Souviens-toi de Portofino - Septième partie
le 25/10/2009 - par El Barto Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Il ne fait nul doute à présent que l'origine des mystérieux crop circles apparus au Bellay en Vexin est en lien avec un fait ancien qui se serait produit à Portofino, en Italie... Néanmoins, l'ensemble du puzzle échappe encore à l'inspecteur Sénéfiand.
15.
Saint Étienne n'était pas une ville désagréable en ce temps-là, mais c'était la fin des années quatre-vingt: il n'y avait pas spécialement de place pour la jeunesse. Dans le quartier où ils vivaient, il n'y avait pas grand monde qui pouvait se vanter d'avoir un travail. D'ailleurs, ceux qui le pouvaient étaient si rares qu'ils se gardaient bien de le faire de peur d'attirer sur eu le mépris des voisins dont les fins de mois s'avéraient des plus difficiles. Le père n'en avait pas, lui. Ça ne lui était pas totalement tombé dessus sans crier gare, mais jusqu'au dernier moment, il avait espéré que le licenciement n'arriverait pas.
Mais il était venu. On ne s'était pas soucié de savoir s'il avait une famille. On, les technocrates de Paris, des peurs couillons embrumés dans leurs diplômes qui pensaient tout connaitre du monde parce qu'ils avaient étudiés l'économie et qu'ils avaient mis les pieds qui en Angleterre, qui en R.F.A., qui en Amérique. Ils avaient débarqué à la toute fin de l'année 84, et dès Noël, les gens savaient que les licenciements viendraient au printemps.
Le père avait été parmi les premiers à apprendre. Une fois la nouvelle tombée, tout l'espoir auquel il s'était accroché auparavant s'était envolé, d'un coup. Le père avait décidé que sa vie était fichue. Il avait bien sûr pensé au suicide. Très vite. Mais il avait écarté l'idée à cause de la violence qu'un tel acte impliquait : être là, disparaitre de façon abrupte, c'était bon pour ceux qui voulaient marquer le coup et laissé de la surprise. Lui s'en foutait. Il se foutait de tout ça, il trouvait qu'il était bien plus logique de se laisser happer par l'oubli, comme tout le monde à l'usine l'avait oublié, le chef de brigade, le contremaitre, et même les collègues qui, par un hasard infini, avaient eu la chance de faire partie des quelques miraculés à conserver leur emploi, et qui à présent se débrouillaient pour ne plus le croiser, ni dans la rue, ni dans les bistrots.
Le père s'était tué à petit feu, ballon sur ballon. Il s'était mis à boire, trop vite pour qu'il en vienne à lever la main sur sa femme ou ses deux fils, mais pas assez pour qu'ils ne comprennent pas ce qu'il était en train de faire. D'ailleurs, des coups avaient fini par s'échanger. Avec l'ainé. Un gamin qui voulait péter plus haut que son cul depuis toujours, et qui n'avait pas supporté que son père finisse dans la clique des chômeurs. Le père avait tapé et l'aîné, qui n'était pas un blanc-bec, avait rendu les coups. Le père l'avait chassé du trois-pièce qu'ils occupaient dans un vieil immeuble H.L.M. qui commençait tout juste à moisir, comme s'il avait attendu que la misère s'y insinue tout à fait avant de se mettre à décrépir. Cela s'était fait dans les cris et les pleurs de la mère, et le cadet avait énormément pensé à elle le lendemain, quand il était parti à son tour, sans attendre de se prendre les coups de ceintures comme son frère.
Il y avait une telle détresse dans son foyer qu'il sentait bien que lui aussi finirait par être happé par l'oubli, ou l'alcool. Seulement, il ne s'imaginait pas s'offrir sur l'autel de l'alcool comme son père: d'une part, il n'avait pas encore atteint cet âge vulnérable où un mauvais sort de la vie peut avoir raison des hommes les plus optimistes, d'autre part, il faisait partie de cette génération qui s'imaginait qu'il était possible de refaire sa vie en ne partant de rien pour peu que l'on soit à l'autre bout du monde.
Il se mit en tête d'aller en Inde, pays qu'il se représentait comme une contrée gigantesque, de la taille d'un continent. Sans argent, sans moyens véritables, il ne savait pas spécialement comment il allait traverser la moitié du globe, mais il se lança.
Partir était un tel objectif qu'il s'accorda quelques largesses pour démarrer son aventure. Piquer la mobylette d'Arnaud fut la première entrave qu'il fit, ce qui lui permit d'accomplir la première étape de son périple, entre la banlieue de Saint-Étienne et celle de Nice, où il avait échangé la mobylette contre un peu d'argent, aussitôt dépensé en hôtel et en quelques achats. Il entra en Italie avec un type qui remplissait les distributeurs de chewing-gums et qui vivait de l'autre côté de la frontière. Le gars le déposa à l'entrée de l'autoroute et lui offrit son paquet de cigarettes, car il ne croyait pas possible d'aller jusqu'en Inde, et il s'était dit que le tabac adoucirait sans doute la peine du gosse. Un camionneur qui descendait sur Gênes accepta de l'avancer un peu et discourra tant durant le voyage qu'il apprit pratiquement à baragouiner. Le camionneur ne voulut pas prendre son argent, des francs, mais accepta le paquet de cigarettes en retour d'un sandwich.
Il avança ainsi, de cabotage en cabotage, de gênés jusqu'à Pise, où il fut aisé de dépouiller une famille d'américains attablés en terrasse. Le porte-monnaie lui permit un bon repas et une douche à la gare, mais rien de plus. Il prit le temps d'en dérober quelques autres et faillit bien tout arrêter quand il manqua de se faire arrêter par les poulets italiens. Il courut, courut de toutes ses forces jusqu'à être complètement hors d'atteintes, et passa une bonne partie de la nuit là, assis sur un rebord du trottoir, à se demander ce qu'il allait faire.
Et puis, au petit matin, il avait l'assurance qu'il lui fallait continuer. Il quitta Pise, montant dans le premier camion qui lui offrait une place: toutes les directions, à cette échelle, semblaient être celle de l'Inde, et il ne connaissait pas suffisamment bien la géographie de l'Italie pour savoir s'il se dirigeait vers l'est ou le sud quand on lui annonçait le nom d'une ville. En revanche, quand il tomba sur un camion qui se rendait à Rome, il savait où il se rendait. C'est avec ce type, Alberto, qu'il franchit le Rubicon. Il n'en eut pas conscience, mais il vécu à son tour, des siècles plus tard, le destin de César s'engageant dans une entreprise dont il ne pourrait jamais se dévêtir.
Il arriva quelque part au sud de la ville éternelle, et en marchant un peu, il reconnut le nom de Cinecittà, qu'il connaissait pour figurer au générique des westerns spaghettis que ses copains et lui allaient parfois voir au cinémateur du quartier. Il erra, un peu déboussolé par les souvenirs qui lui venaient de Saint-Étienne. Il était parti de chez lui une dizaine de jours auparavant, mais n'aurait pas su dire quel jour de la semaine on était. Les studios sous ses yeux, c'était une partie de son adolescence qui s'était extirpée jusque là. Cette sensation étrange d'être rattrapé par un passé qu'il avait voulu fuir le surprit. Il en pleura, longuement, silencieusement, dans une rue anonyme.
Quand il avait cessé et relevé la tête de ses genoux pour jeter un regard à l'ombre qui lui tombait dessus, un homme grand et impressionnant se tenait devant lui. Il entrouvrit les bras comme un père; arborant sur son visage une expression curieuse, mélange de rigueur, de compassion et d'un air amuseur, peut-être pour l'arracher à sa tristesse, car il ne revit jamais cette expression.
-Il y a longtemps, deux petits garçons pleuraient à ce même endroit. J'étais l'un de ces deux petits garçons, et ni mon frère ni moi ne fumes jamais plus en train de pleurer. L'homme parlait en italien, mais la mélodie ne lui était pas compréhensible. Il sécha ses larmes, sans comprendre qu'il eut pu être piqué au vif par la remarque venant de ce personnage condescendant. Il leva plus encore la tête et prit le temps d'observer l'homme dans tout son détail. Il remarqua la robe noire, et l'épaisse croix de bois.
Le père Firimini l'accueillit dans la sacristie de la petite chapelle du quartier, où il lui ménagea une couchette avec les couvertures et les coussins que les enfants utilisaient lors du catéchisme. Il ne comprenait pas l'italien. Alors le prêtre prit une Bible et commença à la lui lire, en italien. Ce manège dura jusqu'à ce qu'il s'endorme mordu par la fatigue. Le lendemain, ils firent un peu plus connaissance. Le prêtre vint le réveiller et le tira jusque dans une cuisine ancienne mais propre ou attendaient, l'un en face de l'autre, deux bols de café et deux tranches de cette brioche locale qu'on appelle panneton. Ils mangèrent sans bruit, et lorsqu'ils eurent tous les deux fini leur repas, il débarrassa le couvert et fit la vaisselle. Le prêtre s'éclipsa avant de revenir avec un seau et un balai misérable. Il lui indiqua le sol en agitant les doigts vers le sol et répétant "si, si, si?" auquel il répondait positivement par un mouvement de la tête. "Santa Caterina? si?". Il comprit qu'il lui faudrait nettoyer la maison et l'église toute entière. Il n'y voyait pas d'inconvénient.
Cela lui prit toute la matinée. Il accomplit cette tâche avec soin en supposant peut-être que si elle plaisait au prêtre, il pourrait manger. A dire vrai, il avait énormément apprécié de pouvoir dormir cette nuit dans un environnement sans bruit, sans vent, et sans la crainte permanente d'être réveillé par un badaud comme cela avait été le cas pendant ses dernières nuits passées dans les rues ou sur les aires d'autoroute. Pour être absolument honnête, il espérait même que le prêtre lui offre l'asile quelques temps, juste le temps nécessaire pour qu'il trouve la force de reprendre son périple.
Il avait médité pendant toute la matinée, levant les yeux vers les vitraux aussi souvent qu'il le pouvait. Il fut distrait quand le prêtre vint le trouver, peu avant onze heures, pour célébrer le culte. Comme il l'interrompit, il jugea qu'il était sans doute de bon ton qu'il assiste à l'office. Il n'avait jamais suivi une messe conventionnelle, et les rares fois où il était rentré dans une église, c'était pour des mariages, des enterrements ou des baptêmes. Le prêtre sut très vite qu'il n'y connaissait rien à la religion. Il ne fit rien. Ils mangèrent, encore en silence, puis il retourna nettoyer la partie d l'église qu'il n'avait pas eu le temps de faire le matin.
Le manège dura deux jours. Pendant tout ce temps, le prêtre essaya de communiquer le plus possible avec lui, mais lui ne répondait que par des « si » ou alors en répétant le mot qui lui avait paru être le plus important de la phrase. Le troisième jour, alors qu'il nettoyait de nouveau le sol de l'église, il tomba nez à nez avec un homme qui sortait du confessionnal. Le prêtre était avec lui. Il échangea quelques paroles avec l'inconnu qui se tourna vers lui.
-Tu es français, c'est bien cela ? dit-il avec un léger accent. Qu'est-ce que tu fais ici, mon petit ?
-Je suis parti de chez moi. C'est une longue histoire. Je bouge.
-Tu bouges ? Et pour aller où ?
-En Inde.
-Que feras-tu là-bas ?
-Je n'en sais rien. La même chose qu'ici.
L'inconnu croisa les mains. Il remarqua une bague énorme qu'il avait à l'annulaire droit, une grosse chevalière qui était marquée d'un sceau étrange, qu'il n'avait jamais vu.
-Vito m'a dit que tu étais obéissant, et que tu n'hésitais pas à travailler. J'ai fait mes petites recherches de mon côté. Tu n'es pas un prisonnier évadé, ni un meurtrie en cavale. Qui es-tu vraiment ?
-Je vous l'ai dit. Je suis parti de chez moi. Si je dérange, je peux partir encore.
L'inconnu s'était alors tourné vers le prêtre et lui avait demandé quelque chose. Bien plus tard, il apprit qu'il lui avait demandé son avis. « Peut-on lui faire confiance, Vito ? -Un enfant qui se présente et lave le sol de notre église ne peut être qu'aidé par le Seigneur. » L'inconnu pesa cette remarque.
-J'ai besoin de quelqu'un pour me rendre un petit service, ce soir. Il faudra veiller un peu, c'est possible, mais... tu auras une récompense. Tu n'auras pas grand-chose à faire, juste -comment dites-vous en français ?- de la figuration. Es-tu partant ?
Il réfléchit un instant, mais ne prit pas réellement de décision. Il n'avait pas les idées assez claires pour cela.
-Je... Dites-moi ce qu'il faut faire, dit-il en français.
-Une voiture viendra te prendre ce soir, après huit heures. Passe une chemise blanche. Tiens.
Il fouilla dans sa poche.
-Voici un peu d'argent, de quoi t'habiller et acheter quelques livres, aussi. Il faudra que tu apprennes la langue assez vite, quelques rudiments.
-Le père me fait lire la Bible.
-Ce que tu devras comprendre n'est pas dans la Bible. Au Seigneur les âmes et les esprits. Nous autres n'en avons pas besoin.
Tout se passa comme convenu le soir. Une voiture se gara devant l'église. A l'avant deux hommes, chemise blanche. Il prit place à l'arrière, et ils ne parlèrent pas. Ils prirent la route, et il lut les panneaux. Lido di Ostia. Après quelques temps, ils s'arrêtèrent auprès d'une masse sombre devant laquelle deux autres automobiles étaient stationnées. Ils attendirent là une bonne heure, et pendant tout ce temps, il resta silencieux. Un des gars lui proposa une cigarette, qu'il accepta par politesse. Il mourrait d'envie de demander ce qu'il faisait là. Il n'arrêtait pas de se poser la question.
Finalement, ils se remirent en route, et il crut que c'en était tout. En vérité, les trois voitures s'engagèrent un peu plus loin dans un chemin sablonneux, entre des étendues nues dont il n'aurait pas su dire s'il s'agissait de champs ou d'une savane étrange propre à ce pays. Ils firent un nouvel arrêt au pied d'un mur de briques anciennes, et en regardant mieux aux alentours, entre les pins parasols dont la silhouette se déchirait sur le ciel azur, il devina des ruines et comprit qu'ils étaient dans un reste de ville antique. Il pensa à Pompéi, mais il savait que c'était vers Naples, et qu'ils n'avaient pas roulés suffisamment. C'était d'Ostia Antica qu'il s'agissait.
Ils se retrouvèrent à avancer dans les ruines. L'inconnu du matin était là. Les autres semblaient lui obéir.
-Tu me suis, quatre pas derrière moi. Surtout, tu ne parles pas avec les gars que nous allons voir. Tu ne dis rien. Si tu vois quelqu'un qui te regarde, tu soutiens le même regard. Pas plus, pas moins. Tu m'as bien compris, pas un mot. Si tu parles, on se fera tous descendre. Toi le premier.
Ne sachant trop dans quelle entreprise il s'était embarqué, il comprit trop tard qu'il ne pouvait pas reculer. Il fallait que la nuit se passe. Il suivit l'inconnu à quatre pas, comme il le lui avait commandé. Il se montra un exemple d'obéissance plus tard, quand l'homme négocia avec un autre homme, en face, lui aussi suivi par quelques autres types, mais qui n'avait pas, quatre pas dans son dos, un français qui ne comprenait rien des échanges qui se tramaient ici, au pied des marches du temple de Jupiter. Ils parlèrent longuement, et effectivement, certains en face le dévisageaient. Il ne parvenait pas à voir leurs yeux dans la nuit où brillait la seule Lune, mais il sentait sur lui le poids de leur regard inquiet. Ils échangèrent. A la fin, deux des types en face et deux des types dans son dos repartirent en arrière, les autres ne bougeant pas. Il lui sembla que ce moment dura toujours. Que le soleil ne viendrait jamais et qu'ils avaient été happés dans le sable. Mais les types revinrent, chacun chargés de deux valises qu'ils déposèrent au sol. Il avait idée de ce qui se passait sous ses yeux : on troquait, quoi, il n'aurait su le dire. De la drogue, peut-être, car il vit beaucoup de billets, même s'il avait compris que les billets italiens n'avaient pas grande valeur, car il fallait des centaines de lires pour acheter une simple chemise.
Chacune des secondes que l'inconnu prit pour examiner le contenu de la valise, il les passa les yeux rivés sur l'ombre imposante du temple de peur de croiser un regard malheureux -il n'avait pas oublié la mise en garde dont il avait l'objet. Et puis, quand l'inconnu referma la valise, salua don interlocuteur avec une sorte de révérence étrange, il sut que sonnait la fin de son supplice. Il ne savait pas comment cela allait se terminer, mais il comprenait que c'en était assez. Il se dit qu'il en avait trop vu, même s'il n'était pas en mesure de raconter cette expérience à qui que ce soit en italien. Même sans mot pour décrire cette nuit, il l'avait vue tout à fait, cela faisait de lui un témoin. On allait l'éliminer. Cette pensée se fit d'autant plus prégnante qu'ils ne prirent pas le chemin du retour. Il ne connaissait pas la région mais disposait d'un excellent sens de l'orientation et il ne faisait nul doute qu'ils n'étaient pas en train de retourner sur Rome.
La ville éternelle n'était pas loin pourtant, car ils virent ses lumières pullulant lorsque la voiture entreprit l'ascension d'une petite montagne. Loin parmi ces lumières se trouvaient celles qui brillaient devant le Perron de l'église. Se pouvait-il qu'on l'emmenait dans un coin obscur où personne ne trouverait jamais son cadavre? Il était follement inquiet, même si, face aux deux personnages assis à l'avant, il s'efforçait de ne rien laisser paraitre.
Ils grimpèrent et quittèrent de nouveau la route pour un chemin s'engageant entre des oliviers et toute une forme de végétation qu'il n'avait jamais vue qu'au sud de Florence. Au bout de l'allée se trouvait une grosse ferme dont les murs lançaient de grosses ombres sur le sol. Ils contournèrent un pigeonnier, avancèrent un peu dans une cour carrée au milieu de laquelle se trouvait un puits. Les trois voitures se rangèrent côte à côte, contre un appentis. Les hommes en sortirent tous, et de la maison jaillit également une silhouette. C'était une femme, et ils la suivirent tous. L'inconnu fermait la marche.
-Viens-voir, le Français.
Comme il hésitait, l'inconnu insista. Il tenait la porte ouverte et la Lumière de l'intérieur glissait sur l'herbe devant la maison
-Allez, viens donc, imbécile!
Il s'exécuta. Jusqu'à présent il s'était laissé porter par le hasard depuis qu'il avait passé Nice. Il pouvait bien continuer un peu, vu que rien d'effrayant ne pouvait logiquement l'attendre dans cette ferme, rien de moins de valeur, en tous les cas, que l'existence absurde qu'il avait laissée à des centaines de kilomètres, dans la Loire.
Il n'y avait rien d'inquiétant à l'intérieur, au contraire, la ferme présentait un confort qu'il n'aurait pas trouvé partout en Italie. De nombreux fauteuils confortables parsemaient une grande pièce ancienne. Sur les murs lambrissés, quelques tableaux présentaient des visages d'inconnus issus d'autres époques. Les hommes échangèrent de grandes tirades, dans un italien saccadé et impétueux qu'il ne parvenait pas à comprendre. L'inconnu du matin répondait à chacune des invectives que lui adressaient ses compagnons d'armes. Il ne pouvait que comprendre qu'on parlait de lui. « Francese » répétaient les uns et les autres.
Il n'y avait que la jeune femme pour le regarder en silence à mesure que les autres s'engageaient dans ce qui ressemblait pour lui à une sorte de procès, si ce n'est qu'il n'avait pas la possibilité de répondre, ni même de comprendre ce qu'on disait de lui. L'un d'entre eux qui avait les cheveux longs sembla s'emporter ; il criait en direction de l'inconnu du matin en le désignant des deux bras, à l'écart, sur le pas de la porte, là où il était jugé. « Perché ? » disait-il.
S'il avait pu comprendre, il aurait saisi toute l'ampleur de l'angoisse qui s'emparait de ces hommes. A l'évidence -et cela était à la portée du premier venu-, leur activité n'était pas absolument conforme avec la législation en vigueur en Italie, et voilà que l'un des leurs mettait dans leurs jambes cet inconnu qui feignait de ne pas parler la langue mais pouvait très bien être un infiltré au service des carabiniers. Tous s'étaient engagés dans le débat et attendaient de voir l'inconnu du matin -la clef de voûte de leur organisation- justifier cet acte qu'ils considéraient comme un coup qu'il leur portait dans le dos. La Justice l'avait rattrapé, suggéra l'un, et l'obligeait à dénoncer ses hommes. Certains se montraient dubitatifs, arguant qu'il était hautement improbable qu'une telle chose se produise et que, si jamais elle avait dû se produire, leur chef n'aurait pas été stupide au point de jeter ainsi dans l'arène son espion.
Comme il ne comprenait pas ce débat dont il était le sujet, il regardait l'inconnu du matin qui n'avait pas encore ouvert la bouche et promenait son œil de fer sur ceux qui l'accusaient en place publique. Il gardait la tête haute, étonnament calme. Il attendait que le flot de paroles cesse.
« Alberto, te-souviens-tu pourquoi tu es ici, toi ? lança-t-il finalement après que les
-Ce n'est pas pareil, se justifia l'autre. J'ai été recueilli par le père Firimini, et il m'aurait élevé en homme de Dieu si tu ne l'avais pas connu
-C'est exact. Mais c'est pareil : il en va de toi comme de ce garçon. Nous tous ici, nous sommes ce que nous sommes parce que le père Firimini nous a confiés les uns aux autres.
Vous croyez que c'est moi qui l'impose? Je suis celui qui nous fait vivre, jamais celui qui nous choisit. Ce matin, le père a choisi cet homme en plus, et ce soir, nous avons fait nos affaires, grâce à moi, et Grace à lui également, car il a été bon. Hein, le français?
Il écarquilla les yeux en entendant sa langue.
-Que se passe-t-il? Où sommes-nous? Expliquez-moi!
-Il est trop tôt pour que tu saches tout. Ce que je peux te dire, c'est que nous travaillons et que nous œuvrons ensemble. La vie est triste et peut même de révéler dure pour certains de nos semblables. Nous ici, avons décidé qu'elle ne serait jamais une souffrance. Il y a peut-être un prix à payer, mais nous le refacturons.
-Qui êtes-vous? Des bandits? Des mafieux?
-J'avoue que ce serait te mentir vertement que de prétendre que nous sommes des justiciers, même si c'est un point de vue qui se défend. En revanche nous ne sommes pas mauvais. Nous sommes rescapés du monde, tous nous nous sommes retrouvés ici qu'après avoir rencontré le père Firimini, moi y compris. Les hommes apprendront à te voir comme l'un des leurs, et ils t'appelleront frère. Il ne faudra que peu de temps avant que toi aussi tu deviennes un Atlante. Mais il te faudra en priorité apprendre la langue, nos codes et nos usages. Laura t'apprendra.
Il ne lui demanda même pas si cette existence allait lui correspondre. D'une part, il lui sembla qu'il n'aurait jamais pu, lui-même, refuser, et donc que la question aurait été veine, d'autre part, il découvrit par la suite qu'il y avait une sorte de confiance aveugle en le destin chez ces gens, et qu'au sein du groupe, tout événement ne paraissait survenir que parce qu'il était le fruit de la volonté de l'univers. En ce sens, le spectacle qui s'était tenu sous ses yeux ressemblait assurément à une mascarade, car en réalité, des lors que le père Firimini l'avait aperçu sur le trottoir, peut-être même avant, tous les acteurs savaient qu'il deviendrait atlante à son tour
Les hommes devinrent silencieux. Eux aussi avaient connu un destin similaire, et ils se souvenaient avec émotion de cet instant où eux aussi avaient passés la porte.
-Comment va-t-il faire ? Il ne parle même pas italien, demanda l'un des gens dont l'animosité était subitement redescendue.
-Dans un premier temps, il pourra œuvrer ici, avec les femmes, le temps d'apprendre la langue. Il devra venir avec vous autant de fois pour apprendre également le métier. Et pour toutes les tâches qui ne nécessitent pas de parler, il faudra le former très vite. Guido et Alberto parlent un peu le français, vous l'aiderez à s'intégrer.
-On ne sera pas aussi discret si on a un Français dans les pattes.
-S'il se fait prendre, comment nous vendrait-il ? Il n'y pas de soucis à se faire, dit l'un. Je le sens bien, ce petit.
Il lui adressa un geste de la main, auquel il répondit un peu maladroitement.
-Pour l'heure, il est tard, mangeons, rompit le chef.
Il invita Guido et Alberto à se rapprocher.
-Je parle un peu le française, dit le premier, un homme assez laid que de longs favoris ne rendaient pas spécialement plus désirable. Viens, il faut manger, et ensuite le repos. La sommeil.
-Je... Je veux bien manger, balbutia-t-il, surpris de partager la table de ces hommes qui, il y a encore quelques heures, étaient de parfaits inconnus.
-Tu verras... tous très gentils.
Cette nuit là et bien des suivantes, il ne parvint pas à s'endormir avant d'être totalement exténué. Toute cette histoire depuis son départ se jouait de nouveau sous ses yeux, comme si ses paupières étaient le theatre nocturne où le dernier mois de sa vie était donné tous les soirs, une fois, dix fois, mille fois avant que la fatigue ne l'emporte.
Il s'endormait toutefois et trouvait alors un repos salvateur dans ce petit dortoir presque monacal où il n'y avait que lui.
-C'est ici que dorment les nouveaux, avait dit la jeune femme qui lui avait montré la maison.
Laura.
Il lui fallut des semaines avant d'être en mesure de lui parler. Cela n'avait pas rapport à son courage, mais bien à un problème de vocabulaire.
16.
Il n'avait pas compté les jours cette semaine où son réveil avait été perturbé par un voisin. La veille au soir, il s'était endormi avec résignation, parce qu'il le fallait, sans grand volonté. A vrai dire, c'était son corps qui le lui avait réclamé. Il avait commencé à émerger de son sommeil avec zoés premiers bruits des oiseaux, puis de plus en plus avec la Lumière froissant du jour qui perçait à travers le vasistas, mais il ne fut pas réveillé tout à fait avant d'entendre, dans la rue, le claquement d'une porte de voiture. Sa première pensée fut pour le journaliste de la veille qui avait bouché l'accès de chez lui. Si c'était le même type qui faisait ce vacarme de bon matin, il allait lui souffler dans les oreilles. Puis le cours de sa pensée abandonna cet écart et se reposa exactement là où il s'était interrompu hier: le message de latlante venait de chez Capucine Champois.
Le commissaire avait dit que les parents étaient coincés en vacances à l'étranger et que c'était pour cette raison qu'ils n'avaient pas encore pu les interroger. Il commençait à reprendre tous ses esprits: cette information, exclusive, qu'il avait obtenue d'un contact n'avait pas encore été confirmée par l'équipe technique. Il lui fallait prévenir Arnoux, qu'il presse les techniciens qui travaillaient sur le forum, et qu'il envoie au plus vite un véhicule chez les Champois. Quelqu'un d'autre pouvait-il utiliser la conenxion Internet? Avait-elle un frère ou une sœur qui demeurait sur place?
Et si jamais c'était elle, à quoi donc jouait cette gamine? Une idée lui vint. Jérémie, le petit ami, avait probablement accès à la maison, et peut-être même Nathaniel, l'autre garçon étrange dont il n'avait pas réussi à cerner la personnalité. Les questions se pressaient dans sa tête et martelaient contre son crâne.
Il ouvrit la fenêtre en grand et descendit préparer un café. La veille, il avait déposé tout son attirail sur la chaise de la mezzanine: clefs, papier, veste, portable, sans exception.
Il s'empara du portable et le mit à charger sur la prise du salon, afin d'entendre si on cherchait à le joindre. Il espérait avoir le temps de prendre une douche avant que l'appareil ne se mette à carillonner : le premier coup de téléphone du matin inaugurerait cette nouvelle journée qu'il sentait déjà pleine de tortures cérébrales. Il faudrait savoir qui dans l'entourage de Capucine Champois avait pu utiliser sa connexion internet. Le mensonge qu'elle avait gardé la rendait suspecte, si bien que Sénéfiand s'imagina qu'elle aurait fait une coupable parfaite si elle n'avait pas eu l'indélicatesse d'être la victime. Ludovic Grandain devrait être interrogé. Que savait-il de Portofino ? Il voulait savoir pourquoi il ne s'était pas manifesté dès l'apparition du premier agroglyphe. Sénéfiand avait une idée sur ce point : c'était lui-même qui avait asséné le coup mortel à Capucine Champois au centre du crop circle. Qui sait, elle l'avait peut-être même aidé à le dessiner avant qu'il ne l'assassine. Pour cela il faudrait que cela fasse sens avec Portofino, or ce sens échappait pour l'heure à Sénéfiand.
Mais il était certain que la jeune fille n'était pas claire : elle avait largement pu participer au dessin des deux premiers agroglyphes avec certains de ces amis, deux de ceux qu'il avait aperçus mercredi matin manger sur la terrasse de Chez Annick. Si jamais elle n'avait pas prêté la main à l'œuvre, elle avait été mise dans la confidence, attendu qu'il semblait difficile que le message soit posté de chez elle sans qu'elle ne s'en rende compte.
Il faudrait vérifier cela aussi, pensa Sénéfiand, inscrivant sur un papier de brouillon les différentes tâches à réaliser. Il pouvait se rendre sur place, mais il faudrait la jouer discret, car l'information, officiellement, n'était pas encore dans les mains de la police.
Il estima que cela pouvait bien être la première priorité du matin. Son portable était resté silencieux. Il consulta l'heure. Après tout, il pouvait très bien être celui qui allait lancer les hostilités. Il composa le numéro d'Arnoux et écouta, sans aucun plaisir, la sonnerie retentir dans son oreille.
Le commissaire fut passablement surpris.
-Vous vous souviendrez que vous devrez être aussi surpris quand les gars de la technique vous l'apprendront.
-Les mecs de la technique sont des nuls, on aurait eu besoin de cette nouvelle depuis bien logntemps.
-Je pensais aller faire un tour chez elle. Pour voir s'il y a de l'activité, ou s'il y en a eu dernièrement. Une jeune fille de cet âge peut être tentée d'inviter des copains chez elle pendant que ses parents sont en vacances à l'autre bout du monde.
-Attendez. Dès que j'aurais la technique, j'appelle le divisionnaire, et on aura un mandat pour entrer. Vous, vous ne pourrez pas, mais moi.
-Convoquez plutôt le petit ami et le grand copain. Jérémie et Nathaniël. Le copain, en particulier, doit savoir si elle hébergeait quelqu'un. Mais soyez subtil, imaginez que ce soit lui qui ait posté le message, vous risqueriez de le dresser contre vous.
-Je vais les entendre au plus vite, sans attendre le rapport de la technique. A priori, je pourrais avoir besoin d'informations complémentaires comme je l'entends. Vous... vous pensez qu'il aurait pu la tuer ?
Sénéfiand ne s'était pas vraiment posé la question. Il faut dire qu'à la différence du commissaire, il avait vu le jeune homme effondré sur le corps de sa petite amie, et cette image lui avait ôté de l'esprit la possibilité qu'il ait pu la tuer. Toutefois il n'y avait aucune raison objective d'écarter cette hypothèse.
-je ne crois pas, très sincèrement, mais cela ne veut pas dire qu'il ne l'ait pas fait pour autant. Cela dit, si je devais parier sur un des jeunes, je dirais l'autre. Nathaniel. Ce type est étrange, je maintiens.
-Vous avez raison, il faut chercher du côté des jeunes.
-Oui enfin, il y a aussi la piste de Grandain.
-Il ne s'est pas réveillé, m'ont dit les médecins. Il serait dans une sorte de sommeil post-traumatique profond, pas loin du coma. Je n'y connais rien, mais j'imagine qu'on peut leur faire confiance. Il marmonne.
-Qu'est-ce qu'il marmonne ?
-« Les Atlantes ». Il paraît qu'il n'a pas arrêté de répéter cela pendant que l'infirmière passait ce matin.
Cette affaire était un nœud gordien, songea Sénéfiand. Quel pouvait être le lien entre le meurtre d'une gamine, un champ saccagé, une énigmatique Portofino dont on ne savait pas grand-chose, et ses connards d'Atlantes qui n'avaient pas mieux à faire, au fond de leur océan, que venir l'emmerder, lui, lui qui ne devaient pas penser, lui qui devaient se vider la tête, lui qui s'était fendu d'une grange précisément dans le but de fuir ce type de malaxation spirituelle qui le retournait ?
-Gardez-le au chaud, surtout, avec du monde autour. Sa femme ?
-Elle était réveillée. Ils la laissaient prendre son petit déjeuner avant de nous la remettre.
Enfin une bonne nouvelle.
-Vous allez la voir, je suppose ?
-Oui. J'ai chargé le lieutenant de trouver du monde pour faire un tour au Bellay. Nous aurons le droit à un survol, à la recherche de nouvelles formations. C'est tellement haut, ces maïs !
-Excellent. Vous... Enfin... Je peux venir avec vous, voir madame Grandain ?
Il ne lâchait rien.
-Vous serez peut-être obligé d'attendre à l'extérieur de la chambre, mais retrouvez moi dans une heure et demie à Pontoise.
Une heure et demie. Plus de temps qu'il n'en fallait. Il se dit qu'une ballade matinale lui ferait le plus grand bien, avant de renoncer à la seule idée des champs qu'il lui faudrait côtoyer et dans lesquels il risquait de trouver de maudits agroglyphes. Il préféra passer l'aspirateur avant de se mettre en route vers l'hôpital.
Il y retrouva Kantwiak et Micucci, deux officiers de Cergy qu'il connaissait bien pour avoir travaillé avec eux par le passé, qui le saluèrent de loin, d'un geste de la main. Le commissaire l'aperçut à son tour et lui fit signe de s'approcher.
-Bonjour Jean-Michel. Tout va bien ?
-parfaitement. Vous ?
-De même. Madame Grandain est pour nous. L'hôpital a voulu effectuer quelques test supplémentaires mais elle devrait pouvoir sortir en fin d'après-midi, a priori.
-Pas d'évolution du côté de son mari ?
-Il dort toujours. Les médecins parlent d'un « semi-délire ». Ça ne m'enchante guère.
-J'imagine. Vous avez des questions de prévues, pour la femme ? demanda Sénéfiand. J'ai deux ou trois idées.
-On va essayer de s'y retrouver.
Ils entrèrent dans la chambre où Clara Grandain attendait dans son lit, la tête tournée vers la fenêtre. Le commissaire se présenta et introduisit pareillement Sénéfiand, ce qui attira la surprise de la femme.
-Je vous connais, vous. Vous êtes du Bellay. Qu'est-ce que vous faites-là ?
Sénéfiand regarda le commissaire, disposé à sortir, mais elle ne sembla pas s'en offusquer.
-Vous êtes le type qui s'y connaît en crop circle. Un flic, je comprends mieux.
-Nous comprenons que les circonstances ne sont probablement pas les meilleures pour vous, mais je voulais vous poser quelques questions à ce propos, précisa le commissaire.
-Je suppose que vous voudrez aussi que je commente ce qu'a fait mon mari hier soir ? Ne comptez pas pour moi pour vous dire qu'il a tué la fille.
Elle avait dans la voix un trémolo qu'elle ne parvenait pas à contenir.
-Nous ne parlerons pas de cela pour le moment, déclara Arnoux.
-A dire vrai, il n'y a même que peu de signes qui pourraient indiquer que votre mari aurait tué Capucine Champois, mentit Sénéfiand. Ce que vous allez nous dire permettra peut-être de l'innocenter de manière définitive.
A cette évocation, elle parut plus calme ; sa respiration en tout cas se posa. Bien évidemment, il avait omis de préciser que ses paroles pourraient tout aussi bien l'entraîner derrière les barreaux. Ils échangèrent quelques familiarités supplémentaire et le commissaire la prévint que ses petites filles arriveraient peu de temps après. Puis ils passèrent aux choses sérieuses
-Répondez en toute franchise. Est-ce que vous avez remarqué un comportement curieux de la part de votre mari depuis le début de la semaine ? Comment a-t-il réagi quand il a vu les crop circles ?
-C'est difficile à dire, en fait. Moi je travaillais, donc je n'ai su pour le crop circle que le soir. Ludovic a gardé les filles toute la journée. Moi je lui ai posé des questions, je lui ai demandé qui avait fait cela, et c'est moi qui l'ai traîné dans les discussions à l'entrée du village. Je me souviens vous y avoir vu, ajouta-t-elle à destination de Sénéfiand, et l'image de la jeune femme et de son mari lui revint en mémoire. Ludovic n'avait pas l'air de spécialement s'intéresser à ces trucs.
-Il ne vous avait jamais parlé de Portofino auparavant ?
-Non. Je sais qu'il parle plus ou moins italien, je l'ai vu guider des touristes qui s'étaient perdus, une fois. Mais je ne sais pas s'il n'y a jamais foutu les pieds en dehors d'un voyage scolaire.
-Et vous ? Enchaina Sénéfiand.
-Moi ? J'irais bien à Venise, un jour... Mais jusqu'à dernièrement on avait des enfants en bas âge donc ce n'est pas facile pour voyager.
-Il ne s'intéressait pas au crop circle ? Alors que tout le village n'avait d'yeux que pour le champ de Bernard Menton ? souligna Sénéfiand.
Le commissaire approuva la remarque. Lui aussi trouvait cela curieux.
-Je sais, dit-elle, comme si elle partageait leur point de vue. Ça m'a surprise moi aussi, de les trouver tous les trois à la maison en rentrant, alors que tout le monde ou presque était déjà en bas du champ du père Menton. Je me demandais, au départ, ce qui se passait pour que tout le monde se retrouve là. J'ai vu qu'il y avait un truc dans le champ, mais je ne savais pas trop ce que c'était, alors quand je suis arrivé chez nous et que Ludovic disait ne pas s'y intéresser, ça m'a fait bizarre. Je lui ai demandé pourtant. Je n'ai eu qu'une vague réponse de sa part. Ce n'était pas le mystère du siècle, mais tout de même, ce n'est pas tous les jours qu'il se passe un évènement de ce type au Bellay.
-A votre avis, est-ce qu'il se pouvait qu'il ait tenté de détourner la conversation ? Il ne voulait peut-être pas en parler ?
-ça c'est sûr, il ne voulait pas en parler, même que j'ai pensé qu'il avait fait une connerie dans la maison, parce qu'il tirait un peu la gueule, mon mari. Finalement, j'ai un peu haussé le ton, et il m'a dit qu'on irait le voir, ce qu'on a fait tout de suite.
-Est-ce qu'il avait l'air nerveux quand vous étiez sur place, dans le champ ? demanda Arnoux.
-ça, je ne pourrai pas vous le dire. On n'est pas spécialement resté tous les deux. Moi j'ai bien discuté. Je trouvais ça particulièrement joli. Enfin au début, parce que je ne vous dis pas l'état dans lequel je suis maintenant.
-Nous voyons bien, madame Gardain. Le choc que vous avez reçu hier a été très fort.
-Excusez-moi de revenir aux crop circles, mais comment a évolué l'attitude de votre mari au cours de la semaine ? Quand le second agroglyphe a été découvert, par exemple ?
-Ludovic ? Il n'a pratiquement pas fait de commentaires. Il m'a dit le soir qu'un deuxième crop circle avait été découvert dans le village sans s'étendre dans les détails.
-Vous n'avez pas noté de comportement bizarre ?
Elle fit la moue. Les deux policiers restèrent silencieux, espérant qu'elle allait en dire plus.
-Vous allez le répéter à qui, ce que je vais vous dire ?
-A personne. Ce n'est pas un interrogatoire, ni même une garde à vue. C'est juste pour faciliter l'enquête que nous voulions vous parler. Pour arrêter ceux qui ont tué la juen Champois, précisa Arnoux pour détourner sa méfiance.
-Parce que ça me gêne un peu de vous dire ça. Vous allez me dire qu'on est entre adultes, mais tout de même.
-N'ayez crainte. Nous pouvons ne pas répéter ce que vous vous apprêtez à nous dire en dehors de cette chambre.
-Je préférerais, tant qu'à faire. En fait, c'est un peu... (elle cherchait ses mots).... Intime. Ludovic a été très amoureux, si vous voyez ce que je veux dire. Il a joué avec les filles pendant un moment, après le repas, et une fois qu'elles ont été couchées... Tous les deux, et bien.
-Vous avez fait l'amour, lança le commissaire pour rompre la tension. C'est normal, il y a même une époque où l'on considérait cela comme un devoir conjugal.
Ils se turent tous.
-Il y a mis beaucoup de tendresse. Beaucoup.
-Est-ce qu'il vous a dit des choses, concernant vos enfants ?
-Des choses ? Comme quoi ? demanda-t-elle, soudain inquiète.
-Je ne sais pas, tenta d'expliquer maladroitement le commissaire. Qu'il fallait bien prendre soin d'elles... ce genre de chose, quoi.
Elle parut réfléchir un moment.
-Non, pas que je me souvienne.
-De même qu'il n'était pas impliqué par la présence des crop circles, est-ce qu'il a paru soulagé mercredi ?
-Rien à voir ! s'exclama-t-elle. Il était malade mercredi. Normalement, le mercredi, c'est toujours le jour où les filles vont voir leur grand-mère. Elle habite à côté, et pendant les périodes scolaires, je m'arrange pour partir un peu plus tard au travail le matin, et je les dépose. Là, Ludo était en vacances, donc il pensait y aller avec elles, mais il ne sentait pas bien. Alors il n'a pas voulu.
Sénéfiand regarda le commissaire. Il voulait que ce dernier comprenne qu'il ne dirait rien, et que c'était à lui de rapporter la découverte d'un agroglyphe dans le champ de la grand-mère, à Chars.
-Madame Grandain, finit par dire le commissaire, il faut que je vous explique quelque chose. L'inspecteur Sénéfiand ici présent était au Bellay dès le début des évènements, puisqu'il vit là-bas. Sa théorie, depuis le départ, est que les agroglyphes ont été tracés à destination de quelqu'un dans le village.
-Vous pensez à Ludovic ? l'interrompit-elle. A cause de ce qu'il s'est passé hier ?
-En effet, l'intervention de votre mari lors de la réunion d'informations a eu un rôle décisif. Qu'il ait ou n'ait pas tué Capucine Champois est un autre problème, j'ai envie de dire, mais cette « crise de nerf » traduit sans hésitation une importante pression ces derniers jours. Il y a ça et l'autre signe. Nous ne vous avions rien dit jusqu'à présent le temps que vous reveniez à vous.
Elle paraissait de plus en plus inquiète.
-Un agroglyphe supplémentaire a été mis à jour hier, même s'il date vraisemblablement de mercredi d'après les témoins. Il a été retrouvé dans le champ de votre mère, à Chars, précisément là où votre mari aurait du se rendre avant-hier.
-Chez ma mère ? Mais qu'est-ce que ma mère vient faire là-dedans ?
-Nous pensons que votre mari est lié à l'apparition des agroglyphes. Non pas qu'il les ait dessinés lui-même, mais qu'il en soit le destinataire.
-Ce que le commissaire essaye de dire, poursuivit Sénéfiand, c'est que nous pensons que votre mari sait ce que Portofino signifie.
Elle resta un moment silencieuse, et eux détournèrent la tête. Ils fondaient de gros espoirs sur ce que pouvait leur apporter cette femme menue et dont le visage, vierge de tout maquillage dans cette chambre d'hôpital où elle n'avait aucune affaire à elle.
-Pouvez-vous nous jurer que ni votre mari ni vous même ne savez ce que signifient ces messages? Il en va de l'arrestation du meurtrier de Capucine Champois, et de la prévention d'autres meurtres.
Elle parut hésitante. Sur le point de parler, mais hésitante.
-Ludovic avait une malle en fer à l'intérieur de laquelle il avait remisé toutes ces affaires de jeunesse. Ce qu'il possédait de sentimental et qui datait de l'époque où l'on ne se connaissait pas encore. D'habitude, elle est fermée par un verrou, et entreposé tout au fond de la cave. Je sais que mercredi, il l'a touchée. Je ne pense pas qu'il sache que moi je sais, mais il a mal remis en place les cartons sur le dessus. J'ai l'œil pour cela.
-Qu'y a-t-il précisément dans cette malle?
-Je n'en sais rien, commissaire, et je ne préfère pas savoir, compte-tenu de ce qu'il a fait avec ce qui en est sorti.
-Qu'est-ce qui en est sorti ? Madame Grandain.
-L'arme, évidemment. Le revolver avec lequel il a assassiné la jeune fille.
Elle fut prise d'un violent sanglot.
-Cette putain d'arme qui a fait de mon mari un putain d'assassin.
Le commissaire s'approcha d'un bond du lit.
-Ne faites pas l'erreur que tout le monde fait! Capucine Champois a été tuée par un coup violent porté à la nuque. Que votre mari soit ou non impliqué dans sa mort, l'arme qu'il avait hier n'était pas celle du crime.
Elle le regarda incrédule, l'œil plein de larmes prêtes à déborder.
-Je vous le garantis, reprit Arnoux qui avait parfaitement compris ce que ressentait la jeune femme. Mais cela ne change pas le fait que votre mari pourrait être de près ou de loin lié à cela. Simplement, le revolver n'a pas servi à faire de victimes. Il a été emmené au labo. L'arme du crime, c'est une chose, le criminel une autre : votre mari s'est-il absenté pendant la nuit de mercredi à jeudi ?
-Non, non, non, bien sûr que nom ! enchaîna-t-elle.
-Vous savez, il aurait très bien pu le faire sans que vous ne vous en aperceviez. Vous êtes-vous réveillée pendant la nuit ? Il ne sert à rien de mentir.
-Je... Je ne me suis pas réveillée. Je suis désolé. En tout cas, à aucun moment je me suis réveillée et ai trouvé le lit vide. C'est déjà pas mal, non ?
-En effet.
On frappa à la porte. Micucci passa la tête, retenant les deux petites filles.
-Commissaire ? Une voisine vient d'arriver avec les enfants de madame Grandain, elles veulent voir leur mère, vous avez terminé ?
-Un instant encore, intervint Sénéfiand, faisant signe à Micucci de patienter à l'extérieur. Est-ce que votre mari ou vous-même aviez déjà rencontré Capucine Champois, ou même l'un de ses amis? Vous avez leurs noms, demanda-t-il en se tournant vers Arnoux.
Ce dernier les lut, et Clara Grandain attendit qu'il eût fini pour répondre. Elle nia. Il était évident qu'à présent qu'elle savait que ses deux petites filles attendaient de l'autre côté de la porte, ils avaient perdu son attention.
-Nous viendrons probablement voir votre mari. Une dernière question, toutefois, qui peut vous semblez bizarre, mais à laquelle nous aimerions que vous répondiez le plus sérieusement possible. Est-ce que votre mari s'intéressait à l'Atlantide?
-Comme tout le monde, oui, mais de plus près, non, répondit-elle. Il a peut-être bien un bouquin qu'un de ses amis de jeunesse lui avait offert, un jour où il était venu nous rendre visite. Je ne sais même pas si je l'ai ouvert un jour. Quoi que si, je pense, car je me souviens que l'ami de Ludo lui avait laissé une dédicace. « en souvenir du vieux temps ». Oh mon Dieu!
-Quoi?
-Qu'y a-t-il?
-Ensuite, c'était de l'italien.
Micucci frappa de nouveau. Les filles le suppliaient de les emmener voir leur maman.
-Quand vous serez chez vous, pouvez-vous appeler à ce numéro et nous lire l'inscription. Nous ne vous dérangerons pas plus pour aujourd'hui.
Il ne fallait pas attendre.
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