"De nouveau face à face, haletants et furieux, ils s'effrayaient de leur violence réciproque", Sa Majesté des Mouches.
Derrière ce titre a priori sibyllin se cache un roman d'aventures aux vertus philosophiques sans pareil. L'ambiance est à la fois exotique et mystérieuse, et en plus le livre se lit très facilement: un régal. L'histoire, c'est un peu le concept de Koh-Lanta avant l'heure: des garçons Anglais sont livrés à eux-mêmes sur une île montagneuse du Pacifique suite à un accident d'avion. Les adultes ayant tous péri, ils s'organisent pour survire en élisant un chef, Ralph, qui impose des règles et dirige les opérations: la fabrication de cabanes, la récolte de nourriture, l'entretien d'un feu visant à attirer l'attention d'éventuels bateaux qui passeraient par là, etc. Jusque là, tout va bien, cependant c'est sans compter les convoitises de Jack, un garçon rongé par des pulsions agressives qui ne demande qu'à renverser Ralph pour jouer les Robinsons. Mais, pendant la nuit, le sommeil des habitants de l'île se peuple de créatures redoutables. Sous l'impulsion de Jack, qui attise les rivalités, la chasse au monstre est déclarée. Rapidement, les partisans de Ralph et de Jack, envahis par des peurs irrationnelles sans cesse ravivées, ne tardent pas à s'affronter cruellement?
Superficiellement, le principe de Sa Majesté des Mouches paraît ordinaire, mais ce n'est qu'un prétexte pour mieux masquer les intentions de l'auteur. William Golding, né en 1911, a été profondément dévasté par les ignominies commises par de soi-disant adultes civilisés lors de la Seconde Guerre Mondiale. Dans son livre, il prend le contre-pied du principe rousseauiste, en fondant les problèmes de la société sur la nature fondamentalement pécheresse de l'homme. Malgré leur candeur de départ, les enfants subissent une déchéance progressive, passant d'une innocence relative à une sauvagerie sans nom. Malgré leurs tentatives de se fédérer pour survivre, l'anarchie et la brutalité finissent par régner parmi eux. Lutte pour le pouvoir, avidité, bestialité prennent le pas sur la sagesse et la raison, incarnés par Ralph et son ami "Piggy"? Retournés à l'état de nature, tous sont soumis à la loi de la sélection naturelle. Chacun doit choisir son camp: les garçons recréent une situation de guerre, et il ne s'agit plus d'un jeu inoffensif, bien au contraire.
L'idée d'une humanité guidée par son inconscient irascible et indomptable permet à Golding de critiquer non seulement la société mais aussi les gouvernements qui resteront impuissants tant qu'ils ne prendront pas en compte les défauts des hommes. Ces défauts sont dépeints de manière explicite à travers les divers personnages du roman: Ralph, ou l'allégorie du gouvernement modéré, Jack, ou le tyran avide de pouvoir, "Piggy", le bouc émissaire, prototype de l'intellectuel faible, etc. C'est la société entière qui est représentée devant nous. Le tableau n'est d'ailleurs pas réjouissant: comment des enfants peuvent-ils devenir si cruels alors qu'ils ont été éduqués, à l'anglaise de surcroît (non, non, je n'en dirai pas plus, je ne veux pas briser le suspense...) ? Ils voulaient tant imiter les adultes et finissent par développer tous leurs vices.
Golding invite incontestablement le lecteur à prendre parti en truffant son roman de scènes frappantes, notamment celles où les garçons découvrent avec stupeur à quel point leurs instincts peuvent se révéler primitifs. Les enfants, bien qu'entièrement libres de réinventer leur monde, de créer un nouvel Eden à leur image, retracent en fin de compte l'évolution de l'humanité telle qu'on la connaît: la naissance du tribalisme, de la répartition des tâches, de croyances, de formes de gouvernement ... pour finalement sombrer dans la barbarie la plus totale.
Préparez-vous donc à être déconcertés par ce roman teinté de pessimisme qui ne laisse personne indifférent
25/04/2006
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