Souviens-toi de Portofino - Cinquième partie

le 14/09/2009 - par El Barto Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Au Bellay-en-Vexin, le mystère s'épaissit autour des curieuses apparitions de crop circles dans les champs. Après le meurtre de Capucine Champois, il n'y a plus qu'une seule certitude : seule la persévérance de l'inspecteur Sénéfiand permettra de résoudre ce casse-tête.

Souviens-toi de Portofino - Cinquième partie

11.

 

Il traversa sans crainte, déterminé, la grandplace et se présenta chez Annick. Beaucoup de monde se pressait sur la terrasse, et tout autant à l'intérieur. A en juger par l'accoutrement de certains, Sénéfiand supposa que des amis de Capucine s'étaient déplacés. Le sujet de conversation essentiel semblait être le planning d'interrogatoires que prévoyait de mettre en place la police, même si quelques uns des habitants, dont le maire et le fil Solcy, faisaient bande à part avec des jeunes qui leur expliquait pourquoi les crop circles classiques étaient obligatoirement le fait d'extraterrestre. Sénéfiand nota que le jeu de mot de son tee-shirt n'était pas meilleur que ceux qu'il avait lus jusqu'à présent, « je crop la vie à pleines dents ».

Son entrée ne faisait pas le moindre remous. Il avait redouté qu'on le tienne pour responsable, compte tenu de son statut. Mais soit Ortelli avait oublié d'en parlé, soit les gens ne lui tenaient pas rigueur.

-Jean-Michel, dit Annick quand il entra. Il y a quelqu'un qui veut te voir, au fond.

Attablé sous la fenêtre du marronnier, il reconnut Jacques Pralest. Il avait devant lui un café qu'il n'avait pas touché. Sénéfiand sentit qu'il y avait quelque chose qui clochait.

-Monsieur Pralest, dit-il en lui tendant la main.

-Monsieur Sénéfiand, quand je vous ai eu au téléphone il n'avait jamais été question de meurtre ! dit-il en bondissant hors de sa chaise. Ces gens m'ont raconté le malheur qui frappe votre ville.

-Je suis désolé de vous avoir caché cette information, expliqua Sénéfiand, mais je craignais que vous nous refusiez votre coopération si jamais vous aviez su.

-Cela n'aurait rien changé, sinon que je me serais préparé à voir ça. Est-ce que je vais seulement pouvoir accéder aux agroglyphes ?

 

Pris en flagrant délit de mensonge, Sénéfiand la joua franc jeu.

-On y va de ce pas, je vous explique en chemin.

Il régla le café et ils sortirent tous les deux, observé par Bernard Menton, Frédéric Matthieu et une femme, qui s'avérerait être une employée du groupement agricole d'exploitation commune qui possédait le troisième champ.

                -Vu vos faits d'armes à Erzéville il y a neuf ans et ma recommandation, le commissaire de Cergy a jugé que vous étiez tout à fait à même de construire un rapport d'expertise sur les trois crop circles.

                -Comment se fait-il que je n'ai pas été contacté tout de suite, si je suis qualifié pour faire le rapport ?

                -La police n'a été contactée que ce matin, après la découverte du troisième crop circle et du cadavre de Capucine Champois. Les corp circles représentaient des phrases, je pensais que quelqu'un dans le village allait se déclarer concerné et prévenir la police. Dans une certaine mesure, c'est toujours possible.

                -Vous pensez que les crop circles sont des messages à destination d'un habitant de ce village ?

                -C'est ma théorie, en effet. Cependant, ils pourraient tout aussi bien avoir été faits à destination de la victime, puisqu'elle est venue les observer. Je suppose que vous pouvez nous aider à déterminer qui les as dessinés, peu importe qui en était le destinataire.

                -J'ai aperçu les dessins dans les champs, en arrivant par la route. Je n'ai pas eu l'impression que c'était une phrase.

                -Il faut voir le champ depuis le coin là bas à gauche, dit Sénéfiand en désignant l'endroit du doigt. De là-bas, l'illusion d'optique fait que les dessins difformes représentent des lettres.

                -Vous savez, je n'ai jamais vu ça auparavant. Je ne sais pas s'il y a déjà des similaires, s'il est comme vous dites.

                -J'ai regardé sur internet. Tous ceux que j'ai vus étaient faits pour être vus du ciel. Pas celui-ci.

                -Vous savez, Sénéfiand, ce n'est pas un crop circle s'il n'y a pas de cercles ou à la rigueur, des formes géométriques diverses.

                -Quelqu'un s'est-il posé là question de savoir quelle était la différence entre un véritable crop circle et une simple forme dans les champs.

                -Si vous me posez la question à moi, vous savez ce que je vais vous répondre. Il y a deux sortes de crop circles. Ceux qui sont bien faits, et ceux qui sont approximatifs. J'apprécie les premiers et sais reconnaître les seconds.

 

Les deux crop circles étaient parfaitement visibles depuis l'endroit où ils se trouvaient, le plus ancien à l'extérieur du virage, l'autre à l'intérieur.  Trois policiers étaient en faction à l'entrée du chemin de terre. Quelques badauds le parcouraient pour aller jusqu'à l'autre angle du champ, voir l'illusion d'optique. Un quatrième homme était posté là-bas, empêchant les gens de rentrer dans le champ. Le deuxième était encore sous périmètre : quelques policiers de la scientifique récoltaient encore des indices.

Pralest avait les yeux rivés sur celui de droite. L'agroglyphe était loin, encore, mais il pouvait admirer d'ici l'aisance des traits. Les cercles avaient véritablement l'air parfaits.

-Peut-être devrions-nous les prendre dans l'ordre chronologique, suggéra Sénéfiand qui voyait bien que l'attention de son collaborateur était toute entière portée sur l'autre.

-C'est vous le patron. Par contre, j'espère que vos copains à l'intérieur ne sont pas en train de tout saccager.

                -Ils travaillent comme vous, normalement, en faisant particulièrement attention à ne rien abîmer. Nous pourrons tout voir en l'état, après.

 

                Sénéfiand le fit traverser le fossé au même endroit qu'il l'avait fait lui le lundi, afin qu'ils puissent descendre à travers champ. Le policier en contrebas, les voyant faire, les héla à distance, mais le brigadier Péli reconnut Sénéfiand. Il avait reçu pour instructions de considérer l'inspecteur comme un membre de l'équipe à part entière. Il n'aimait pas cela, mais il faisait une confiance aveugle au commissaire.

                A peine entré dans le champ, Pralest s'agenouilla, caressant de sa main les maïs pliés.

                -Ils sont pliés, inspecteurs.

                -Tous ?

                -J'en ai bien l'impression.

                -Quand nous sommes venus avec d'autres villageois lundi, on a eu l'impression que certains étaient brisés.

Il regarda autour de lui à la recherche d'un brin qu'il aurait pu incriminer.

                -Bon, si on veut voir des choses intéressantes, c'est à proximité des zones de rupture qu'il faut regarder. Là où le dessin s'arrête ou commence.

Il entreprit de faire le tour de la courbe supérieure du S. Sénéfiand le regardait faire de loin, incapable de discerner des détails qui échappaient à l'œil d'un homme normal. Il se trouvait à proximité de l'emplacement où ils avaient remarqué une trace de chaussure, la première fois.

                -Vous voyez, Sénéfiand, un crop circle, c'est comme un dessin d'enfant. Quand un enfant dessine, il fait un bord, et il colorie l'intérieur. Si c'est un cahier de coloriage et que les bords sont déjà faits, il reproduit le même schéma. Il colorie d'abord l'intérieur des surfaces avec un liseré qui lui assure de ne pas dépasser, et rempli l'essentiel de la surface avec moins de minutie. Il en résulte souvent des traces de crayon, surtout parce que les jeunes enfants ne sont pas habitués à colorier toujours dans la même direction. Remarquez, je ne peux pas les blâmer, j'ai procédé ainsi jusqu'à entrer en école d'architecte. Je me faisais engueuler quand je remplissais des cartes, en géographie, jusqu'au bac. Après, j'ai toujours été propre et précis dans mes dessins.

                -Je suppose que c'est une qualité essentielle pour les architectes, dit Sénéfiand, qui riait de la capacité de Pralest à changer de sujet.

                -Oui. Pour en revenir au crop circle, j'ai l'impression que c'est comme cela qu'on a procédé ici. Le sens des coups de crayons peut être comparé au sens dans lequel les maïs ont été pliés. A proximité des limites du motif, les sens sont nombreux. J'ai l'impression que le process est similaire au dessin. Il y a un trait initial qui fait office de rebord, et je dirais qu'il a été retouché à plusieurs reprises, ici, ici et là, commenta-t-il. Tout l'intérieur est plié de façon régulière. On a deux personnes.

                -Deux personnes ? Comment le savez-vous ?

                -Je le devine. Regardez. Venez voir.

Sénéfiand s'approcha. Regardez, ici là où le trait de rebord a été repris : les maïs sont penchés. Ici, là ou commence la garniture, le remplissage, la première rangée de maïs est pliée, mais légèrement abimée.

                -C'est un épi comme cela que j'avais remarqué. C'est un de ceux-ci dont on avait l'impression qu'il était brisé.

                -En fait, si l'on y regarde de plus près, ils sont pliés, uniquement, et pas brisés, mais ils ont l'air aplatis à peu près tous à la même hauteur. Ces maïs là ont été manipulés par quelqu'un qui était plus agressif que les autres. Plus pressé, peut-être. Quelqu'un qui avait tout le motif à aplanir, et par conséquent, une tâche longue et laborieuse, qui implique de nombreux allers-retours entre le haut et le bas du champ. Un poste qui renfrogne. Il y avait quelqu'un qui dessinait, et l'autre qui coloriait, comme un album de bande-dessinée. J'aime beaucoup la bande dessinée.

                -et comment vous pouvez être sûr qu'il s'agit de deux personnes différentes, et non pas d'une seule personne à deux moments différents.

                -Aha ! L'œil de l'expert.

Il montra un épi tordu, plié en deux endroits de la tige.

                -Vous savez comment on déchire une feuille de papier, Sénéfiand ? Parfaitement, en appliquant sur l feuille deux forces qui tirent dans deux directions opposées. C'est ce qui est arrivé à cet épi. On l'a tiré dans les deux sens en même temps, d'où son aspect et cette quasi déchirure, au niveau des feuilles. Il a été plié dans les deux directions simultanément. Deux personnes. Et cela nous dit aussi les outils : des râteaux. Ceux qui font cela, les agroglyphes, ils ont toute une batterie d'outil. Tout le monde croit que l'on fait les dessins avec des planches et des cordes. Pas uniquement, des planches et des cordes c'est génial pour fabriquer des balançoires ou des échafaudages, éventuellement pour tracer des grands cercles. Mais pour un travail de précision comme celui-ci, rien ne vaut le râteau. Ils les fabriquent sur mesure, parce que ça ne se trouve pas dans le commerce, des objets pareils, mais ce n'est pas très difficile à faire : vous avez déjà vus les machines qui plantent le blé, Sénéfiand ? La machine fait un passage mais plante plein de graines, et en plus elle fait ça bien, parce qu'elle prépare des petits trous, elle met des graines dedans, et elle referme le petit trou. Et elle fait ça avec plein de graines d'un coup, avec de grands bras sur les côtés. Et entre chacun des endroits où elle plante une graine, l'écartement est standard, partout en France. Peut-être même en Europe. Aux Etats-Unis, je ne sais pas, parce que d'un côté les exploitations sont plus grandes donc ils ont plus de place, mais de l'autre côté, s'ils tassent leurs plants comme ils tassent leur immeubles en ville, ils doivent les serrer au maximum.

                -Des râteaux.... Deux personnes.

                -Deux personnes au moins. Deux personnes sur le S. moi, j'en rajouterai au moins une troisième, en maître d'œuvre contrôleur.

                -Que voulez-vous dire par là ?

                -Vous avez dit vous-même que le crop était fait pour être vu depuis le coin du champ. Il y avait probablement quelqu'un pour contrôler que le dessin était bon. C'est une chance, je suppose, pour l'équipe d'avoir quelqu'un pour surveiller l'avancement du dessin. Imaginez que c'est beaucoup plus dur pour les crops qui sont réalisés pour être vus du ciel, comme vous dites : ils ne peuvent pas faire un survol en avion pour voir l'avancement de leur crop. Tandis que là, c'était possible. Une chance immense.

                -Trois personnes...

                -Quelle distance ya-t-il avec l'angle du champ, d'ici ?

                -Une cinquantaine de mètres, même pas, évalua Sénéfiand.

                -C'est largement la portée des lampes du commerce. Il n'y a pas l'air d'avoir de poteaux à proximité, marmonna-t-il.

                -Vous cherchez quoi ?

-Les repères, pardi ! Pour être certain que les gars partent du bon endroit et font le bon dessin, il faut les guider. Les boussoles c'est parfait quand on a besoin d'un motif géométrique, mais pour un truc aussi compliqué que cela, je pense que le plus simple, c'est de mettre un viseur.

-Un viseur ? continua Sénéfiand un peu largué par les réflexions fumeuses de Pralest.

-Oui. Un trépied avec la lampe torche de longues portées en position fixe, A ceci près que l'on a préalablement scotché devant la lampe le motif à représenter. La lumière passe au travers de la forme, et se répercute sur le champ. L'illusion d'optique est obtenue toute seule, avec les rayons de lumière qui s'arrêtent progressivement quand ils rencontrent le sol. Ce qu'il faut, c'est juste quelqu'un qui soit sûr que la lumière n'est pas visible si jamais quelqu'un vient, une voiture, quoi que ce soit. Quelqu'un qui reste à côté de la lampe et qui la coupe si jamais elle devient trop voyante. Un guetteur.

-Un guetteur viseur ? osa Sénéfiand.

-Oui. On va aller voir par là-bas. Si on trouve des trous dans la terre du chemin, on est bon.

-Non, attendez, je voulais que vous voyiez cela. C'est une empreinte de chaussure.

Pralest s'approcha pour regarder.

                -Les talons sont épais, les rainures franches.... Des chaussures de randonnée, non ?

Sénéfiand le regarda.

                -Probablement. Vous me sidérez, Pralest, vous êtes vraiment doué. Vous auriez dû entrer à la police scientifique.

                -Je ne suis bon que dans les crop circles et les bâtiments à retaper, pour voir les trucs qui sautent aux yeux. Pour le reste, je suis miro comme une taupe. D'ailleurs, il va falloir que je me prenne un rendez-vous chez l'oculiste, parce que je crois qu'à force de travailler ne nez collé sur mon ordinateur, j'ai du mal à voir clair, le soir, chez moi. C'est marrant, reprit-il, sur cette trace, on dirait que le proprio du pied marche. Tenez, regardez, ça aussi c'est pas mal. Vous voyez ces maïs un peu plus moches, comme épis ? Plus petit.

                -Oui, oui, je les vois.

                -Dans certaines formations que certains prétendent réalisées par des extraterrestres, ces quelques petits épis, qui correspondent aux graines qui peuvent tomber à proximité des roues des tracteurs, ne sont pas pliés. Je constate qu'ils sont pliés ici.

                -De toute manière, il n'a jamais été question que cet agroglyphe ait été réalisé par des extraterrestres.

                -Je m'en doute bien. Vous voulez qu'on regarde quelque chose d'autre en particulier, ou on peut aller voir l'angle du champ ?

                -J'ai fait des clichés de l'empreinte l'autre jour, je vous suis.

Comme lui l'autre jour, Sénéfiand constata que Pralest suivait les formes dans le champ pour descendre jusqu'à son point le plus bas où le policier les attendait. Tout le long, il observait le tracé des pliures, leur direction. Il marmonnait des fragments de phrases, essentiellement des mots comme « évident », « définitif », « je maintiens ».

ils cherchèrent sans relâche les traces du trépied dans la terre et se firent même aider du policier en faction, mais nulle part ne les virent.

                -Cela n'invalide pas forcément ma théorie, précisa Pralest. Après tout, peut-être que le pied était suffisament léger pour ne pas s'enfoncer. Je n'ai aucune idée de ce que peut peser la lampe qu'ils ont utilisé.

Il voulut chercher encore un moment, mais sans succès.

                -Le champ du deuxième agroglyphe est à l'autre bout du village. Voulez-vous commencer par étudier le troisième, vu qu'il est à côté.

                Pralest était encore en train de gratter la terre avec ses ongles, et de retourner les cailloux de-ci, de-là, sans grands espoir.

                -Allez-y, Sénéfiand, ouvrez le pas, allez voir si vos copains de la scientifique en ont encore pour longtemps. Et s'ils sont toujours là, qu'ils nous montrent ce qu'ils ont déjà vu, qu'on ne perde pas inutilement notre temps.

 

Sénéfiand s'exécuta et échangea quelques mots avec Péri, qui était en place depuis le matin. La scientifique était repartie une demi-heure auparavant mais le périmètre avait été maintenu jusqu'au lendemain vingt heures.

-Il y a un dispositif spécial mis en place pour la nuit, demanda Sénéfiand qui n'avait pas eu la présence d'esprit de poser cette question au commissaire Arnoux.

-Je suis relayé dans une demi-heure par une équipe pour la nuit, expliqua le policier en consultant sa montre, mais il n'y a rien d'autre de prévu. Pourquoi voudriez-vous qu'il y ait un dispositif spécial ? Et à quoi pensiez-vous ?

-C'était une pure question. Est-ce que vous savez quand sera rendu le rapport de la scientifique ?

-Samedi matin au plus tard.

-C'est parfait, mais on va quand même jeter un petit coup d'œil avec l'expert, ajouta Sénéfiand en jetant son pouce par-dessus son épaule pour désigner Pralest.

 

Ils entrèrent dans le périmètre. Pralest n'était pas spécialement rassuré à l'idée de se trouver ici. Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il y avait eu un meurtre au sein même de ces épis de maïs.

-La police a plusieurs théories. Soit le meurtre s'est produit avant la réalisation du crop circle, et le corps a été transporté ici à escient, soit il a eu lieu après.

-Est-ce que cela change quelque chose ?

-Cela peu, expliqua Sénéfiand qui se souvenait de toutes les absurdités qu'il avait pu rencontrer au cours de sa carrière. Des fous furieux qui n'auraient pas hésité à ériger ainsi un piédestal pour leur crime. Par exemple, reprit-il, si l'agroglyphe fait office de formule magique, est-ce qu'il est important que quelqu'un soit tué et mis au centre, un peu comme ce que pourrait faire de la bave de crapaud ? Auquel cas on pourrait supposer que le tueur ait assassiné Capucine Champois par facilité, parce qu'elle était seule, et qu'il l'ait disposée ici pour achever son œuvre.

-Il était où, précisément le cadavre ?

-En plein milieu. Ils se faufilèrent, mais ce n'était pas évident : les surfaces aplanies n'avaient jamais qu'un angle en commun.

-Vous voyez ces zigzags que nous sommes obligés de faire pour aller au milieu ? Vous imaginez les faire avec un cadavre sur le dos?

-C'est un excellent point que vous soulevez là, approuva Sénéfiand. Soit le crop circle a été dessiné autour du cadavre.... Soit elle était encore vivante quand il a été réalisé et n'a été tuée qu'ensuite, après l'achèvement de la forme.

-Les bandes font quoi, un mètre, un mètre vingt de large ?

-J'aurais dit un petit peu plus. Un mètre cinquante, non ?

-Un mètre cinquante, c'est trop, déclara Pralest. Pour ce que je pense.

-Et à quoi pensiez-vous ? dit Sénéfiand en comptant combien de fois il pouvait y faire entrer l'étendue entre les extrémités de son pouce et de son auriculaire.

-Je pensais à un modèle de compas à crop circle.

-Ça existe, ça ? s'étonna Sénéfiand.

-Techniquement, non. J'en suppose l'existence après avoir pu observer de nombreux spécimens dont la formation s'expliquerait facilement avec un pareil outil.

-A la place des soucoupes volantes ? Je croyais que vous ne vous appuyiez que sur des faits, le titilla Sénéfiand.

-Je sais que ce n'est qu'une supposition. J'en suppose l'intervention dans des cas similaires. Tous les épis sont inclinés dans le même sens qui tourne autour du centre de la figure. Ils ont tous été aplanis du même mouvement, à peu de chose près. Et vous pouvez le constater comme moi, les rebords des sections sont particulièrement réguliers.

Il sortit une boussole et se plaça tout contre le rebord d'une zone pliée.

-Pas de surprise pour les axes, en revanche : celui-xi est aligné est-ouest, j'irai contrôler l'autre après.

-Je reviens à votre compas.... Comment fonctionnerait-il ?

-Compte-tenu de ce que j'ai déjà observé ailleurs, je vois une partie mobile, qui serait poussée par une personne, reliée par un bras à un axe au milieu du motif. mais c'est une invention théorique car elle n'est pas dénouée de zones d'ombre. Il faut que le bras soit particulièrement haut pour ne pas courber les autres épis, ou alors suffisamment haut pour que leur souplesse les remette en place. Il faut que le bras télescopique soit assez long pour atteindre - il compta- quatre à cinq mètres de diamètres. Et surtout, si c'est une planche qui tourne, se pose le problème de la hauteur. Les champs ne sont que très rarement parfaitement plats, et du coup, il faut qu'il y ait suffisamment de jour en bas de la planche pour ne pas qu'elle frotte.

Sénéfiand nota bien que cette fois-ci, l'expert avait parlé d'une planche, et non d'un râteau. Cela concordait avec la blessure que Capucine Champois avait reçue.

-Le second problème est lié au poids qu'un tel objet aurait. Il faudrait nécessairement quelque chose pour faire contrepoids au niveau de l'axe.

-Cela ne suffit pas s'il est solidement planté ?

-Si, cela suffit sans doute, quoi que, je ne suis pas sûr. Mais surtout, planté profondément, cela signifie surtout qu'il reste une marque par la suite. Les agroglyphes que j'ai vus avec une marque comme celle-là en leur centre, ils ne sont jamais bien faits, et ils ne méritaient pas que je passe du temps à les étudier.

-Le contrepoids implique un objet volumineux et lourd à transporter. Ce n'est pas pratique du tout, que faites vous de ça ?

-C'était un des points sur lesquels j'accrochais. Mais je me dis que quelqu'un peut très bien faire contrepoids. Le guetteur, par exemple. Un deuxième problème qui me semble facilement réglable, c'est celui du jour au pied de la partie mobile. Il suffit de partir du principe que le passage de cette partie est un déblaiement pour marquer les épis qui font l'objet d'une deuxième pliure. Ce qui expliquerait pourquoi le sens des plis n'est pas parfaitement identique pour tous, et aussi, que les plus épais, comme celui-là, présentent une double-pliure.

Sénéfiand, intrigué, constata : un épi assez solide avait été plié une première fois à une quinzaine de centimètre de sa base, et une seconde fois, bien plus près de la terre. 

                -Bien sûr, je ne peux pas garantir l'existence d'un outil comme celui-ci.

Ils s'approchèrent du centre. A l'y regarder de très près, la figure comportait en fait non pas quatre, mais cinq cercles concentriques : le cercle central ne devait pas faire plus d'un mètre de diamètre, et surtout, il était entièrement plié.

                -Entièrement plié, et plié n'importe comment. Ce n'est pas plié, le mot qui convient, c'est écrasé.

Pralest essayait de se rendre compte de l'aspect que pouvait avoir la scène lorsqu'elle avait été découverte le matin. Comment était disposé le cadavre ? Est-ce qu'il avait été déplacé ? Pouvait-on voir s'il écrasait des épis qui auraient dû se trouver dans la partie debout, prouvant qu'il avait été déposé ? Le sang avait laissé une trace sombre aussi bien sur des épis à plat que sur des épis debout.

                -La tête était par ici, précisa Sénéfiand en indiquant la tâche. Il y a eu des photos de prises ce matin, si vous voulez voir l'état initial du... truc. On les demandera au commissaire.

                -Je veux bien. J'aurais aimé que le corps soit encore là qu'on voit clairement son empreinte. J'essayerai de me faire une meilleure opinion en voyant les clichés, mais je ne pense pas prendre beaucoup de risques en disant que le crop circle a été fait d'abord, et que la fille a été tuée ensuite. Elle ne pouvait pas non plus être tuée pendant si l'on considère ma théorie du compas valide.

                -Vous savez, Capucine Champois a été assassinée d'n coup derrière la tête, un coup de planche, d'après le légiste, avec une épaisseur d'un demi-centimètre et une largeur d'une trentaine de centimètres au moins. Vous pensez que ce pourrait être une des planches qui a servi à dessiner le crop circle ?

                -C'est possible. Je ne peux vous le dire. La planche me paraît un outil plus probable que le râteau, s'il s'agissait uniquement d'épis à aplatir après le passage de la partie mobile du compas.

Sénéfiand se laissait séduire par la théorie. Elle était parfaitement plausible.

                -A tout hasard, vous avez une idée de l'heure à laquelle cet agroglyphe aurait pu être dessiné ?

                -L'heure pendant la nuit ? Je ne vois pas comment je pourrais vous le dire.

Sénéfiand tiqua. Le commissaire aurait voulu l'info. Il devrait se contenter de dire que la fille était probablement vivante à la fin de la réalisation de l'agroglyphes.

                -Et, à tout hasard, vous avez une estimation du temps qu'il aurait fallu pour faire ce dessin ?

                -Hmm, difficile à dire, renchérit Pralest. En prenant des mesures, en pleine nuit, à deux ou trois, même avec des instruments de visés... Je dirais bien quatre cinq heures, le temps de déterminer les zones à plier. Sans le compas, bien sûr.

                -Et avec le compas, osa Sénéfiand.

Pralest paru hésiter.

                -Eh bien, si le processus est efficace, le temps de régler les branches. Il faut peut-être moins de deux heures, pour une croix atlante comme celle-là. Sans compter le temps pour monter et démonter le compas.

                -Vous avez dit quoi ?

                -Deux heures, à peu près. Peut-être un petit plus, un peu moins, je ne sais pas trop.

                -Non mais la figure, reprit Sénéfiand, sec, vous avez dit que c'était quoi ?

                -Une croix atlante. C'est le nom qu'on donne à ces figures  de cercles concentriques avec un coloriage binaire alterné. C'est dans le Critias ou un autre bouquin de Socrate.... On nous faisait lire ça à l'école d'architecture, parce qu'il y avait tout une tirade sur l'urbanisme de l'Atlantide, avec ses cercles concentriques. J'ai toujours trouvé ça bizarre, que l'on lise des bouquins de Platon en cours d'architecture... JE n'ai pas dit Socrate la première fois ? C'est une confusion. Il y en a un qui parlait et l'autre qui faisait le secrétaire, c'est bien ça ? Je ne sais pas lequel est le lequel, mais il me semble bien que le titre du bouquin c'était le Critias, définitivement.

Atlante, atlante, atlante... le mot résonnait dans la tête du policier.

                -Bon, on remonte au village ? Il faut que j'appelle Arnoux.

Ce n'était pas une suggestion, mais bien une semonce. Pralest n'avait pas d'autre choix que celui de suivre l'inspecteur déchu.

 

12.

 

 

-Je ne comprends pas pourquoi vous vous agitez comme ça, Sénéfiand. Un peu de calme !

                -Bien sûr, dit Sénéfiand e es retournant vers l'expert qui peinait à remonter la route vers le village. C'est que, reprit-il, j'ai l'assurance que nous pouvons identifier l'auteur du crop circe, un de ses auteurs au moins. Mardi matin, alors que le deuxième crop circle était à peine découvert, sa formation était annoncée sur internet. Celui qui a fait ça se faisait appeler « latlante », l'atlante, la croix atlante, c'es sa marque de famille, nous pouvons le tenir comme cela !

Sénéfiand exultait. Si l'esprit du tueur était une maison, alors il venait de bloquer la porte d'entrée avec son pied. Il avait la conviction que les pièces de son puzzle commençaient à s'assembler, mais si c'était son puzzle, ce n'était pas son enquête, et il fallait à tout prix qu'il prévienne Arnoux. Le commissaire était la seule personne au monde capable d'accélérer la procédure pour obtenir l'adresse de celui qui avait posté le message. Des messages dans les champs, des messages sur internet.... C'était une énigme faite par le petit Poucet.

                Sénéfiand n'aurait qu'à remonter les traces que le coupable laissait derrière lui, et il finirait par l'atteindre.

 

                Le centre du Bellay était occupé par une camionnette aux couleurs de la télévision. L'intérêt national avait été gagné par cette affaire sombre, mystérieuse, qui serait parfaite pour aliment les informations de ce mois d'août, à un moment ou tous les spectateurs passent leur journée couchés sur la plage à lire des romans policiers en attendant, le soir, la énième rediffusion d'un film d'espionnage.

                Les médias quand ils débarquaient en masse ainsi,  était la pire plaie qu'un policier pouvait trouver sur son chemin. Sénéfiand les haïssait depuis longtemps, pratiquement depuis ses débuts. Ils prenaient un mail plaisir à privilégier les meurtres les plus horribles pour en faire des histoires  fabuleuses. Il n'avait jamais compris cela, comme si les journalistes trouvaient un sens à ne relater que les pires histoires. Pourquoi venaient-ils vous parler d'un accident de la route à Perpignan quand vous habitiez Brest ? Ils n'étaient que des propagateurs de malheur, et il n'était pas rare qu'ils perturbent une enquête en révélant certaines preuves au public, ou pire, qu'ils présentent la réalité sous une certaine forme au point d'altérer les procès.

                Il s'écarta, se mit à un emplacement bien découvert de sorte à voir venir n'importe quel intrus, et appela Arnoux, lui racontant  le lien qu'il avait vu entre le message sur internet et la forme qui était apparue dans le champ. Le commissaire y reconnut une coïncidence troublante, mais prêta autant d'oreilles aux autres informations que Sénéfiand transmettait de Pralest. Par exemple, le fait qu'il y eut trois personnes au moins pour dessiner le premier agroglyphe.  Cela voulait-il dire qu'il fallait cherche un groupe de tueurs plutôt qu'un seul ? Et surtout, avait-on l'assurance que le meurtrier et l'auteur des crop circles était une seule et même personne ?

                Rien n'était si peu sûr que ce dernier point, et Sénéfiand s'en morfondait. Que pouvait-il faire, sinon mettre la main sur l'auteur des agroglyphes et le confronter pour savoir s'il était également l'assassin de Capucine Champois ?

                -Vous êtes marrant, Sénéfiand...  Je ne peux pas inventer le site internet... il faut du temps pour arriver  à avoir les accès... Ce n'est pas moi qui m'en occupe, vous vous en doutez bien.

Le temps, il l'avait assurément, mais pourquoi le gaspiller.

                -J'ai peut-être une idée pour aller plus vite.

                -Je veux bien vous aider, dites-nous juste, répondit Arnoux.

Le commissaire s'était levé et faisait les cents pas autour de son bureau, dans la marge que lui permettait le fil de son téléphone.

                -Voilà, il y a probablement quelqu'un à l'office central de lutte contre la criminalité technologique qui pourrait me rendre ce petit service.

                -L'office central de lutte contre la criminalité technologique... l'OCLCTIC, vous voulez dire ?

                -Oui. Elle s'appelle Sonia, et elle m'apprécie bien.

                -Comment en venez-vous à connaître tout le monde à droite à gauche, Inspecteur ?

La question était plutôt rhétorique que personnelle, mais dans la foulée de la discussion, Sénéfiand y répondit sans même y penser.

                -On est de la même sous-direction, précisa-t-il.

Ainsi donc, Sénéfiand appartenait à la Sous-direction de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière. C'était logique, mais il n'en avait jamais eu la preuve formelle. Peu importe.

                -Appelez Beauvau, demandez Sonia Choukrouni à l'OCLCTIC, et ils vous mettront en relation. Si jamais ce n'est pas elle que vous avez au téléphone, ne parlez pas de moi. Je crois que son supérieur a aussi été mis en disposition et son remplaçant nous mettrait probablement des bâtons dans les roues.

                -Et qu'est-ce que je lui demande, à Sonia Choukrouni de l'OCLCTIC ?

                -Précisez-lui que c'est un petit service qu'elle rend à un ami, en aucun cas un dossier dont elle peut parler. Dites lui ce que je recherche, et demandez lui d'hacker le site si possible. Comme cela nous aurons l'information plus vite. Pour le bien de l'enquête il faudra attendre la réponse de la technique, mais elle pourra nous trouver l'IP et l'adresse de l'auteur du message. J'irai voir sur place ensuite. Je suis sûr qu'elle peut nous faire ça en deux temps trois mouvements.

                -Merde, Sénéfiand, je veux bien vous faire tout ça, mais il y a intérêt que le plaisantin qui s'amuse dans les champs soit mon tueur, sinon, je me sentirai roulé !

                -Aucun risque, commissaire. Nous sommes sur la bonne voie, c'est l'essentiel.

                -Bon, et vous me tannez cet expert pour qu'il nous trouve  un peu d'information intéressante. Qu'il me trouve mon tueur.  

                -Vous pouvez lui dire de me rappeler moi.

                -Comme vous voulez ! Attrapez-moi ce type !

Arnoux avait parlé comme il l'aurait fait à un cadet de la République, mais Sénéfiand ne releva pas. Il n'y avait pas d'affront, juste une commune volonté d'arriver au plus vite au résultat espéré.

 

                Sénéfiand, là, le visage sec, avait envie d'un verre d'eau. Il avait vu Pralest s'éloigner vers le nord : il supposa à juste titre qu'il était parti étudier l'autre agroglyphe, celui du champ des Matthieu. Il regarda autour de lui les installations des télévisions. Le lieutenant était repartie le matin, Arnoux étiat dans son bureau, il n'y avait donc aucun gradé sur place. Pourtant, au sud de la place, vers Chez Annick, un journaliste devait être en train de faire un live : debout en face d'une caméra et d'un preneur de son, il baragouinait dans un micro pendant que les enfants du village, dans son dos, faisaient de grands signes. Ils allaient probablement interroger des villageois pour qu'ils donnent leurs impressions. Et les mamies allaient raconter des tas de bobards pour passer à l'écran. Cela le révoltait.

                Ses pensées revinrent sur les Atlantes.  D'après lui, il n'y avait aucun lien possible entre le mythe de l'Atlantide, le Vexin et ces agroglyphes à la noix. Il regarda sa montre. Il n'était pas utile de rejoindre Pralest. En quarante minutes, il pouvait faire l'aller-retour jusqu'à Cergy et peut-être se procurer un dictionnaire ou une encyclopédie mythologique. Il n'était pas certain que cela l'aiderait, mais il se connaissait bien. Au volant de sa voiture, de la musique classique à fond, il aurait le loisir de laisser décanter toutes les informations qu'il avait reçues ces dernières heures. En ruminant ses pensées, il trouverait peut-être un lien évident, tellement évident qu'il lui échappait encore. Les indices les plus simples sont toujours les plus vrais, avait dit Nathaniel, le jeune étrange. Il fallait qu'il mette le doigt dessus.

 

 


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