Mme la comtesse de Lorsange était l'une de ces femmes qui avait su tirer profit de son inconduite pour s'élever et de ses charmes pour faire taire les plus médisants. Fille d'un riche marchand, orpheline à quinze ans, elle avait au contraire de sa vertueuse jeune soeur, choisit la fidélité et était maintenant à vingt huit ans, l'une des plus jolies et des plus riches veuves de Paris et l'amante d'un des hommes les mieux en cour. Retirée à sa campagne, elle poussait parfois la promenade jusqu'à l'auberge de Montargis. Ce fut là qu'elle fut témoin de l'arrivée de la prisonnière la plus pitoyable du monde, femme belle encore et dont les yeux mouillés par les plus grandes désillusions laissaient voir la marque de la plus grande innocence et de la plus grande vertu. Touchée et résolue à obtenir la grâce de la jeune condamnée, Mme de Lorsanges la pressa de lui raconter son histoire. L'histoire de sa jeune soeur dont sa profonde avait fait tout le malheur...
Le spectacle de la vertu malheureuse est le plus sûr moyen de conduire un coeur vers la bonne conduite. Encore faut-il oser aller assez loin. Voilà sans doute une leçon que donne Sade à tous les moralistes avec les infortunes de la vertu, histoire d'autant plus touchante que Sade n'épargne rien à la pauvre Juliette, confrontée dès douze ans aux désirs pervers des libertins, poussée au vol par un patron avare, menacée de viol par les bandits qui lui évitent la corde, et ainsi de pire en pire jusqu'à finalement être violée par des prêtres puis torturée par un faux-monnayeur. Pire, chacune de ses bonnes actions entraîne pour elle un nouveau malheur, chaque personne qui lui vient en aide déclenche sa perte, chaque bourreau qui l'accable démarre là par son chemin vers la fortune. A l'habileté de l'intrigue qui en même temps qu'elle décline l'échelle des malheurs fait surgir toutes les figures de la société du XVIIIe siècle : usuriers, bandits, moines, fermiers généraux et autres bourgeois, juges, geoliers, nobles, etc. , Sade joint la souplesse de son style tout en ellipses et en sous-entendus qui rendent l'histoire encore plus noire, encore plus vraie, encore plus délectable. A peine teinté d'ironie, "les infortunes de la vertu" finit par donner raison à Juliette contre son malheur, la débauche et la corruption du monde et donne le sentiment d'un Sade plus vertueux que sa vie peut le laisser croire. A moins qu'en portant les âmes les plus nobles à se délecter du spectacle d'un martyre odieux, il n'ait voulu démontrer avec ironie que tout le monde est aussi sadique que lui?
QLTO vous a fait part de sa enthousiasme pour les infortunes de la vertu Retrouvez QLTO
14/07/2006
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