t-il. Simplement, quand toute cette affaire a commencé, on vous aurait peut-être plus sollicité. On vous aurait demandé de venir avec nous avec les gamins, dans les champs, pour entendre ce qu'ils avaient à dire. Mais ce n'est pas grave. Vous aviez vos raisons, on va dire.

                -Silvio, reprit Sénéfiand, d'une voix lente mais mesurée, je n'aurais rien pu faire pour éviter ce qui s'est produit cette nuit. Tout ce que je vous ai dit, que la police ne s'intéresserait pas uniquement au crop circle, qu'il leur en faudrait plus... Tout cela, c'était absolument vrai.

                -Vous n'auriez rien pu changer ? osa le vieux.

                -Si j'avais encore eu les relations et les contacts, je ne me serais pas fait virer. Je vous le promets.

Le vieux le regarda, tandis qu'ils remontaient la route côte à côte en direction du village. Il essayait de sonder le fond de la pensée de Sénéfiand.  Si les crop circles avaient été dangereux du départ, qu'il l'avait su, eut-il été possible que Sénéfiand n'ait absolument rien fait pour tendre un piège, quitte à laisser une gamine crever ? Est-ce qu'un homme pouvait être d'une telle froideur, ou est-ce que lui, Silvio Ortelli, se faisait des films alors qu'il n'avait pas lieu d'en faire ?

                Il se ravisa. Qui dans le village aurait pu savoir que les crop circles conduiraient à la mort ?

                Personne.

 

                Sénéfiand le fixait en silence.

                -La police.... Ils vont vouloir nous interroger tous ?

                -Non, pas tous, précisa Sénéfiand. De façon certaine, ils vont interroger les Matthieu et Bernard, à cause des crop circles, les deux jeunes

                -Jérémie et Nathaniel ?

                -Nathaniel, c'est celui avec lequel je causais ?

                -Lui-même.

                -C'est un fait, ils passeront tous les deux à l'interrogatoire. Annick et les Solcy aussi, parce qu'ils ont côtoyé la victime. Ensuite, le maire, vous et moi avons été parmi les premiers à rentrer dans les crop circles. Il est fort probable que nous soyons entendu nous aussi, mais peut-être pas immédiatement, il faudra peut-être que nous attendions que les experts aient étudié les crop circles.

                -Les jeunes l'ont fait hier. Ils ont passé un temps fou à arpenter le dessin.

                -Ils vous ont dit ce qu'ils cherchaient en particulier ?

                -Ce qu'ils cherchaient, et ce qu'ils ont trouvé, même. En fait, ils voulaient voir si les crop circles avaient été tracés par des hommes. C'était le cas, mais on n'avait pas eu besoin d'eux pour s'en rendre compte, n'est-ce pas ?

                -Qu'ont-ils trouvé ?

                -En bas du champ de Bernard, et en haut de celui des Matthieu, ils ont trouvé des traces de trépieds dans la terre. Ils disent que c'était un instrument de géomètres, pour aider au dessin.

                -Le message ? Est-ce qu'il évoquait quelque chose pour eux ?

                -Non. Ce qu'ils ont dit, c'est que quelqu'un s'était amusé à faire cela à la manière d'un crop circle, mais cela n'avait pas d'autre lien.  Par contre, le maire a cherché sur l'internet ce que c'était, Portofino.

                -Une ville ?

                -Une ville en Italie, oui. Vers Gênes, et le long de la côte, qu'il a dit. Il a vu des photos et il en a même imprimé une pour Bernard : toutes des petites maisons jaunes, oranges, dorées, alignées les unes à côté des autres comme sur une carte postale. Il paraît que c'est très touristique. 

                -Est-ce que quelqu'un dans le village est déjà allé à Portofino ? tenta Sénéifand, même s'il ne s'attendait pas à avoir de réponse positive.

                -Personne ne s'est manifesté. M'est avis que maintenant que ces saloperies de crop circles sont liés avec la mort d'une jeune fille, ce n'est pas demain la veille que cela va arriver.

                -Vous ne connaissiez même pas, vous, qui êtes Italien ?

                -J'ai vécu jusqu'à l'âge de trois ans en Sicile, et je n'en ai pas un seul souvenir. Vous me parlez d'une ville du Nord. En Ligurie, pour moi, ce sont quasi des étrangers. Mais ce qui est exact, c'est que si quelqu'un était allé faire du tourisme là-bas, quelqu'un que je connaisse, je pense qu'il serait venu m'en parler. Du fait que j'étais Italien. Les étrangers, les Français tout particulièrement, font facilement la confusion entre l'Italie du Nord et l'Italie du Sud. Ce sont des mondes radicalement différents. Si j'étais né dans le Nord, ma mère ne serait jamais venue en France. Et mon père ne serait sans doute pas mort par accident dans cet entrepôt. Mais enfin, c'était une autre époque.

 

                Sénéfiand considéra ce que le vieil homme lui disait. Son argument n'était pas stupide. S'il s'était retrouvé le seul français dans un village d'Allemagne et que quelqu'un était allé en France, ne serait-on pas venu le voir pour lui raconter le voyage ? Caracoler à base de « j'étais chez toi, tu as vraiment un beau pays ».

                -Personne n'est jamais venu te parler d'Italie ?

                -Si, si, une fois, le père Meunier, celui dont vous avez acheté la grange. Il avait fait une excursion en car dans le val d'Aoste, avec sa femme. Même que c'est la dernière sortie qu'elle a faite, sa femme. On l'a enterrée l'année d'après, c'était en 96. Mais c'est bien l'exemple de ce que je dis : les gens partent en Italie, ils en parlent à l'Italien du village. Et on peut difficilement dire que je les gens ne savent pas que je suis Italien : je connais la tête de tout le monde ici. Et pratiquement tout le monde m'a déjà parlé.

                -Pratiquement tout le monde, Silvio. Qui donc n'est pas dans le pratiquement ?

                Le vieil homme souffla bruyamment. Il en posait, de ces questions, le voisin flic.

                -Ben, par définition, ce sont les gens auxquels je ne pense pas. La gracieuse, qu'on a surnommé comme ça avec beaucoup d'ironie, au bistrot.  Je ne vois que plus rarement ceux qui habitent dans les hameaux, encore que je m'entende bien avec le paysan qui a les biquettes. Vous avez vu sa ferme ?

                -J'ai vu les panneaux, sur la route, tempéra Sénéfiand.

                -Il y a aussi les nouveaux, mais cela ne fait pas une foule de gens. Et puis, vous, par exemple, vous êtes nouveau, et ça n'empêche que je vous connais un peu, et que je vous parle. Je parie que si vous alliez en vacances en Italie, vous me préviendriez.

                -C'est fort probable, en effet, approuva-t-il. D'ailleurs, j'irais bien dans la région des grands lacs.

                -Il faut choisir votre saison, enchaîna le vieux, parce qu'il ne fait pas toujours beau, du côté de Côme et par là-bas.

 

Sénéfiand ne pensait pas aux grands lacs, il avait la tête ailleurs. Ortelli avait raison : si une de ses connaissances était partie en Italie, à Portofino, elle lui en aurait probablement fait part. Comme ce n'était pas le cas, on pouvait déduire deux choses : soit qu'elle ne connaissait pas Ortelli, ce qui laissait un petit nombre de personnes dans le village, les derniers arrivants pour l'essentiel, soit il s'agissait de quelqu'un qui avait tu son voyage.

                Et on pouvait taire un voyage. Les raisons ne manquaient pas. Si on part quelques jours dans une maison de charme avec sa maîtresse ou son amant, on ne le chante pas sur tous les toits, sans quoi cela risque de revenir aux oreilles de son compagnon légitime. Ce fut la première solution qui vint à l'esprit de Sénéfiand, car elle était triviale : combien de commissariat recevait des maris effrayés qui croyaient que leur femme avait été kidnappée, alors que celle-ci était uniquement en train de se payer du bon temps avec un jeune éphèbe ?

                Mais il lui vint aussi une seconde hypothèse. On pouvait très bien faire un voyage en Italie, et ne pas le dire, par exemple parce que ce qu'on a fait en Italie n'était pas très glorieux, et qu'on n'a pas intérêt à ce que cela se sache. Il n'avait encore rien de précis en tête, mais imaginons que ce soit quelque chose d'assez dégueulasse qu'on commette à Portofino -que ce soit prémédité ou accidentel n'est pas le propos- . On y va exprès, ou bien ce n'était pas prévu, peu importe, mais il se passe un truc pas propre. Alors on rentre en France, ou mieux, on part en France, ça c'était un détail. Mais on se planque dans ce petit bled du Bellay en Vexin, où l'on pense pouvoir s'enterrer tranquille. On évite soigneusement de raconter aux voisins qu'on était en Italie, de même que les gosses qui font une grosse connerie évitent soigneusement d'aller s'en vanter auprès de leurs parents. Manque de bol, quelqu'un vous a vu, quelqu'un a su, et le quelqu'un en question vous retrouve.

                Cette deuxième solution paraissait un peu moins facile à admettre que la première, elle tenait sur un échafaudage de suppositions et de « admettons » que Sénéfiand empilait sans vergogne. Mais elle avait l'avantage de justifier un fait, qui était loin d'être un détail, que l'autre solution n'expliquait pas si bien : les crop circles. Faire un truc moche, fût-ce en Italie, fût-ce à Portofino, c'était s'exposer à des représailles.

                Il fallait donc qu'il cherche soit quelqu'un qui ait fait quelque chose de moche à Portofino, soit quelqu'un qui l'avait vu faire et qui venait faire du chantage. Il avait bon espoir que la police puisse, au moment des interrogatoires, découvrir qui dans le village était déjà parti à Portofino sans le raconter aux voisins. Il se dit qu'il pouvait peut-être essayer de découvrir quel témoin revenait, après un laps de temps qu'il devrait encore définir, pour faire un peu de chantage. Et pour cela, il allait avoir besoin d'un spécialiste en crop circle. Par chance, il savait où le trouver.

 

                Il quitta Ortelli sur le palier d'Annick, où les villageois s'étaient réunis pour des élucubrations communautaires. Ortelli entra en pensant qu'il ferait une excellente impression en annonçant à tout le monde que Sénéfiand était un ancien flic. Flics qui, pour l'heure, n'avaient absolument aucune idée de qui pouvait avoir tué la jeune Capucine.

 

 

7.

 

                Le numéro était enregistré dans le répertoire de son téléphone mobile. Sénéfiand le composa en sachant bien qu'il s'exposerait aux remontrances de Jean-Sébastien, qu'il n'avait pas appelé depuis trop longtemps. Mais il aurait besoin de son aide.

                Personne ne décrochait son appel, il laissait sonner. Il est vrai que Jean-Sébastien était un vieillard, à présent, usé par les années, et qu'il n'avait plus la même mobilité que par le passé. Il continua d'insister.

                -Martiel j'écoute ! cria soudain une voix dans son oreille, au point qu'il en écarta machinalement le combiné.

                -Jean-Sébastien, c'est moi, dit-il simplement.

                -Bonjour, Jean-Michel.

Le ton n'était pas enjoué. Il allait en prendre plein les oreilles.

                -Cela fait longtemps que tu ne m'as pas appelé, mon petit.

                -Je sais, je sais.

                -Cela dit, j'ai appris pour toi, et je savais bien que ce n'était qu'une question de jours avant que tu ne te décides à appeler ton vieil ami.

                -Qu'as-tu appris, me concernant ?  s'étonna Sénéfiand.

                -Tu n'es pas obligé de faire l'étonné, ou le honteux. Cela arrive aux meilleurs, la mise en disposition. Cela n'a rien à voir avec tes talents de flic.

                -Bordel, qui est allé te raconté ça ?

                -Anne-Emilie. Elle vient me voir, elle, ce n'est pas comme toi.

                -C'est ta fille, Jean-Sébastien.

                -Quelle différence ?

Leur amitié était particulièrement ancienne (Sénéfiand avait vingt-cinq ans alors). Jean-Sébastien avait été un proche depuis cette époque, et Sénéfiand se sentait coupable de ne pas l'avoir tenu au courant des dernières évolutions de son existence.

                -Elle m'a dit que tu ne lui avais pas donné signe de vie à elle non plus. Est-ce que tout va bien, Jean-Michel ?

                -Tout va bien, tout va bien, modulo quelques aléas.

                -Les épreuves et les embûches jalonnent le parcours et sont plus nombreuses que les satisfactions, qui en outre sont bien fugitives, cita le vieux.

                -Quoi qu'il en soit, ce n'est pas pour cela que je t'appelle.

                -Ah bon ?

                -Oui, tu te souviens de la fois où tu avais eu un crop circle dans ton champ ? Il me faudrait le nom du spécialiste que tu avais fait venir.

                -Pas si vite, mon petit. C'est quoi, un crop circle ?

Il avait oublié à quel point Jean-Sébastien tenait à la langue française.

                -Un cercle de récolte. Un dessin qui est fait en couchant du blé.

                -Ou du colza. Dans mon champ, c'était du colza.

                -Oui, c'est exact, cela marche aussi avec le colza.

                -Tu savais qu'il y avait un terme précis pour désigner les cercles de récolte, Jean-Michel. On dit un agroglyphe.

                -Un agroglyphe ? répéta Sénéfiand.

                -Parfaitement. Formé de glyphe, représentation graphique d'un signe, et du préfixe agro-, qui est relatif à l'agriculture, à la culture de la Terre. Pourquoi as-tu besoin d'un spécialiste en agroglyphes ?

                -Il y en a un tout près de chez moi, et je voudrais bien savoir d'où il provient.

                -Tout près de chez toi, dans ton donjon ?

Jean-Sébastien habitait dans une ferme à la limite sud de l'Île de France, là où la Beauce laisse des espaces immenses entre chacun des villages qui la maillent. Il utilisait couramment le terme de donjon pour désigner cette tour d'habitation où Sénéfiand avait ses quartiers, à la Défense.

                -Non, tout près de mon nouveau chez moi. A la campagne, comme toi.

                -Comme moi ? Où ça, dans la Beauce ?

                -Le Vexin.

                -Les Vexinois sont des amis. Que fais-tu là-bas ?

-Je prends le vert. J'oublie que je ne suis plus flic. Et je fais le flic, et c'est même pour cette raison que j'ai besoin de ton contact.

-Je veux bien te donner le nom de cet homme, mais il faudra que tu fasses quelque chose pour moi.

-Je t'appellerai plus souvent.

                -Hmmm, murmura Jean-Sébastien, ça ne sera pas suffisant. Vois-tu, j'ai acheté dernièrement un Fergusson 140, et j'aurais besoin d'un peu d'aide pour certaines tâches. On n'est jamais trop de deux pour faire le détartrage du moteur.

                -C'est quoi, un Fergusson 140 ?

                -Un tracteur, imbécile.

                -Pour toi ?

                -Bien sûr que non. C'est pour autre chose. Je te raconterai si tu marches, et si tu acceptes de venir m'aider à le remettre à neuf.

                -C'est d'accord, mais pas avant que mon enquête ne soit terminée.  

                -Ton enquête ? Je croyais que tu ne travaillais pas ?

                -Je fais mon flic, je t'ai dit.

                -Je le veux pour début septembre. Il faudra te dépêcher.

-Alors c'est d'accord ?

-Jacques Pralest. Attends cinq minutes, je vais te donner son numéro de téléphone.

Sénéfiand esquissa un sourire. Il avait son contact.

 

Il dut s'efforcer de ne pas paraître trop rude avant de raccrocher, car Jean-Sébastien lui en tiendrait rigueur, il le savait bien. Il prit cinq minutes pour demander des nouvelles de ses voisins, et aussi d'Anne-Emilie, même s'il ne tenait pas spécialement à évoquer ce sujet avec son père.

                Finalement, il ne s'était écoulé que quelques minutes quand il enchaîna son premier appel avec un second, à Jacques Pralest.

 

                Il avait rencontré le spécialiste une fois, en 2000, chez Jean-Sébastien. Spécialiste était peut-être un bien grand mot, tant il paraissait difficile de devenir spécialiste dans ce domaine si particulier. Toutefois, il n'aurait probablement pas eu de mal à s'entretenir avec Nathanaël ou n'importe quel autre membre de son club, car il en avait vu des centaines et des centaines, de cr... d'agroglyphes (il se décida à user le terme scientifique, puisqu'il en existait un). A l'époque, il filait un coup de main sur ce qu'ils appelaient communément un rail de coke, nom amusant qui couvrait la réalité plus tragique d'un circuit d'approvisionnement en drogue du marché parisien. Il travaillait normalement entre Etampes et Chartres -où il était encore allé voir ses connaissances la veille-, mais comme Jean-Sébastien vivait vaguement à mi-distance, il lui était arrivé de le voir régulièrement, à cette période. Avec l'irruption d'agroglyphes dans son champ, Sénéfiand avait effectué quelques heures supplémentaires pour rendre service à son ami, jusqu'à ce que la police d'Etampes reprenne le dossier et mette la main sur un groupe d'activistes anti-européens qui comptaient attirer l'attention sur la pression qu'impliquaient les quotas de la politique agricole commune.

                 A l'époque, Pralest s'était présenté spontanément auprès de Jean-Sébastien, car le phénomène des agroglyphes était encore nouveau en France, or il écrivait un article sur la propagation des crop circles sur le continent européen. Il prétendait qu'il n'y avait que deux sortes de crop circles : ceux qui étaient bien faits, et ceux qui trahissaient les souillons. Pralest observait les crop circles avec rigueur et esprit scientifique : il se moquait bien de savoir pour quelle raison telle ou telle forme, tel ou tel champ. Il se contentait d'être factuel, ce qui ne l'empêchait pas de faire un excellent boulot. Il avait établi que sept personnes avaient participé à la création du crop circle à partir des traces de chaussures laissées dans la boue. Il avait trouvé des traces étranges sur les tiges du colza et l'avait signé dans son rapport, sans pourtant se lancer dans des considérations absurdes sur leur origine, ce que d'autres, en revanche, n'avaient pas manqué de faire.

                Pralest eut beaucoup de mal à se souvenir de Sénéfiand, qui ne l'avait pas marqué le moins du monde, vraisemblablement. L'agroglyphe d'Erzéville fut plus parlant pour lui, parce que son passage lui avait valu un encadré dans le canard local. Alors, petit à petit, la mémoire lui revint.

                -Vous étiez en famille avec le propriétaire du champ, c'est bien cela ?

                -C'était un proche, en effet, se défendit Sénéfiand.

                Ils évoquèrent quelques secondes le tracé de l'agroglyphe, au fur et à mesure que Pralest s'en souvenait, puis ils passèrent aux choses sérieuses. Pralest n'avait pas entendu parler de l'apparition d'un nouveau crop circle dans la région parisienne, mais Sénéfiand l'en informa en lui décrivant de façon assez précise les circonstances dans lesquelles les trois étaient apparus dans le Vexin. Pralest se montrait enthousiaste, il parut même énervé quand Sénéfiand lui dit que le premier datait à présent de trois jours.

                -Vous auriez dû me prévenir plus tôt. Je parie qu'une foule de curieux aura tout massacré. Des gens sont venus ? Non, ne me dites pas, ça va me mettre hors de moi.

                -Des prétendus connaisseurs se sont présentés, effectivement. Un groupe de jeunes.

                -Tous les jeunes qui s'intéressent aux agroglyphes, c'est forcément des marteaux.

                -C'est un peu pour cela que je vous appelle vous, poursuivit Sénéfiand qui saisit l'occasion que lui tendait son interlocuteur. Lorsque vous aviez coopéré avec la police d'Etampes, vous aviez été d'un précieux secours.

                -C'était il y a neuf ans, c'était des écologistes, non ?

                -Oui. Pensez-vous pouvoir nous fournir votre aide cette fois-ci encore ?

                -Je suis mon propre patron, et je fais ce que je veux. Vous voulez bien me faxer un plan ? Ou me faire un mail ? Non, non, donnez-moi l'adresse plutôt, il faut que j'essaye mon GPS. J'ai acheté ça pour les vacances, avec les gosses, c'est vachement bien fait, vous en avez un ?

Sénéfiand aussi se souvenait de mieux en mieux de cet homme qui, tout agréable qu'il était, ne pouvait pas s'empêcher de parler en permanence, de tout, et surtout de ce qui n'intéressait personne.

                -Je vais vous faire un mail avec l'adresse. Quand pensez-vous pouvoir être des nôtres ?

                -Je suis mon propre patron, vous dis-je ! Je peux partir quand je veux, dès maintenant, presque. On me remboursera mes frais d'essence ? Je veux dire, je fais ça pour mon plaisir, mais le carburant a encore augmenté à la pompe, et ma voiture n'est plus toute jeune, elle tête pas mal, vous vous figurez.

                -Vous serez dédommagé, cela va de soi, le coupa Sénéfiand.

Il dut souffrir quelques minutes encore le bla-bla de Pralest, qu'il mit à profit en essayant de se souvenir de la profession du type. Architecte. Il était à son propre compte.

 

                Sénéfiand ressentit une pointe de fatigue quand il raccrocha. Il avait le ventre vide, et aucune intention de se cuisiner quelque chose. Traverser la place et demander un sandwich à Annick aurait pu être une idée, mais il ne se voyait pas affronter la foule dans le petit bar. Les questions incessantes, les remarques, les commentaires, les agressions dont il pourrait faire preuve, lui qui avait été de la police, et qui n'avait rien fait pour empêcher la mort de la jeune Capucine.

                Il sentait poindre au fond de sa réflexion un soupçon de culpabilité. Ne pouvait-on pas lui faire remarquer que s'il avait passé quelques coups de fils, il aurait pu empêcher la gamine de se faire tuer ?

                Il ne fallait pas qu'il commence à penser ainsi. Ce n'était pas son enquête. Il n'était qu'un civil.

                Un civil un peu mieux placé que les autres. Un civil averti, qui en valait deux.

               Un civil qui n'avait aucune idée de l'emplacement précis de Portofino. Et cette tare était suffisante pour qu'il cherche à la combler.

 

                Il ne sortit pas de chez lui. Il s'installa devant son ordinateur, envoya par mail une copie du plan  du Bellay et arpenta internet. Le terme n'était pas heureux, tout le monde disait « surfer ». Lui ne voyait pas ce qu'il y avait de surfant là-dedans, puisque de clics en clics, on finissait toujours par se retrouver sur des pages qui n'avaient strictement aucun rapport avec l'information qu'on cherchait au départ. Le mouvement réel était plus proche de la lente dérive d'un radeau que du surf sur les vagues.

                Il commença par chercher précisément où se trouvait Portofino. C'était un petit port à quarante kilomètres de Gênes, en Italie. D'accord. Il vit des photos, lui aussi, et pu constater qu'il s'agissait d'un tout petit village, au bout d'une route, niché dans le creux d'un petit cap éponyme. Le petit port semblait avoir conservé un aspect « authentique », autrement dit, sous prétexte que quelques maisons aux murs ocres baignés de soleil occupaient l'unique place du village, des flux de touristes s'engouffraient dans le minuscule village pour manger des pizzas sur les quais.

                Un village touristique, cela ne l'enchantait guère. N'importe qui aurait pu y aller. Il tenta de nouveau sa chance en essayant des recherches avec des mots comme « portofino crop circle » ou « Portofino capucine », mais ce fut vain. Il n'y avait rien à espérer d'internet sur ce plan.

                Quant à lui, il se devait à présent d'attendre l'expert, et peut-être un signe d'Arnoux concernant le rôle qu'il aurait dans la résolution de l'affaire. Il s'appuya contre le dos de sa chaise. Et s'endormit.  

 


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