Le voyage : Baudelaire vs Zweig
le 21/04/2009 - par Mathis Il y a 1 commentaire, n'hésitez pas à réagir !Ce qui fait voyager Baudelaire, c'est d'abord un ordre de ses parents. Zweig, lui, ne se regarde pas ou ne s'imagine pas voyager, il se sent voyager.
Ce qui fait voyager Baudelaire, c'est d'abord un ordre de ses parents, en 1841. Scandalisé par la vie de bohème qu'il mène, sa famille l'embarque sur un bateau depuis le port de Bordeaux. Parti pour les Indes, il sera de retour au bout de 10 mois. Cependant, cet épisode a enrichi sa sensibilité et l'éveille à la poésie de l'exotisme. La mer et les éléments marins sont fréquemment employés dans son recueil « Les fleurs du mal ».
L'albatros, notamment, est pareil au poète, « ses ailes de géant l'empêchent de marcher », il y a dans cette métaphore une des idées clef de son œuvre. L'artiste est un homme enraciné dans la matière, la jouissance de cette matière et la honte de cette jouissance, mais il aspire constamment à l'infini. Sa vie n'est qu'une succession d'élévations et de chutes.
Cette dualité se retrouve notamment dans les deux types d'amour qui se croisent dans son œuvre, sans jamais se rencontrer. L'amour sensuel qu'il éprouve pour Jeanne Duval est une évasion vers un ailleurs exotique matérialisé par une île « paresseuse », qui se perd dans un sentiment d'amertume et de trahison. L'amour spirituel qu'il port à Madame Sabatier porte en lui l'idée d'une quête vers un au-delà sentimental, aux hauteurs quasi divines.
Cette comparaison entre l'homme et les éléments marins aboutit à : « l'homme et la mer », on sent dans ce poème, que son voyage de jeunesse l'a plongé dans une solitude orgueilleuse, fasciné par la mer et ce face à face muet avec les vagues :
« La mer est ton miroir, tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame ». Ces mots pourraient nous montrer que le voyage a donné à Baudelaire une distance originelle par rapport au monde. En effet, un miroir dont ne donne jamais un reflet exact de la réalité, le reflet est toujours le résultat d'un jeu de lumières ou d'une faille sur la surface cristalline. Entre lui et les objets s'insère un brouillard, une confusion : Baudelaire est un poète qui se regarde regarder, sa conscience ainsi épiée ne lui donne pas une vision immédiate et naturelle du monde.
Les poèmes ne sont donc pas seulement une invitation au voyage, ils apparaissent également comme une invitation à se regarder voyager.
Zweig, lui, ne se regarde pas ou ne s'imagine pas voyager, il se sent voyager. Contrairement à Baudelaire, lui a bien séjourné dans l'atmosphère étouffante d'un pays exotique (le Brésil notamment) et cette aventure lui donne l'occasion de se retrouver seul face à son démon, cette puissance formidable qui peut agir en tout homme et le pousser à sortir de lui-même. Tout esprit créateur est amené à entrer en lutte avec lui, et c'est en le décrivant que Zweig parvient à la maitriser. La préface d'Amok justifie la nature de l'œuvre de Zweig par cette lutte intérieure, elle était « sans doute à l'origine de son activité fiévreuse, de ses fugues, de son suicide et de l'aspect nostalgique, crépusculaire sinon nocturne de son œuvre ».
Le voyage ou plus précisément le « principe de croisière » (traduction possible du terme Wandern répété à de nombreuses reprises dans la nouvelle Amok) est donc chez Zweig, l'occasion de ressentir la présence d'un royaume primitif, qui le pousse à sortir de lui-même. Il devient un coureur en amok (Amokläufer), cette bête furieuse en proie aux sentiments les plus violents, qui détruit tout sur son passage.
La promesse Baudelairienne du voyage semble donc mieux valoir que le voyage lui-même.
1 commentaire(s)
Je ne suis poin convaincu
par lol, le 2009-05-11 12:08:09
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