Duplicité, ambition, avidité. Au-delà des thèmes de ce roman âpre et dur, se pose également l’épineuse question du rapport au judaïsme de son auteur.
Dario Asfar est un médecin Levantin émigré, tentant tant bien que mal d'exercer son métier à Nice. Peinant déjà à rassembler de quoi nourrir sa femme et son tout jeune nourrisson, il accepte de pratiquer un avortement sur la troublante Elinor, aventurière américaine. Mais, les circonstances ne tournent pas comme prévu.
Continuant à s'engoncer dans ses problèmes d'argent, la misère le contraint alors à faire chanter un maître d'hôtel dont le fils est son patient ; il obtient ainsi un prêt pour un an. Afin de lui donner les moyens de le rembourser, l'homme lui donne l'opportunité de soigner Philippe Wardes, un riche homme d'affaires, rongé par l'alcool, les belles femmes et le jeu. La rencontre avec le magnat torturé, ainsi que celle avec son épouse bafouée, vont s'avérer décisives pour sa carrière : bientôt, dévoyant le succès des théories psychanalytique, il deviendra le docteur Asfar, le maître des âmes, rapace, vénal, fourbe. Riche.
Ce portrait d'homme d'une étonnante noirceur montre la noyade effrénée de Dario Asfar dans le vice et la perdition. De pitoyable par la misère et le dénuement, il devient féroce et sans scrupule, avide et manipulateur. La proie se fait prédateur, et elle n'oublie ni le mépris, ni les souillures qu'on lui a infligés. Ce que l'Occident lui a refusé, il le prendra par la ruse et la duperie. A son tour, le petit médecin juif pourra jouir de l'aisance et des privilèges des nantis : les femmes, la bonne chaire, les mondanités, un ersatz de dignité. Mais de reconnaissance, point. A force de prétendre guérir les âmes, il en perdra la sienne. Comment interpréter l'esprit critique particulièrement acéré dont Irène Nemirovsky fait montre à l'égard des juifs d'orient, ces « levantins » ? Il est bien malaisé de répondre à une telle question, et on ne sait pas comment interpréter la connivence de l'auteur avec le journal antisémite « Gringoire » dans lequel a été publié ce roman.
Le personnage de Dario, oscillant entre le stéréotype du juif cupide et sans scrupule, sur le modèle de l'usurier juif Shylock du Marchand de Venise (Shakespeare), et l'animal pris au piège de l'Occident, on peut à mon sens se poser la question de la responsabilité et de la culpabilité. Asfar est responsable de son destin et de sa déchéance morale ; pour autant, est-il vraiment coupable ? Ne peut-on pas y voir un étonnant instinct de conservation perverti par la pourriture du milieu occidental ? Encore une fois, il est difficile de juger des intentions de l'auteur…
Les autres personnages n'en sont pas moins égratignés par la plume acerbe d'Irène Nemirovsky. Il est notamment intéressant d'examiner les femmes qui gravitent autour du docteur Asfar : Elinor, vénale et calculatrice, son double au féminin ; Clara, sa propre épouse, dévouée et sacrifiée à son mari ; et Madame Wardes, modèle de vertu et de droiture. Ces trois femmes, très différentes dans leurs ambitions et leurs valeurs, donnent ce me semble à réfléchir sur l'analyse du Docteur Asfar. Nuançant un portrait d'homme très dur et incisif, ces femmes forment comme un dégradé de moralité et d'humanité. Adoré par sa femme, admirant Madame Wardes, Dario finira pas convoler en secondes noces avec la rousse et séduisante Elinor. Cet itinéraire sonne comme une errance maudite, une perdition tantôt délibérée, tantôt subie d'un homme ordinaire : à la fois fort et faible comme un être humain, il ratera la porte pour le Paradis pour s'enfoncer avec détermination suicidaire dans son Enfer.
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