La musique en ligne, une révolution encore inachevée ou une mutation ratée ?
La musique a connu un profond bouleversement ces dernières années, grâce notamment à Internet et aux baladeurs numériques comme l'iPod. Qu'en est-il de cette évolution ? Les choses ont elles vraiment changé ? Que pourrait nous réserver l'avenir ?
Aux alentours de l'an 2000 apparaissent de nouvelles technologies qui vont bouleverser le secteur de la musique, même si elles ne concernaient pas prioritairement ce secteur. Je veux parler du développement de l'informatique grand public, et de l'essor d'Internet, qui à eux deux vont changer radicalement la façon que l'on a de "consommer" un album.
Il ne faut pas oublier que l'informatique grand public n'a pas toujours été le centre multimédia que l'on connaît aujourd'hui. Ce n'est que vers la fin des années 1990 que les ordinateurs moyenne gamme offrent une puissance qui permet de s'en servir comme plateforme multimédia, pour regarder des films ou écouter de la musique. A la même époque, un nouveau système d'encodage audio naît: il permet de réduire considérablement (par un facteur 10) la taille d'un morceau de musique, sans perte notable de qualité. Ce format est aujourd'hui omniprésent, puisqu'il s'agit du fameux format MP3.
Dans le même temps, un logiciel révolutionnaire va permettre au MP3 de connaître le succès que l'on sait: Napster. Ce logiciel fonctionne sur le système du peer to peer (ou P2P), c'est à dire que les ordinateurs des internautes comme vous et moi se connectent et échangent des données directement entre eux, sans passer par un serveur. Ainsi, n'importe quelle personne connectée à internet peut partager avec le monde entier n'importe quel fichier. En considérant la lenteur des connections de l'époque, on comprend rapidement pourquoi le MP3 a joué un rôle essentiel dans l'essor de la musique en ligne.
Peu après, Apple lance un baladeur révolutionnaire: l'iPod. Remplaçant les antiques cassettes et les vieillissants CDs, l'iPod embarque un disque dur qui peut stocker un nombre de musiques sans comparaison avec les supports précédemment cités (grâce toujours au MP3, entre autres). Tous les éléments sont désormais réunis pour dématérialiser de bout en bout l'acquisition et l'écoute de morceaux de musique. En parallèle, Apple lance la première plateforme de téléchargement payant et donc légal de musique au monde: l'iTunes Music Store.
Apparaissent alors rapidement plusieurs problèmes légaux et moraux, qui auront raison du logiciel Napster tel qu'il est apparu. En effet, l'internaute a désormais à portée de main un catalogue illimité de musique, disponible en quelques minutes de téléchargement, sans débourser un sou. Les organismes de protection des droits d'auteur (la MPIAA notamment aux USA, la SACEM en France, etc...) se lancent rapidement dans des campagnes de procès pour faire condamner les éditeurs et/ou les utilisateurs des logiciels P2P. Napster n'existe plus aujourd'hui que sous une forme moribonde, en ne proposant que des musiques payantes. Bien entendu, dès qu'un logiciel est voué à disparaître, les internautes se ruent sur une solution de remplacement: Kazaa, LimeWire, eDonkey, eMule, Bittorent, sont autant de logiciels qui connaissent ou ont connu leur heure de gloire... et pour certains des procès.
Aujourd'hui, les possesseurs de baladeurs MP3 peuvent télécharger légalement leur musique sur des sites en ligne. Pourtant, le piratage ne ralentit pas ou peu, et les ventes de CDs continuent de chuter inexorablement. Irresponsables, les internautes ? Habitués au tout gratuit, au détriment de la loi ? Ne faut-il pas chercher des raisons plus profondes à ce phénomène ?
Procédons par ordre.
Voilà ce que fait un utilisateur qui ne souhaite pas enfreindre la loi:
Il va dans une boutique spécialisée, ou un supermarché, et achète un bon vieux CD. Passons le fait qu'il doit payer une dizaine d'euros même si seulement quelques chansons de l'album l'intéresse, le reste respectant la fameuse règle du remplissage, que tout étudiant ayant déjà fait une dissertation connaît bien. De retour à la maison, il souhaite logiquement les transférer sur son baladeur MP3, et utilise pour cela le logiciel d'encodage MP3 livré avec (comme Windows Media Player, ou iTunes). Et là, surprise, impossible de transférer les musiques, le CD ayant de grandes chances d'être protégé contre la copie. Il vérifie, et en effet, en petit sur la pochette, est précisé qu'il lui est impossible de copier ses chansons, même dans le cadre tout à fait légal de la copie privée. Autre option: il utilise un site de téléchargement légal et payant. Tout se passe bien, le téléchargement ne prend que quelques secondes, la qualité est excellente et il peut choisir les morceaux précis qui l'intéressent. Oui mais voilà: le nombre de transfert vers un lecteur MP3 est limité, tout comme le nombre de fois qu'il peut graver ses morceaux sur un CD. Adieu donc la perspective de faire des compils à volonté pour le lecteur CD de la voiture, par exemple. Sans parler de l'éventualité où l'utilisateur doit, pour une raison quelconque, transférer sa bibliothèque musicale plusieurs fois d'un ordinateur à un autre... De plus, l'iPod n'est compatible qu'avec l'iTunes Store, qui est, lui, incompatible avec tous les autres baladeurs MP3. Ainsi, si vous avez téléchargé parfaitement légalement de nombreux morceaux et que vous passez d'Apple à une autre marque (ou vice versa), vos chansons ne seront tout simplement pas transférable sur votre nouveau lecteur !
Voilà ce qu'il se passe si un utilisateur télécharge illégalement une musique sur Internet:
Il peut tomber sur de mauvais morceaux, ou des morceaux de qualité médiocre. Mais généralement tout se passe bien. Une fois le MP3 téléchargé en quelques secondes, l'utilisateur peut en faire ce que bon lui semble: le graver, le transférer sur n'importe quel lecteur MP3 autant de fois qu'il le souhaite, etc...
Est-il normal que, à qualité audio globalement équivalente, la version payante soit plus contraignante que la version, certes illégale, mais totalement gratuite ???
Vient alors un autre problème de fond: que vaut la musique? Matériellement parlant, aujourd'hui, quasiment rien. Mais bien entendu, c'est de la création artistique qu'il est ici question.
Les Majors, ces grandes sociétés spécialisées dans l'univers artistique, répondront que la création artistique a un coût, et que celui-ci est reflété par le prix en ligne. Peu importe qu'une grognasse de la StarAc 8 sorte en 3 semaines un album rempli de reprises nasillardes de chansons de Céline Dion, vendu dans les gondoles de supermarchés à côté du rayon charcuterie. Car les majors répondront que la recherche de nouveaux talents est mise en péril par le téléchargement illégal.
A cet argument, plusieurs réponses sont possibles. Tout d'abord, il est dangereux de faire l'amalgame entre téléchargement gratuit (par P2P ou non) et piratage. De nombreux nouveaux artistes se sont faits connaître grâce à Internet, en proposant leurs morceaux gratuitement au public. Internet permettrait donc au contraire de découvrir de nouveaux talents qui ne correspondent pas tout à fait aux références de NRJ ou MTV. Ensuite, un système de taxe a été mis en place pour compenser les pertes des majors. Ainsi, dès que vous achetez n'importe quel périphérique de stockage (baladeurs MP3, mais aussi disques durs externes, CDs vierges, etc...) vous reversez une part appelée "taxe SACEM" en France, qui permet soit disant la recherche de nouveaux talents. Pour information, en achetant un lecteur MP3 de 30 Go, vous donnez la bagatelle de 10 euros pour la création artistique. En pratique, cette taxe est répartie en fonction des ventes de chaque artiste, et ne fait donc qu'entretenir un classement établi. On comprend rapidement le caractère injuste de cette taxe. Un acheteur de CDs vierges peut s'en servir pour de l'archivage personnel, sans relation aucune avec la musique. De plus, en payant cette taxe dite "pour la copie privée", on pourrait réclamer logiquement le droit illimité à la copie privée, ce qui n'est pas le cas, comme expliqué précédemment.
Il n'est pas ici question de discuter des raisons réelles qui ont contribué à l'adoption de cette taxe ni de son utilité. L'important est de constater que le modèle est encore imparfait, et que de nouvelles formules apparaissent pour y remédier.
Ainsi, aux Etats Unis, des services de téléchargement en ligne proposent la formule de l'abonnement illimité: pour une quinzaine de dollars par mois, l'utilisateur a accès à un catalogue de centaines de milliers de musiques, qu'il peut écouter tant qu'il paie l'abonnement. Une fois l'abonnement résilié, les morceaux deviennent inutilisables. Est ce une solution viable que de rendre le client totalement captif ? L'avenir le dira... Le seul inconvénient est qu'il est impossible de graver les morceaux sur un CD. Mais ce support est voué à une mort certaine, à plus ou moins court terme. Une autre solution est de proposer des fichiers sans limitation, en partant du principe qu'un client prêt à payer sa musique n'est pas un pirate dans l'âme. Le deuxième service de téléchargement en ligne aux USA, derrière iTunes, utilise ce système. Il est vrai qu'il concerne pour l'instant uniquement des producteurs indépendants, les majors rechignant encore à tester ce procédé. Mais une société américaine annonce déjà être parvenue à un accord avec Universal pour proposer ce type de téléchargement à ses clients. A suivre...
Mais ces systèmes ne remettent pas profondément en question les rémunérations des artistes et les profits des majors. Il est aujourd'hui beaucoup plus facile et beaucoup moins coûteux de vendre 100 000 albums qu'il y a 10 ou 20 ans. Doit -on alors garder un système de rémunération d'un autre âge ? Un contrat d'un million d'euro pour le gagnant de la Nouvelle Star, pourquoi pas, "l'artiste" comme le producteur y trouvent certainement leurs comptes. Mais est-ce mérité? La "qualité artistique" vaut elle les sommes mises en jeu ? Bien entendu, d'autres éléments rentre en compte (image de marque, coup marketing, effet de mode, etc...) mais ils ne doivent pas légitimer pour toujours ces pratiques sans possibilité de remise en question. De nombreux artistes ont compris ce changement, et l'on constate que la fréquentation des spectacles et autres représentations est en augmentation. De là à parler de "valeur ajoutée" offerte aux clients, il n'y a qu'un pas, et l'on voit encore une fois que la frontière entre art et business reste floue.
L'âge d'or des majors, avec des sièges sociaux ressemblant à des palaces dans les quartiers les plus chics des capitales mondiales et des dépenses somptuaires, est définitivement terminé. Mais n'oublions pas que les majors sont avant tout des entreprises, et comme toute entreprise, cherchent à maximiser leurs profits. Quant l'Art rentre en jeu, il est difficile de dire ce qui doit relever du Marché, et le débat peut être houleux. Mais c'est un débat indispensable car après la musique va suivre très rapidement le secteur cinématographique et télévisuel, confronté aux mêmes problèmes (téléchargement illégal de divX, impossibilité de copier un DVD même dans le cadre familial, etc...). A l'heure d'internet et d'une société de plus en plus tertiaire, les enjeux de la propriété intellectuelle sont omniprésents. Les changements sont nombreux et importants, mais parfois silencieux. De Google confronté aux droits d'auteur des livres qu'il numérise aux séries télé que l'on peut télécharger illégalement un an avant leur diffusion en France, les sujets ne manquent pas. Comme souvent, il revient au consommateur de faire un choix éclairé. Mais lorsque l'art implique une forme de monopole, a-t-il vraiment le choix ?
28/11/2006
Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :
Très bon article qui résume bien la situation et les changements inéluctables dans l'industrie du disque. Il est également amusant de comparer l'émergence du support mp3 à celui de la cassette audio il y a 25 ans qui paniquait tout autant les maisons de disque.
Reste à espérer que cette dématerialisation de la musique poussera ces dernières à mettre en avant des artistes de qualité, au détriment des one-shot singers.
C'est quand même bien simpliste tout ça... Le téléchargement illégal EST du piratage, qu'on le veuille ou non, et oui il contribue à appauvrir la diversité musicale. y a qu'à voir les titres les plus téléchargés. Mais on rétorquera que c'est pareil avec le bon vieux système des maisons de disques, que c'est les daubes qui sont dans les charts. Certes, mais avec ce système et le fric amassé, on peut prendre le risque de produire des artistes inconnus et de les lancer sur la durée. C'est vrai que les majors sont coupables de la crise qu'elles traversent, et auraient du anticiper le phénomène, c'est vrai qu'elles ont des côtés très négatifs, mais au moins elles garantissaient la production d'artistes et leur rémunération.
Et un album c'est pas que du "remplissage". Quand un artiste (un vrai) fait un album, c'est pas juste de la musique c'est souvent un concept, une atmosphère, un ensemble cohérent de morceaux. Et puis c'est un support physique avec une pochette, une oeuvre qui vit. On peut trouver ça vieux jeu mais c'est un fait qu'avec le MP3, la musique devient jetable. Et ça c'est dangereux.
Je vous conseille vivement de lire l'édito de Mano Solo sur son site(http://www.manosolo.net/public/editos.php). C'est une opinion foncièrement juste sur le sujet, et bien loin des idées reçues.
Comme vous l'avez surement remarqué (ou pas...) la rubrique multimédia est en plein changement.
Au programme: un menu plus simple et efficace et, si possible, des articles qui datent de cette année. Pour y parvenir, la participation de tous est la bienvenue. Un jeu qui vous passionne, un site web utile et/ou marrant, ou alors complétement pourri et inutile, tout ce qui vous passe par la tête peut se retrouver dans cette rubrique (à condition que cela ait un rapport lointain avec le multimédia). Les tests de matériel (ordi, téléphone, grille-pain) sont aussi souhaités !
Très bon article qui résume bien la situation et les changements inéluctables dans l'industrie du disque. Il est également amusant de comparer l'émergence du support mp3 à celui de la cassette audio il y a 25 ans qui paniquait tout autant les maisons de disque. Reste à espérer que cette dématerialisation de la musique poussera ces dernières à mettre en avant des artistes de qualité, au détriment des one-shot singers.
29/11/2006 17:06:00 - JF