Souviens-toi de Portofino - Sixième partie

le 04/10/2009 - par El Barto Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !

Nouveau rebondissement dans l'affaire des crop circles du Vexin : une nouvelle forme, un nouvel emplacement, une nouvelle révélation. L'affaire vire au noeud gordien pour l'inspecteur Sénéfiand, qui ne sait sur quel fil tirer. C'était sans compter sur une dénonciation surprenante...

Souviens-toi de Portofino - Sixième partie

13.

Il partit en direction de chez lui et se montra extrêmement malpoli avec une voiture garée devant son portail et qui empêchait qu'il prît la sienne. Le conducteur, surpris par la violence de ses paroles, s'efforça de bouger rapidement son véhicule, si bien que Sénéfiand partit. Il prit la route qui passait entre les deux crop circles et salua de la main Péri, toujours en poste.

                Il roula à bonne allure, sous l'emprise du concerto K622 de Mozart. Sur la nationale venteuse, il pensa. Quel lien pouvait-il y avoir entre Portofino, modeste village de la côte génoise, et un obsédé de l'Atlantide qui faisait e dessins dans les champs ? Portofino. Pourquoi un bled minuscule, à peine plus grand que le Bellay, viendrait créer du grabuge à des milliers de kilomètres de lui ? Il n'avait pas les connaissances suffisantes pour établir s'il existait un lien entre Portofino et l'Atlantide. Il n'avait rien vu de cela sur internet, mais il savait que toutes les connaissances du monde ne se trouvaient pas sur la toile, c'était même pour cela qu'il était en quête d'un livre, et non pas d'un site.

                Bien sûr, en fouinant, il avait vu des commentaires ésotériques sur les crop circles : ils étaient réalisés par les extraterrestres qui avaient déjà faits part de leurs connaissances aux Atlantes et permis la construction des pyramides. Mais tout ça, à ses yeux, n'étaient que des conneries.

 

                L'allusion à l'Atlantide n'était qu'un écran de fumée comme l'était déjà le fait de recourir à des agroglyphes pour parler de Portofino. Il restait sur son sentiment du début : quelqu'un avait un message à faire passer à quelqu'un d'autre, et tout ce qu'il faisait autour, comme dessiner dans les champs, parler d'Atlantide et tutti-quanti, ce n'était que pour noyer le poisson.

                Restait le problème du meurtre. D'après ce qu'il avait vu lui-même, c'était le message de latlante qui avait attiré Capucine Champois au Bellay. Comme il n'y avait a priori aucune utilité à poster l'annonce de la découverte des crop circles, si ce n'est celui de faire venir quelques uns des jeunes, et éventuellement Capucine Champois précisément, il ne pouvait qu'en conclure que le message avait été posté dans ce but. Fallait-il que quelqu'un vienne ou qu'elle vienne particulièrement, elle ? Cela, il ne le savait pas. Mais il y avait bien un lien entre les deux premiers agroglyphes et le troisième via l'allusion à l'Atlantide. En conclusion, si l'assassin de Capucine Champois était celui qui l'avait « appelée » au Bellay, qui était lui-même celui qui avait tracé les deux premiers agroglyphes, alors Arnoux pouvait se rassurer : ils cherchaient tous les deux le même personnage.

 

                Il avait vu le corps de Capucine Champois étalée au centre de l'agroglyphe, il voyait mal le hasard faire une telle chose : l'emplacement avait été étudié avec soin. Le meurtre avait donc été prémédité. Il parvenait à faire le lien entre le meurtre et les agroglyphes, même si la liaison était encore obscure, et que de nombreuses zones d'ombres étaient à éclaircir. Mais toujours, il bloquait sur le pourquoi Portofino.

 

« Souviens toi de Portofino ses murs ocres baignés de soleil. »

 

A quoi pouvait rimer cela ?

 

Il arrivait à proximité de Cergy le haut. Il allait jusqu'à la sortie de Cergy Préfecture, c'est là que se trouvait le centre commercial et la FNAC où il espérait pouvoir se procurer les livres qui l'intéressaient. Dans sa veste qu'il avait jeté sur le siège passager, son portable vibra. Il n'avait pas activé son oreillette Bluetooth et fut contraint de ne pas prendre la conversation.

 

-Nous allons bien évidemment vous envoyer une voiture. Il n'y a pas lieu de paniquer. Restez calme et restez chez vous, il n'y a aucun danger.

Le brigadier-chef Micucci raccrocha. Il avait tout noté sur un bloc et courut jusqu'au bureau du lieutenant.

-Lieutenant, je viens d'avoir un appel de Monique Gauld, à Chars. Elle a vu les informations à la télé et prétend avoir un agroglyphe dans son champ.

-Non... tu déconnes ?

Il la regarda en faisant une grimace.

                -Chars ? C'est où ça ?

                -J'ai checké sur la carte, précisa-t-il. C'est à un vol d'oiseau du Bellay-en-Vexin. J'ai dit qu'on envoyait une voiture.

                -Evidemment, on envoie une voiture. Je vais prévenir le commissaire et dire que je pars. Tu nous trouves quelqu'un de dispo et nous partons tous les trois.

                -Ça roule !

 

Le lieutenant Lonne n'avait pas posé la bonne question : est-ce qu'il y avait un macchabé dans le crop circle, oui ou merde ?

 

Sénéfiand fila directement au rayon livre et demanda directement une référence auprès du vendeur.

                -Vous avez de la chance, on en a vendu un le mois dernier mais nous l'avons reçu hier. C'est tout ce qu'il vous fallait ?

                -Oui, je vous remercie.

Sénéfiand possédait déjà le dictionnaire mythologique de Pierre Grimal quand il était plus jeune, mais il avait dû se retrouvé enfermé dans un carton chez son père, en Savoie. Même s'il récupérait ce premier exemplaire, maintenant qu'il avait un second domicile en plus de son appartement à Puteaux, il pourrait être certain de l'avoir systématiquement sous la main, au cas où tous les criminels d'Île de France se mettraient à faire des allusions mythologiques dans les délits.

 

                Il y avait un peu d'attente aux caisses, qu'il mit à profit pour contrôler ses appels en absence. C'était le commissaire qui avait essayé de le joindre, mais il n'avait pas laissé de message sur son répondeur. En revanche, il lui avait envoyé un sms pour l'informer de la substance de ce qu'il avait à lui dire.

 

                « Nouveau crop circle retrouvé à Chars, pas loin Bellay. Lt Lonne partie voir avec équipe. »

 

Il cala le livre sous son bras et entreprit de rédiger une réponse.

 

                « Cadavre ou pas cadavre ? Suis à Cergy, repars tout de suite. »

 

Sur le coup, il se dit qu'il était stupide de faire des réponses si courtes et télégraphiées comme celle qu'il venait de composer, car en vérité, il payait le même prix tant que les messages faisaient moins de cent soixante caractères, soit, à peu près vingt-sept mots moyens de la langue Française. C'était un détail que le commissaire devait ignorer. Quant à lui, il avait répondu dans le même style que son interlocuteur, ce qui lui arrivait fréquemment, même avec son petit neveu qui avait une grande tendance à abréger ses mots outre mesure.

                Il paya et fila vers sa voiture. Il était parti exactement une demi-heure plus tôt. S'il ne rentrait pas très rapidement, Pralest avoir fini avant lui, et il allait devoir l'attendre. Il pensait pouvoir réfléchir encore à l'affaire au retour, mais l'irruption d'un quatrième crop circle qu'il n'avait pas encore vu modifiait la donne et risquait de lui faire faire des spéculations inutiles. Il mit la radio. Rien d'important, si ce n'est que la bourse de Paris avançait de 0,49% à 3524 points.

                La circulation s'était considérablement accrue en l'espace de quelques minutes. Il fut un peu plus lent, mais, dans les quasi bouchons, il parvint à mettre en marche son oreillette Bluetooth pour joindre Pralest, à qui il dit de ne pas s'inquiéter. Et en conclusion à leur conversation, il lui annonça qu'il aurait peut-être besoin de ses services de nouveau pour le lendemain, maintenant qu'un quatrième crop circle était apparu. Puis il prit à droite en direction du village.

 

 

                Les trois policiers étaient descendus de la voiture avec empressement, tandis que la petite vieille les attendait à l'angle de sa maison.

                -Madame Gauld ?Lieutenant Lonne, bonsoir.

                -Bonsoir Madame, dit-elle.

Elle avait l'air un peu désemparée, mais pas spécialement inquiète.

                -Je vais vous montrer l'agroglyphe, dit-elle en les entraînant à petit pas vers le maïs. C'est Fabrice qui s'occupe de mes terres depuis la mort de mon mari, mais c'est tout près d'ici, c'est même lui qui l'a remarqué. C'était hier après-midi, quand il est venu prendre un café et un canard, comme toutes les semaines. Il m'a dit « tiens il y a du y avoir une bourrasque dans le champ parce qu'il ya tout un endroit avec les tournesols complètement à plat ».

                -Si vous ne voulez pas aller jusque dans le maïs, vous pouvez peut-être voir les trous depuis le toit de la cabane, dit-elle en indiquant une petite maison de bois. C'est pour mes petites filles, elles viennent une fois par semaine. Elles nesont pas venues cette semaine, parce que leur père se sentait pas bien, mais sinon, elles jouent dedans, faut les voir, un jour c'est un château, le lendemain c'est un magasin... ça en a de l'imagination, ces gosses, piou !

Micucci précéda Martin et escalada les planches et se mit debout sur le toit.

                -C'est une phrase, dit-il à Lonne en contrebas. « L'eau azur de son port ».

                -Moi je me suis dit c'est rien, c'est Fabrice qui est embêté parce qu'il paye la location à l'année, peu importe le rendement. Moi ça me fait un complément à ma retraite, parce qu'une maison comme ça, ça me fait de l'entretien. Et pis ce soir, je vois ça à la télévision, qu'il y a eu des dessins dans les champs au Bellay, c'est tout près, je me suis dit, c'est là-bas que ma fille habite avec mon gendre. Alors je me suis dit que je devais appeler la police. C'est ce que j'ai fait.

                -Vous avez eu parfaitement raison, madame Gauld, approuva le lieutenant. Je préviens le commissaire, ajouta-t-elle en se tournant vers Martin. Tu n'as qu'à accompagner madame Gauld à l'intérieur et prendre sa déposition.

 

Finalement, il n'y avait rien de grave dans l'apparition d'un nouveau crop circle. C'était, grâce à Dieu, le modèle sans le cadavre, uniquement celui avec les textes bizarres. Hier, mercredi, avait dit la femme. Elle avait la première à supposer que le cycle des agroglyphes ne s'était pas interrompu. « Souviens toi de Portofino, ses murs ocres baignés de soleil, l'eau azur de son port. » Son intuition avait été la bonne.

Il restait toutefois à comprendre pourquoi cet agroglyphe là avait été dessiné si loin des trois autres. Il fallait qu'elle demande à Sénéfiand de faire venir son expert.

 

A quelques kilomètres de là, Sénéfiand avait retrouvé Pralest tranquillement attablé à l'abri du vent sur la terrasse de chez Annick, une pinte devant lui.

-Vous ne tournez plus au café, Jacques ?

-Que voulez-vous, Sénéfiand, c'est l'heure de l'apéritif, à présent. Je vous attendais, où est-il, ce quatrième agroglyphe ?

-Je ne le sais pas encore. J'ai essayé de joindre le commissaire, mais il était déjà en ligne avec le maire.

-Ah oui, Monsieur Matthieu chez qui j'étais a dit que le maire devait s'entretenir avec le responsable de l'enquête. C'est pour cela que nous l'attendons tous, il a dit qu'il nous mettrait au parfum. Cela fait énormément jaser. Remarquez, il n'en faut pas beaucoup pour que les gens jasent, mais une histoire pareille, avouez que ça sort de l'ordinaire.

-ça sort de l'ordinaire, répéta Sénéfiand, alors que l'autre n'attendait absolument pas de réponse.

-Normalement, le maire a prévu de faire un petit topo aux alentours de dix-neuf heures, dans cinq minutes. Vous restez ? Ou bien faut-il qu'on aille voir l'agroglyphe sur le champ ? Hoho, c'est le cas de le dire, s'exclama-t-il avant d'éclater d'un grand rire.

Sénéfiand ne put contenir un léger hoquet, presque moqueur.

                -Je compte sur le maire pour nous dire où ce quatrième crop circle a été découvert. Je trouve cela curieux qu'il ait pu être fait en plein jour, comme ça.

                -On peut y aller ensuite, si vous le voulez. J'ai prévenu ma femme. Elle a dit que j'avais la permission de minuit.

                -Il faudra peut-être. Qu'avez-vous vu dans celui des Matthieu ?

                -C'est le même que le premier. Même processus, mêmes outils. Il y avait un viseur en haut de la colline, ce qui l'a obligé à passer par le village. J'ai regardé : il n'y a pas de chemin qui remonte depuis la route jusqu'à ce point : à moins que le viseur soit remonté par la ravine sur les côtés du champ, ce qui me semble bien peu pratique si on a un pied télescopique et une lampe grande portée dans les bras. D'ailleurs, il y a plus de cinquante mètres de distance entre le sommet de la colline, là où l'illusion d'optique est parfaite, et l'extrémité du dessin, donc nous avions sous-estimé la puissance de la lampe de projection la première fois. Vous savez ce que représente le quatrième agroglyphe ?

                -Non. Je sais qu'il existe, mais le message d'Arnoux étiat on ne peut plus lapidaire.

                -Ah, on dirait qu'il a fini, lança soudain une voix derrière eux.

Le maire, sur le perron de l'église, venait de détacher son téléphone portable de son oreille et venait dans la direction du bar.

                -Bon, puisque cette salle fait office de salle des fêtes, je pense que je peux m'installer ici pour vous faire le point sur ce que m'a dit la police.

Il n'était pas rassuré. Sénéfiand l'avait compris depuis le début de la semaine, cet homme était un anxieux, et il avait dû passer toute sa magistrature à prier pour qu'un événement comme celui-là ne touche jamais sa commune, ce qui n'avait pas été du choix de l'assassin. Dommage, pensa Sénéfiand, en essayant de se souvenir des paroles de la chanson d'Alanis Morissette. Isn't it ironic ?, quelque chose comme ça. L'assemblée se retourna, et d'une table à l'autre, on fit silence. Le Maire s'était installé à l'angle de la véranda, si bien qu'on l'entendait à l'intérieur et à l'extérieur. Comme on aurait pu s'en douter, la salle était comble : une trentaine de personnes attendaient à l'intérieur, et pas loin de vingt, dehors. Deux journalistes, qui ne devaient pas avoir mieux à faire, étaient restés pour le discours. Les autres avaient emporté leurs camions en ville.

                Les plus vieux, probablement les plus sourds, s'étaient rapprochés, et on s'était débrouillé pour trouver une chaise supplémentaire pour le vieil Ortelli dont la hanche le faisait souffrir après une journée à piétiner à droite à gauche, trop content de se montrer à la télévision ou de se faire mousser en racontant des histoires.

                -Bon, je suppose que tout le monde est au courant, commença le maire. Ceux qui n'étaient pas là aujourd'hui auront probablement le récit faits par les voisins ou les amis, à la rigueur par la télévision (les gosses se félicitèrent tout fort d'être passés à la télé avant que les remontrances des parents ne les fassent taire).

-Le commissaire de Cergy qui est en charge du dossier m'a confié que le meurtre qui est survenu la nuit dernière est probablement lié aux formations apparues dans les champs.

-Quelles lumières dites donc les flics ! cria quelqu'un au fond de la salle, arrachant une salve de rires. Est-ce qu'ils ont aussi trouvé que la fille était morte parce qu'on lavait tuée ? C'est qui le commissaire, Commissaire Lapalisse ?

Deuxième volée de rires.

                -Lucien, s'il te plaît, lança Philippe Matthieu, assis au premier rang. On voit bien que c'est pas ton champ !

Il y eut un début de débat, mais trois coups de choppe donnés par Annick sur son comptoir ramenèrent le calme dans la salle.

                -Ils disent qu'il est trop tôt pour savoir qui l'a tuée. L'enquête est en cours.

                -C'est à cause de moi qu'elle est morte ! beugla quelqu'un.

Le trouble se répandit dans la pièce : à la fenêtre, chancelant devant le marronnier, la silhouette d'un homme ouvertement ivre se dandinait, une bouteille de whisky dans la main gauche, et un revolver dans la droite.

                -A cause de moi ! Moi, moi, moi, MOI ! hurla-t-il, à mort.

 

L'assemblée était paniquée. Les femmes couvraient les yeux et les oreilles des enfants qui ne faisaient plus les marioles.

                -Elle est morte, c'est de ma faute, ma faute à MOI !

On murmurait de l'arrêter, et de le désarmer surtout, car saoul ocmme il était, il pouvait faire n'importe quoi avec son arme.

                -Qui est-ce ? murmura Sénéfiand.

                -Ludovic, le père des deux petites gamines.

Sénéfiand se leva lentement, une main en avant comme s'il savait que l'autre représentait un danger dont il fallait se protéger.

                -Ludovic ? Ludovic, c'est ça ? Détendez-vous, calmez-vous, posez ce revolver et la bouteille, vous n'en avez plus besoin.

                -T'es qui, toi ? lui répondit-il. T'es flic ?

                -Je suis nouveau dans le village, j'ai acheté la grange du père Meunier.

                -J'm'en fous du père Meunier ! cria-t-il, manquant de tomber.

                -Vous avez raison, on s'en fout, du père Meunier. On va parler d'autre chose, d'accord ? Mais vous voulez bien poser cette bouteille ? Et le revolver ?

                -Pour-quoi ? dit-il en titubant, manquant de s'effondrer.

Sénéfiand parcourut des yeux la salle et vie dans un coin les deux petites la tête enfoncée sous les épaules de leur mère, en pleurs.

                -Votre femme et vos petites filles veulent vous parler. Vous ne pouvez pas venir comme ça.

Un instant, il devint parfaitement immobile. Sa face commença à se décomposer, il grimaçait atrocement, on le voyait littéralement être assailli par une peine incommensurable.

                -Mes petites filles.... Murmura-t-il, avant de tomber brusquement.

                -Appelez une ambulance immédiatement !

Les plus proches se penchèrent par la fenêtre, et déjà, les plus malins contournaient le restaurant pour accéder à l'arrière cour. La femme devint folle.

                Il y eut dans tout le restaurant un mouvement de panique qu'il fut difficile de contenir. L'apparition de l'homme, son visage blême, ses yeux rouges et gonflés, avait causé un grand trouble, et certains commençaient de respirer de nouveau, maintenant qu'il avait disparu. Annick, prise de passion par un sentiment paternaliste imprévu, déboucha une bouteille d'un fort alcool de poire pour redonner du sang à ceux qui n'en avaient plus. Dans la confusion, plusieurs personnes tentèrent d'appeler les secours, si bien que le centre départemental différa le départ de son équipe tant qu'ils ne surent pas précisément combien de blessés il y avait. Deux minutes furent ainsi gaspillées.

 

                Dans la petite cour arrière, au pied du marronnier, l'organisation était un peu meilleure. Deux gars étaient passés par la fenêtre et avait relevé la tête de l'homme qui salivait énormément. Il avait lâché la bouteille dans sa chute, mais pas le revolver, Sénéfiand lui ôta.

                -Je suis infirmière, laissez moi passer.

Les hommes s'écartèrent et firent de la place. Elle passa sa main sur le front en sueur de l'homme et saisit son poignet pour le pouls.

                -Il a dû prendre des médicaments, ce n'est pas possible autrement.

Médicaments et alcool, un cocktail détonnant pour les suicides.

 

L'infirmière s'afférait avec soin auprès de l'homme et sa femme remise du choc accourait. Sénéfiand jugea qu'il pouvait s'écarter, et prévenir immédiatement Arnoux. Tu parles d'un village tranquille pour se mettre au vert ! Il se revoyait encore se préparant à une traversée du désert, morne et pénitente. Au lieu de cela, il n'avait pas chômé un seul instant depuis le matin, et ce rythme ne semblait pas près de s'arrêter.

                -Commissaire ? Je vous dérange ? Vous étiez sur le point de partir, peut-être.

                -Je suis sur le parking, Sénéfiand. Ma femme a prévu un dîner avec des amis. Si vous appelez pour le quatrième agroglyphe, j'ai envoyé Lonne, vous pouvez peut-être voir ça avec elle, suggéra-t-il d'un air pressé.

                -En fait je n'appelle pas pour ça. J'ai un aveu suivi d'une tentative de suicide sur les bras, et mon coupable est peut-être en train de calancher. Je vous laisse rentrer chez vous, je vais voir ça avec le lieutenant.

Sénéfiand s'en voulait d'avoir dit tout cela. Bien que le commissaire aurait tout à fait pu rentrer chez lui et ne prendre la température de l'enquête que le lendemain de bonne heure, il savait qu'il n'aurait pas de repos si un collègue avait plus d'informations que lui. Arnoux partait du principe qu'en tant que leader, il se devait de ne pas se relâcher sur son équipe. Il comptait énormément sur le lieutenant qui, à défaut d'être une fille spirituelle, était assurément une dauphine au commissariat, mais c'était la seule collaboratrice avec laquelle il se permettait cette faiblesse, sans doute parce qu'il la considérait comme un prolongement de son esprit policier.

                -CHU de Pontoise ? dit-il, signifiant par la-même qu'il allait prévenir sa femme, renoncer à son dîner et se préparer à une soirée hautement moins agréable en compagnie des docteurs.

                -Si l'ambulance finit par arriver et que le gars ne claque pas en route.

                -A tout de suite.

 

Aucun mot inutile n'avait été prononcé. La sirène se fit entendre au loin. Sénéfiand hésita à attendre les secours et à discuter avec eux pour savoir comme l'homme allait s'en sortir. Hélas, il se souvint qu'il n'était pas en fonction sur cette enquête, et ce d'autant moins que l'homme s'accusait d'avoir tué Capucine Champois, et non pas d'avoir dessiné les cercles. Il n'avait qu'une seule chose à faire de raisonnable : prendre sa voiture, rejoindre Arnoux, et attendre. Si le lieutenant les rejoignait, ils pourraient toujours parler du quatrième agroglyphe.

                Ce faisant, il pensa que Pralest devait peut-être s'en retourner chez lui. Il s'en assura, avant de passer lui aussi à son propre domicile. Il enfourna dans un sac un paquet de chips, des pommes, un restant de baguette et des fromages en portion. Ils en auraient besoin.

 

                L'attente fut longue, dans la grande salle blanche et froide de l'hôpital. Ludovic avait été pris en charge immédiatement, et alors qu'ils ne s'étaient pas prononcés à son entrée à l'hôpital, les médecins étaient désormais optimistes : un lavement gastrique intégral, effectué dans l'urgence, avait débarrassé le corps des substances chimiques dangereuses. Ils s'inquiétaient essentiellement, à présent, pour la réhydratation de cet homme qui, dans les faits, demeurait dans un état d'ébriété avancée. Sa femme, qui avait suivi, avait fait un léger malaise en arrivant à l'hôpital et dormait actuellement dans une chambre à deux pas de son mari.

                -Dire que je pourrais être en vacances ! souffla Arnoux, une barre de céréales à la main.

                -Dire que je suis en disposition ! renchérit Sénéfiand, qui n'avait même pas le courage de finir sa part de camembert.

                -Messieurs, permettez-moi de ne pas vous féliciter, trancha le lieutenant, qui restait énergique. Vous avez l'air de deux grabataires usés par le service alors qu'il nous reste encore du boulot. Il faut que nous fassions un point sur les derniers rebondissements.

Le commissaire se prit le visage entre les mains et se massa les tempes.

                -On sait quoi d'autre sur ce Ludovic, sinon qu'il habite Le Bellay, qu'il a une demi-bouteille de whisky dans le ventre et qu'il a tué Capucine Champois ?

                -On ne sait pas grand-chose, répondit Sénéfiand. Il est marié, et a deux petites filles.

                -Il faut qu'on fasse une recherche, il nous faut son nom.

                -N'importe qui au village pourra nous donner son nom, sa femme aussi, dès qu'elle aura repris ses esprits.

                -Elle n'a pas ses papiers sur elle ?

                -On devait assister à un topo du maire. Elle ne pensait probablement pas voir son mari complètement bourré faire son spectacle devant tout le village. Mettez-vous à sa place.

                -On perd un temps fou. Il faut l'identifier, et commencer à faire des recherches.

                -Lieutenant, j'ai eu le divisionnaire, intervint Arnoux. On attend qu'il se réveille, c'est lui qui l'a demandé.

Elle se renfrogna, marcha jusqu'à la poubelle et jeta son trognon de pomme.

                -Parlez-nous plutôt du quatrième crop circle, suggéra Sénéfiand en s'étendant sur la banquette.

                -C'est le quatrième, mais en fait c'est le troisième, chronologiquement.

                -ils sont mélangés ?

                -Il est antérieur au troisième, en fait.

                -Attendez, lieutenant, je croyais que c'était le troisième, justement.

                -Bon, c'est simple, reprit-elle un peu irritée. Il y a eu trois dessins de phrases : 1. Souviens toi de Portofino, chez Bernard Menton. 2. ses murs ocre baignés de soleil, dans le champ de Philippe Matthieu. 3 . l'eau azur de son port, apparu mercredi dans le champ de Brigitte Gauld, à Chars.

                -Pourquoi Chars ? Pourquoi pas Le Bellay, comme les autres ?

                -On ne sait pas.

                -Et cette fichue phrase ne veut rien dire. Souviens-toi de Portofino, ses murs ocres baignés de soleil, l'eau azur de son port. Vous voulez me dire à quoi ça rime ?

                -Est-ce que ce Ludovic est déjà allé à Portofino ? Il faut lui coller un interrogatoire dès lors qu'il se réveille. De toute manière, dès qu'il est en état de sortir d'ici, il file en garde à vue.

                -Commissaire, qui est de garde chez nous ? Mis à part Martin ?

                -Il y a Kantwiak, normalement, que lui voulez-vous que ne peut pas faire Martin ?

                -Je veux qu'on accède au nom de Ludovic. Ça me turlupine, à cause de l'agroglyphe de Chars. En fait, l'agroglyphe qu'elle a trouvé se voyait depuis le sommet d'une cabane en bois dans laquelle jouent ses petites filles. Je voudrais bien savoir si ce sont les mêmes gamines. Si jamais c'était le cas, cela pourrait expliquer pourquoi cet agroglyphe là se retrouve en dehors du Bellay. Il est sur le chemin de Ludovic, peu importe son nom.

                -Appelez Kantwiak si vous voulez, reprit le commissaire. Pourquoi pas Martin ?

                -Il n'y a pas des masses de gosses au Bellay, continua Sénéfiand, couché sur le côté. C'est bien simple, tout à l'heure, il y avait la quasi-totalité du village, et un paquet de petits garçons que je ne connaissais pas. Il y avait des petites filles aussi. Mais qui soient sœurs, je crois qu'il n'y a qu'une solution, enfin, si je peux me fier à ce que m'a dit le vieil Ortelli, commenta-t-il. Ces sont ses filles.

                -Bon, la vieille cet après-midi a dit que ses petites filles habitaient au Bellay. Ça se fait d'appeler une petite vieille à neuf heures du soir pour lui demander comment s'appelle son gendre ? Ça dort, une grand-mère, à cette heure-ci ?

Les deux hommes paraissaient ne pas spécialement avoir d'opinion.

                -Appelez-donc, lieutenant, vous êtes de la police. Les démarcheurs par téléphone ne se gênent pas pour passer des appels à des heures indécentes.

Elle secoua la tête, pas convaincue de la pertinence de l'argument. Son intuition ne 'lavait pas déçue quand elle s'attendait à trouver un agroglyphe qui serait survenu entre celui du mardi et celui de la croix atlante. Instinctivement, elle savait qu'elle ne se trompait probablement pas.

 

                -En fait, dit Sénéfiand après un long silence de leur part marqué par le ronronnement du distributeur de café, dans u coin, Ludovic n'a pas dit qu'il avait tué la fille. Il a dit qu'il était responsable de sa mort, ce n'est pas tout à fait pareil.

                -ça ressemble tout de même beaucoup à un aveu, remarqua Arnoux. L'alcool rend les gens relativement franc et disposés à parler.

 

Sénéfiand ne voulait pas rentrer dans cette discussion, à la fois parce qu'il ne parvenait pas à se décider si les paroles de Ludovic correspondaient à un aveu du meurtre, mais aussi parce qu'il ne souhaitait pas avoir de débat avec Arnoux.

                Arnoux cherchait un meurtrier, parce qu'il avait un mort. Lui, autant que possible, voulait savoir pourquoi quelqu'un l'empêchait de profiter de sa parenthèse professionnelle en dessinant dans les champs de son village. Ils supposaient l'un et l'autre qu'il s'agissait de la même personne, mais ils comptaient chacun l'identifier par deux pistes différentes et à tout moment, elles pouvaient les conduire à deux personnages différents. Surtout, Sénéfiand n'oubliait pas que Pralest avait assuré qu'il avait fallu deux personnes, probablement trois, pour faire les agroglyphes. Il tâcha de se détendre et laissa aller ses muscles. Ses pieds pendaient au bout de la banquette. Arnoux se leva.

                -Je vais rentrer chez moi, dit-il. Je pourrai peut-être prendre le dessert avec mes invités. vOus n'avez qu'à me sonner s'il se réveille bientôt.

Lonne revenait.

                -Vous partez ? s'étonna-t-elle.

                -Appelez quelqu'un pour faire la garde, nous ne servons à plus rien ici pour ce soir.

                -Et le brainstorming ? Vous ne voulez pas qu'on avance.

Arnoux enfilait un manteau et montra la banquette en face de lui où Sénéfiand, sans s'en rendre compte, sombrait.

                -L'inspecteur est en train de s'endormir, et...

                -Et le gendre de Brigitte Gauld s'appelle Ludovic Grandain, 36 ans, marié à Clara Grandain, née Gauld, père de deux petites filles, Adrienne, 8 ans, et Lou, 5 ans, responsable de la sécurité chez Stalys, à Eaubonne, depuis 2001.

                -Est-ce qu'il a voyagé en Italie ? A Portofino ?

                -Non, en tout cas, pas depuis qu'il fréquente sa femme.

Une bonne nouvelle pouvait en cacher une mauvaise.

                -Il a forcément quelques choses à voir avec Portofino, déclara Sénéfiand : ce type est le lien entre les agroglyphes, et il prétend être responsable de la mort de Capucine Champois. Nous sommes bons. Quand vous aurez le divisionnaire, il faudra lui dire que vous ave arrêté le responsable.

 

                Ils n'auraient plus qu'à attendre que Ludovic Grandain, puisque c'était son nom, se réveille, ce qui ne surviendrait pas de sitôt.

                -Nous interrogerons la base de données demain. Il faut que l'on sache s'il a déjà eu des liens avec la police. Et nous demanderons si la police italienne a quelque chose à son sujet.

Arnoux s'en alla, et Sénéfiand resta encore une petite demi-heure en compagnie du lieutenant, le temps qu'un brigadier vienne prendre la garde devant la chambre de Grandain. Il était sur le point de partir quand le boléro de Ravel se fit entendre.

                -Je croyais qu'on devait couper ces trucs dans les hôpitaux ? lui reprocha Lonne, le regard insistant.

                -Toujours ? Je croyais que ce n'était plus une obligation.

                -Pourquoi croyez-vous que je suis sortie pour téléphoner.

Il regarda l'écran. Un numéro du ministère. Il lui dit au revoir de la main, et sortit du bâtiment avant de rappeler le numéro inconnu.

 

                Il tomba en relation avec Sonia, de l'OCLCTIC.

                -Jean-Michel ? Je te dérange ?

                -Tu ne me déranges jamais, répondit-il, charmeur.

                -J'ai dû attendre un peu pour faire ton truc, continua-t-elle sans se laisser troubler ; je voulais être toute seule dans le bureau, et avec ceux qui continuent de bosser sur Clearstream, on a de ces horaires ici.

                -Fais gaffe, Sonia, on devient vite accro. Regarde-moi : je suis en disposition, et j'en viens à filer un coup de main à la police locale.

                -C'est ce que j'ai cru comprendre, dit-elle en souriant, seule devant l'écran de son ordinateur.

                -Alors, tu disais que tu avais fais ma recherche ?

                -Oui. Je suis dessus. J'ai l'IP, le FAI, l'adresse, le numéro de la ligne, le nom, tout ce que tu veux.

                -Je n'ai pas besoin de l'adresse IP, ni du fournisseur d'accès.... Commenta Sénéfiand. Par contre, je veux bien l'adresse physique et le nom.

                -15 bis avenue Chateaubriand, à Maisons-Laffitte.

                -Et le nom ? ajouta-t-il tout en griffonnant l'adresse au dos d'un ticket de caisse qu'il avait dans la poche.

                -Didier Champois.

Il ne dit rien, stupéfait

                -Cela ne te convient pas?

                -Je m'attendais à peu près à n'importe quel nom sauf celui là, mais je te remercie tout de même. A charge de revanche.

                -Tu crois que tu pourrais m'aider, toi ? dit-elle en se moquant.

                -Peut-être qu'un jour, tu seras en disposition et moi au bureau.

                -J'y penserai le moment venu. Merci Jean-Michel.

                -Merci à toi !

 

Ils raccrochèrent, et il resta longtemps immobile à réfléchir, assis sur le capot de sa voiture.

 

14.


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