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Camille de Peretti

Interview exclusive de Camille de Peretti

Interview exclusive de Camille de Peretti

QLTO a interviewé Camille de Peretti, écrivaine et ancienne ESSEC, le 22 mai 2007 à l'occasion de la Journée du livre et du Centenaire de l'ESSEC.



1. Bonjour Camille. Tes romans semblent inspirés de tes expériences personnelles. Dans quelle mesure cela influence-t-il le choix de tes sujets d'écriture et quelles sont tes autres sources d'inspiration?


Mon premier roman, Thornytorinx, est entièrement autobiographique. Le deuxième, Nous sommes cruels, prend sa source dans une expérience personnelle puis s'en éloigne. Je pense qu'on ne peut écrire qu'à partir de ce qu'on connaît. Mais pour mon troisième roman,
je m'éloigne encore plus de ma propre expérience, car, même si je pensais au départ que mon vécu serait une source inépuisable d'inspiration, finalement ce n'est pas le cas !

Mes autres sources d'inspiration, c'est l'observation des gens autour de moi, et la lecture. Proust disait que l'homme qui n'a pas lu de romans ne peut pas écrire de romans. Je lis cinq heures par jour et trois à quatre romans par semaine !



2. Dans Thornytorinx et dans Nous sommes cruels, tes deux personnages principaux s'appellent Camille de Peretti. Dans Thornytorinx, l'histoire est autobiographique, mais dans Nous sommes cruels, elle ne l'est pas entièrement. Est-ce une façon de mettre en scène un personnage que tu aurais pu être ?

L'histoire de Nous sommes cruels, ça m'est arrivé. La vraie histoire, c'est que je me suis prise pour la marquise de Merteuil et que j'avais effectivement un partenaire de jeu, mais ça a duré beaucoup moins longtemps et c'est allé beaucoup moins loin. L'écriture de ce roman m'a permis d'aller jusqu'au bout du fantasme en me décrivant telle que, aujourd'hui à 26 ans, j'aurais aimé être à 16 ans, et c'était ça qui était agréable. Mais c'est très difficile de dire ce qu'on pensait à cet âge-là. C'est pour cela que je tiens des journaux intimes, depuis que j'ai 16 ans, en tentant d'être très droite, très factuelle, pour ne pas oublier. J'ai une obsession du temps qui passe. Si je me replonge dans ce que j'ai écrit à l'époque, cela me permet de mieux savoir ce que je pensais à 16 ou 17 ans, c'est plus sûr.



3. Comment as-tu vécu le succès de Thornytorinx et la première rencontre avec le public ?

Pour Thornytorinx, j'ai été étonnée du succès, comme tout le monde. Ma première rencontre avec mon public m'a surprise également, car mes lectrices étaient très jeunes. Au départ, je pensais toucher des jeunes femmes de 20 à 25 ans, mais mes plus jeunes lectrices avaient à peine 15 ans. Et mon public c'était plutôt des 15-20 ans que des 20-25 ans. Pour le deuxième roman, je pensais cette fois que mon public serait plus jeune, adolescent, et finalement c'était plutôt des jeunes femmes de 25 ans. C'est intéressant de voir qui sont mes lecteurs ! Enfin, plutôt des lectrices, car on dit que 9 personnes sur 10 qui achètent des livres en France sont des femmes.

Ensuite, pour Thornytorinx, la rencontre avec le public m'a beaucoup émue. J'ai rencontré des personnes qui faisaient partie d'associations, à propos de la boulimie-anorexie. Les gens étaient mal, ils pleuraient, et en même temps ils étaient gentils avec moi et me soutenaient, c'était très émouvant.

Et ta rencontre avec le public au dernier salon du livre pour Nous sommes cruels?

Au salon du livre, il y a beaucoup de monde avec toute sorte de gens : des gens qui sont là par hasard, des gens qui m'avaient déjà envoyé cinquante mails, des hommes avec des lettres qu'ils avaient écrites à l'avance disant qu'ils voulaient m'épouser, ça me faisait un peu
peur, et puis des lectrices fidèles depuis mon premier roman qui voulaient me rencontrer. Il y a aussi les gens qui te font dédicacer la photo qu'il y a sur le bandeau de promo de Stock sans acheter le livre, sans même l'avoir lu. Ca ne sert à rien, mais il font ça professionnellement, ils en enchaînent 40 personnes à la suite, c'est drôle ! Tu sais, c'était mon vingtième salon, j'ai écumé tous les salons de France et de Belgique, et je pars encore demain pour Lyon.

Comment vis-tu la promo justement ?

La promo c'est très bien pour rencontrer les gens mais c'est très fatiguant.
Jeudi prochain, je fais un doublon collège/lycée à Lyon, avec collège pour Thornytorinx et lycée pour Nous sommes cruels. Toute l'année tu es seule dans ta cuisine à écrire tes bouquins - car même s'il y a quand même ton éditeur derrière, tu es très isolée. Et tout à coup avec la promo tu rencontres des gens qui disent qu'ils ont aimé ton livre, et le livre existe et prend forme, c'est très rassurant!



4. Quelle est l'idée qui a guidé l'écriture de Nous sommes cruels ? Y a-t-il une morale à retenir de la fin du roman, qui diffère de celle des Liaisons Dangereuses de Laclos, et de la façon abrupte dont se termine la relation entre Julien et Camille ?

Dans Laclos, à la fin les deux perdent : Merteuil se retire du monde et Valmont meurt. La Tourvel meurt également. La morale, c'est qu'il faut éviter les liaisons dangereuses car les innocents sont tués et les méchants sont punis de toute façon.

Dans mon roman, je savais que La Tourvel / Diane devait mourir. Une adolescente naïve qui se faisait prendre dans un tel piège devait nécessairement mourir. Marguerite Duras dit « On ne meurt pas d'amour et c'est ça le plus difficile ». On ne peut pas faire comme dans un roman de Stendhal où l'héroïne s'allonge dans son lit et en quinze jours elle est morte d'amour !
Alors j'ai choisi le suicide. Et je me suis dit que si la Tourvel mourait, Valmont ne pouvait pas mourir, ça n'aurait pas été crédible. Mais j'ai fait mourir Camille et Julien d'une autre façon : en les faisant devenir des adultes. La mort de l'adolescence, de leur insouciance, la mort de leur amitié aussi. Ne plus se voir, pour eux deux, c'est pire que la mort.

Oui, il y a une morale. La morale c'est de se méfier des pouvoirs de la littérature. Par la littérature, j'entends celle de Laclos. Car je pense que la grande littérature est plus vraie que la vie. Si on joue à être un personnage de roman, d'un vrai grand roman, on se fait forcément attraper. Camille joue, même si elle est une piètre Merteuil et qu'elle a trouvé un Valmont de pacotille. Et le jeu va les dépasser. Moi je passe ma vie à lire et ce n'est pas sain. On m'a toujours dit « Arrête de lire, lâche ton livre ! » Ce n'est pas bon de s'enfermer dans un monde imaginaire où tes meilleurs amis sont des morts ou des êtres de fiction ! C'est pour échapper à la lecture que j'écris. Tu me diras, ça n'est pas très sain non plus.

Et Julien Serol, cela a quelque chose à voir avec Julien Sorel ?

Bien-sûr ! Julien est nommé à partir du personnage du roman de Stendhal, comme tous les autres personnages sont nommés à partir de personnages de romans. Esther, c'est la courtisane de Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, et Adrien c'est le personnage de Belle du seigneur alors qu'il se prend pour Hadrien des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar. Il y a beaucoup de jeux avec les noms des personnages et de références à la littérature. Les titres des mails de Diane à Julien par exemple, ce sont des
titres de livres détournés. Et il y a au moins une trentaine de citations cachées dans le roman !


5. Que réponds-tu à ceux qui comparent Nous sommes cruels au film américain
Cruel Intentions (de Roger Kumble avec Ryan Philippe, Sarah Michelle Gellar et Reese Witherspoon. 1999) ?


D'abord, Cruel Intentions, c'est au moins la 50e adaptation des Liaisons dangereuses. Nous sommes cruels, ça doit être la 220ème. C'est très banal de s'inspirer d'un grand classique. Les Liaisons dangereusesvont été adaptées en livre, au cinéma, au théâtre, etc. Ensuite, dans Cruel Intentions, l'histoire ne se passe pas dans le même milieu. C'est un milieu plus jet set et glamour. Et puis dans mon roman, comparé à Cruel Intentions, ce n'est pas très sexuel, c'est gentillet de ce point de vue ! Parce que même s'ils en parlent dans leurs lettres, mes personnages n'en font pas autant qu'ils en disent une fois sur le terrain ! Ils vivent vraiment au travers de la littérature. Mais c'était une bonne idée dans le film, l'idée du journal de Valmont pour garder le côté littéraire, en revanche Merteuil n'écrit pas une ligne, c'est dommage !


6. Nous sommes cruels, pour toi, c'est un peu un exercice de style finalement, par rapport à Thornytorinx qui était plus brut ?

Puisque c'est un roman épistolaire, c'est forcément plus complexe, parce que je me suis imposé des contraintes. Thornytorinx, c'était un premier jet. D'ailleurs mon attachée de presse chez Stock me dit que c'est difficile pour moi parce que Thornytorinx est passé plus comme un témoignage que comme un roman. Dans la presse, j'ai eu de bons articles sur Thornytorinx mais après j'ai été cataloguée comme « la fille qui vomit » !

En fait Nous sommes cruels c'est un peu comme mon deuxième premier roman. C'est sûr que je tendais la joue pour me faire battre avec Nous sommes cruels, mais ce n'est pas un remix de Laclos. Sinon le pauvre doit se retourner dans sa tombe en lisant mon roman ! C'est plutôt un hommage. Je ne refais pas Laclos, j'en serais bien incapable.



7. Passons à des questions sur ton parcours professionnel et tes projets. Peux-tu nous parler de ton expérience de création d'entreprise dans l'événementiel ?

Ma création d'entreprise, c'était une énorme blague. A l'ESSEC, j'avais pris le cours d'initiation à l'entrepreneuriat, mais le prof m'avait gentiment expliqué qu'aucune de mes idées ne marcheraient. Je savais juste que je ne voulais pas travailler en banque d'affaire (J'avais fait mon apprentissage en tant qu'analyste chez UOB). Je voulais gagner de l'argent et être mon propre patron. C'était ma seule idée. Je n'avais pas de passion pour un secteur en particulier. Finalement, peu importe ce que disait mon prof, je me suis dit que j'aimais faire la fête, et donc que j'allais faire de l'événementiel. Je voulais organiser des mariages, c'était glamour et je pensais que mes idées incroyables allaient révolutionner le secteur! Bref je n'y connaissais rien.

A l'époque, il me fallait 7500€ pour créer une EURL. Je me suis tournée vers les aides que je pouvais obtenir, à la CCIP notamment, etc. J'ai passé deux mois à faire le tour de toutes les administrations pour remplir des papiers absurdes, sans me décourager. Les banques ne voulaient pas me prêter d'argent car elles disaient qu'un projet d'entreprise de services ce n'était que du vent, elles ne voulaient me suivre que s'il y avait des achats de matériel à financer. Finalement, je me suis retrouvée dans un bureau devant une fille qui m'a annoncé que je répondais à tous les critères, mais que comme j'avais un bac+5, je ne pouvais pas recevoir d'argent, car leur aide s'adressait uniquement aux personnes qui n'avaient pas fait d'étude, pour les aider à démarrer une activité ! J'étais folle de rage, je voulais tout arrêter. Finalement je me suis tournée vers un oncle qui avait de l'argent et qui m'en a prêté, et j'ai pu monter ma boîte en 3 semaines après ça.

Quand la boîte a été montée, je me suis inscrite sur l'annuaire des Pages Jaunes, j'ai demandé à un ami du cours Florent qui bidouillait les ordinateurs de me créer un site Internet pour 100€.

Le jour où ma boîte est sortie au journal officiel, j'ai eu un appel d'une dame qui voulait que j'organise le mariage de son fils. Je croyais que c' était une copine qui me faisait une blague. Mais en fait c'était mon premier client ! Je n'ai jamais fait de pub et mon site n'était pas bien référencé sur Internet, mais même par la suite, avec le bouche à oreille, j'ai toujours eu des clients. C'était vraiment artisanal mais je ne me suis pas trop mal débrouillée.

Les derniers temps, je commençais à avoir des frais, et des mois chargés suivis de mois en creux, et comme j'étais nulle en compta, j'avais confondu la TVA à 5.5 avec la TVA à 19.6 et l'administration fiscale m'avait accusée de fraude! Alors une entreprise de marketing pharmaceutique m'a proposé de travailler pour eux car ils avaient besoin d'un pôle événementiel. Je travaillais dans leurs bureaux, j'avais un fixe, et ça m'a beaucoup soulagée.



8. Les Essec qui aimeraient vivre de leur plume sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit. Que conseilles-tu aux étudiants qui rêvent de se faire éditer ?

Il faut y aller ! Quand tu veux, tu peux. Mais « vivre de sa plume », il ne faut pas rêver, du moins pas au début. Au début, il vaut mieux avoir un travail à côté. Moi je n'ai pu vendre ma boîte qu'après la sortie de Nous sommes cruels. Et les écrivains qui vivent vraiment de leur plume en France ne sont que cinq. Je pense qu'un jour où l'autre je vais devoir retravailler. Heureusement que j'ai un amoureux à Londres qui est trader !


9. Et à ceux qui aimeraient se lancer dans le cinéma ?

En quittant l'ESSEC, j'ai créé ma boîte pour être indépendante et pouvoir gérer mon temps comme je le voulais. Je suis allée au cours Florent, pendant trois ans j'ai suivi des cours du soir. Ensuite j'ai trouvé un agent et j'ai tourné dans 3 films. Mais c'étaient de tous petits films. Le cinéma c'est très compliqué. Parce que, contrairement à l'écriture où terminer un livre ne dépend que de toi, dans le cinéma il y a 200 personnes impliquées dans un projet qui doivent toutes être d'accord au même moment. C'est difficile pour quelqu'un comme moi qui suis naturellement impatiente et qui aime tout maîtriser. On croirait que c'est un milieu désorganisé. En fait c'est une organisation différente. J'ai 20 projets en ce moment mais aucun n'aboutit, c'est vraiment frustrant. En fait il ne faut pas être pressée, rester sereine, avoir autre chose à côté, attendre que ça marche, et sinon tant pis. Je verrai ça quand je rentrerai à Paris. Si seulement les 3 films que j'ai fait étaient déjà montés pour que je puisse
enfin les voir !

Donc tu t'éloignes de ta passion initiale, le cinéma, pour te consacrer à l'écriture?

Oui, ma passion initiale, c'est le cinéma. C'est mon rêve. Mais peut-être que je ne suis pas douée pour ça aussi, il faut y penser.



10. Un petit mot pour ceux qui se désespèrent de trouver leur véritable voie dans cette école où les cours, pas plus que les stages, ne les passionnent ?

Barrez-vous ! Non ! (rires) Personnellement, je ne referais pas les choses comme ça. Si je devais refaire mes études à partir de ma terminale, je referais ma prépa khâgne et hypokhâgne parce je m'y suis vraiment éclatée. Puis j'essaierais de trouver une école avec un diplôme qui me permette de faire un métier que j'aime. La couture, par exemple car j'aime ce qui est manuel. Mais c'est sûr que je dis ça après coup...

Concernant l'ESSEC, il y a 6 mois, j'ai eu une période de crise. Je voyais mes amies qui avaient fait l'ESSEC réussir leur avancement, avoir droit à des congés maternité pour faire un bébé, et moi dans tout ça, je me suis dit que j'avais un parcours chaotique. Alors je suis rentrée à Paris en coup de vent pour chercher du travail, et j'ai trouvé en 48 heures. L'ESSEC c'est assez phénoménal pour ça. Il ne faut pas trop cracher dans la soupe quand
même. Alors ça m'a rassurée, et je suis rentrée à Londres.

Pour les gens qui désespèrent à l'ESSEC, j'ai envie de leur dire que c'est normal. Pour ceux qui ont une idée précise de ce qu'ils veulent faire, qu'ils le fassent ! Pour ceux qui ne savent pas, qu'ils finissent l'ESSEC et ils se rendront compte qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent... ensuite.


11. Peux-tu nous en dire plus sur le nouveau livre sur lequel tu es en train de travailler ?

Non ! Ce que je peux dire c'est qu'il sortira en Janvier 2008 et que le manuscrit final doit être rendu dans trois semaines, si tout va bien ! Il sera plus littéraire que les précédents, plus complexe aussi.


12. Quels sont tes grands rêves pour le futur de ta carrière ?

Monter les marches du festival de Cannes avec un diadème sur la tête.(rires) En fait, je n'y suis jamais allée.

Mes vrais rêves maintenant : continuer à écrire des livres que les gens aiment. Garder le rythme d'un par an (ça me fait peur de ne pas pouvoir continuer à tenir ce rythme). Faire des progrès. J'aimerais vraiment faire des progrès dans l'écriture car j'aime la grande littérature et j'aimerais écrire un beau livre un jour. Je pense que je suis trop jeune, et je me rends bien compte que j'écris des choses faciles, un peu midinettes, mais je fais des efforts, alors tout n'est pas perdu ! Dans 10 ou 20 ans, j'aimerais sortir un truc vraiment bien. Je suis très scolaire, très persévérante. Et puis quand tu te dis que tu es sortie d'une
expérience de boulimie anorexie, ça te redonne confiance. Quand tu sais que tu as été capable de te faire vomir de trois kilos de nourriture en une heure, tu te dis que tu es capable de faire plein de choses. Il suffit de transformer son énergie destructrice en énergie créatrice. Je suis assez optimiste et je sais qu'il faut être patiente.


Merci Camille pour ta disponibilité !



Propos recueillis le 22 mai 2007 par Emilie pour QLTO


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17/06/2007


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